Nucléaire en Belgique, une bonne histoire

C'est la révolution énergétique outre-Quiévrain : en 2025, la Belgique arrêtera ses 7 réacteurs nucléaires, gérés par Engie-Electrabel. Elle rejoint la liste des pays, comme la Suisse, l'Italie ou l'Allemagne, qui tournent le dos à l'atome pour s’orienter vers d’autres sources d’énergie - l'éolien ou le photovoltaïque, notamment. Une question reste à régler : que faire des déchets hautement radioactifs ?

Ce n'est pas une blague mais une histoire belge, ou plutôt une promesse. En 2003, nos voisins du nord l’avaient officiellement acté : à partir de 2015, ils débrancheraient celles de leurs centrales ayant atteint les quarante ans d’âge. Près de vingt ans plus tard, force est de constater que l'histoire était trop belle : les centrales ne se sont pas arrêtées comme prévu, pour celles d’entre elles ayant passé la barre définie en 2003. Entre temps, fin 2014, le gouvernement mené par le premier ministre Charles Michel a décidé de prolonger leur vie de dix ans. Ce sera pour l'année 2025, et pour tous les réacteurs, cette fois. Promis juré.

Entre Doel (premier entré en service, le 15 février 1975) et Tihange 3 (le dernier en date, lancé le 1er septembre 1985), sept réacteurs ont permis selon l'Agence fédérale de contrôle nucléaire à la Belgique de produire chaque année 5,93 Gwh - en puissance cumulée. A quatre ans de l'échéance finale, les Belges en sont désormais aux préparatifs, avant le grand saut : comme pour une fin de soirée, on range, on déblaie et on jette. Enfin, ça c’est la théorie car les voilà confrontés en pratique à une drôle de colle : au fait, ces déchets, on... les jette où ?

Localisation des réacteurs nucléaires belges : au nord de Bruxelles, Doel et ses quatre réacteurs, au sud Tihange, et ses deux réacteurs. (©Connaissance des Énergies).

Cette question qui tue, Samuel Cogolati l'a posée le 5 octobre dernier à la ministre fédérale belge de l'Energie Tinne Van de Straeten dans l’hémicycle de la Chambre des représentants (une des deux chambres du Parlement belge, avec le Sénat), lors d’une session de questions au gouvernement. « La recherche a commencé en 1974, il y a 47 ans !, s'est insurgé le député du parti Ecolo. 47 ans de recherche pour trouver une solution pour les déchets hautement radioactifs ! 500 millions d'euros déjà dépensés ! ». Et l’addition s’est envolée, sur la calculette de l’élu vert : « 1,25 milliards d'euros encore à dépenser jusqu'en 2050 pour trouver une solution que nous n'avons pas toujours, (...) puisque la vérité c'est qu'il n'y aucun site de stockage géologique pleinement opérationnel ».

La désinvolture d’Engie France

A ce stade, l’affaire prend soudainement une curieuse tournure. Financière toujours car il est encore question de gros sous. Dans son rapport annuel 2019, Engie-Electrabel a officialisé en mai 2020 une perte abyssale de 2 milliards d'euros, qui a lourdement affecté ses résultats : 1930 millions d’euros de pertes exactement, pour un résultat d’exploitation « très fortement dégradé en raison de l’augmentation des provisions nucléaires ». Comme le précise la communication financière de l’entreprise, il s’agit de « « funder » intégralement les provisions pour la gestion du combustible usé d’ici 2025 ». Jusqu’ici, la bonne histoire belge pourrait éventuellement faire sourire de ce côté-ci de la frontière, si on a l’humour facile, sauf… qu’il n’y a pas de quoi.

Inacceptable

La priorité, comme pour toute société capitalisée, reste de nourrir l'actionnariat. Les regards se tournent vers la France, où se trouve Engie, la maison-mère : fin 2020, à la veille de Noël, Engie-Electrabel a justement annoncé le transfert vers Paris de 693 millions d'euros. Cette décision a choqué Timme Van der Straeten : « Si c'est le prélude à un démantèlement d'Electrabel, avant que la facture de la sortie du nucléaire ne soit payée, c'est inacceptable », avait protesté la ministre de l'Energie, dans une sortie vigoureuse. En regardant de près la composition de l’actionnariat d’Engie, on voit pointer à côté de l’Etat français quelques noms connus pour leur rapacité : ainsi de l’épouvantail BlackRock, le sulfureux gestionnaire d’actifs américain, ou encore de Norges bank investment management, plus gros fond souverain au monde alimenté principalement par les revenus pétroliers norvégiens.

L’actionnariat d’Engie, la société-mère française d’Engie-Electrabel : aux côtés de l’Etat français, BlackRock détient 4,4 % du capital (Document Engie)

Pour justifier ces dividendes, au moment où les questions sur l'après-nucléaire dans le pays ne manquent pas, et alors que l’Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies (l'ONDRAF) terminait une consultation publique (« sur la destination finale des déchets de haute activité »), le groupe belge a délivré un message clair : « Nous sommes une entreprise solide, dotée de quelque 22 milliards d'euros de fonds propres et bénéficiant de ratings élevés, avait commenté Hellen Smeets, la porte-parole d’Engie Electrabel. Nous sommes en mesure de verser des dividendes ».

Circulez donc, il n’y a rien à voir.

Largement insuffisant

Rien à voir ? Malgré le vernis de ce verbe parfaitement conforme aux standards des écoles de commerce et du monde de la finance, le français Engie a pourtant réagi – preuve peut-être que les choses n’étaient pas aussi limpides. En septembre 2021, 4,3 milliards d'euros ont été renvoyés en Belgique via la Belgian nuclear liabilities fund. Cette sicav a été créée par Synatom, une filiale d’Electrabel qui gère les provisions nucléaires belges.

Compliqué ? C'est normal : les déchets nucléaires sont comme un bouton sur la figure qu'on tente de cacher par tous les artifices possibles. Le geste des Français a-t-il permis de régler le problème du moment ? Tinne Van der Straeten, toujours elle, a rappelé que les 4,3 milliards annoncés restent largement insuffisants. En réalité, c’est dix fois moins que les moyens qu’il faudrait mobiliser, car deux facteurs ont été négligés : le temps et l'inflation.

Déchets olympiques

Pour comprendre, il est nécessaire d’abord de distinguer entre combustibles usés et déchets nucléaires. C'est assez simple, si on fait un effort d’attention : un combustible usé devient un déchet dès lors qu'il quitte l'enceinte de la centrale. Idem pour les mots « entreposage » et « stockage » : l'entreposage est temporaire alors que le stockage est définitif. Les combustibles usés de catégories B et C, c'est-à-dire les plus dangereux dont la durée de vie peut aller jusqu'à 1 million d'années, sont entreposés depuis 1975 sur les sites des centrales nucléaires. Concrètement, à Doel et Tihange.

Le site de Doel (quatre réacteurs nucléaires) est situé à 16 kilomètres du centre-ville d'Anvers, avec un bassin de population de 520 000 habitants. Sur les bords de la Meuse, Tihange (trois réacteurs) se trouve à 24 kilomètres de Liège (195 000 habitants) et une trentaine de km de Namur (110 000 habitants) En tout, c’est l'équivalent de 5 piscines olympiques de déchets radioactifs – pardon, de combustibles usés - pour lesquels l'Etat belge n'a pas encore trouvé de solutions. Les envoyer dans un autre pays ? Une directive européenne l'interdit. Les balancer dans l'espace ? N'y songez même pas. Les enterrer ? Oui… mais où ? Actuellement, le sujet fait débat au Parlement.

Sur la carte, la distance séparant le site de Doel du quartier des diamantaires d’Anvers : 16 km à vol d’oiseau.

Tihange et ses trois réacteurs sont quasi a équidistance de Liège (à droite, à 24 km) et de Namur (à gauche, à 29 km)

En attendant, ces combustibles usés restent où ils sont, c’est à dire à Doel et Tihange. « Doel ? C'est le record mondial de densité de population à moins de 30 km d'un site nucléaire », déplore Samuel Cogolati. Le député fédéral écologiste nous apprend par ailleurs que « le site de Tihange, lui, se hisse à la 5ème place mondiale ». Mais rassurons-nous, de bonnes âmes veillent : « la sûreté nucléaire est la priorité absolue pour Electrabel ! », écrit sur son site Internet la filiale d’Engie-Eletrabel. Cette forte conviction n’a pourtant pas empêché en août 2014 des inconnus de pénétrer sur le site et d'ouvrir à Doel 4 la vanne de décharge d’un réservoir d’huile de la turbine du réacteur... Plus de 65 000 litres d’huile s’étaient écoulés dans un bassin de sécurité. Le réacteur a dû être arrêté pendant 4 mois.

On ne sait toujours pas

« Le parquet qui gère le dossier va classer l'affaire, constate Lut Van de Velde, au sujet de l’affaire de Doel. Ca a pris du temps et on ne sait toujours pas qui a fait ça ». La responsable de la communication de l'Agence fédérale du contrôle nucléaire en Belgique (AFCN) se veut néanmoins rassurante : « mais les contrôles sont toujours très stricts », assure-t-elle à Blast. Certes... Mais à l’évidence pas suffisants pour rassurer les voisins néerlandais et allemands, dont la dernière marche de protestation sur le sol belge remonte à juin 2017 « Je suis originaire d'une ville à côté de la centrale de Tihange, confie de son côté le député Cogolati, et je sais bien pourquoi les Allemands sont déjà venu manifester chez nous : nos réacteurs sont juste à côté de leur frontière ». Dit comme ça…

Dessel, un concentré

Les déchets les moins dangereux, ceux de catégorie A (qui proviennent également de centres de recherche, des pharmacies, etc...), sont eux stockés dans la ville flamande de Dessel, dans « une installation de surface ». Ils ne seront pas enterrés profondément, par conséquent. « On enlève les déchets chez les producteurs de déchets. On les transporte vers une installation centralisée où les déchets sont traités et conditionnés (…) par notre filiale Belgoprocess », précisait Marc Demarche, le directeur de l'ONDRAF, lors d'une audition en décembre 2019 à la Chambre des représentants.

Le site de Dessel, retenu pour cette mission, a une lourde histoire avec l'atome. C'est ici qu'a été fabriqué en 1956 le premier réacteur belge, aujourd'hui hors d'activité. Le journaliste Emmanuel Morimont a mené pour la RTBF une enquête édifiante sur Dessel en décembre 2020, montrant que la terre prélevée sur les rives du cours d'eau Molse Nete et dans les jardins adjacents était étonnamment riche en césium 134 et américium 241... Une concentration, relevait notre confrère belge, « 50 fois au-dessus du seuil » nécessitant « une intervention et [un] assainissement».

Ping-pong

C'est donc dans cet environnement, au même endroit, logiquement au fond, que les fûts actuels de déchets radioactifs sont définitivement rangés. La capacité doit même augmenter puisqu’un nouveau complexe flambant neuf devrait sortir de terre pour remplacer l'ancien - sans qu’aucun calendrier ne soit clairement précisé. Sans tabou, l'ONDRAF présente en revanche fièrement le plan du futur site sur Internet.

La démarche - et ce qu’elle témoigne de volonté de transparence - est plutôt sympathique a priori, mais ce site stratégique peut-il être ainsi exposé dans les détails... au risque de donner des idées à quelques esprits mal intentionnés ? Forcément, on a en tête les promesses et engagements d’Engie-Eletrabel pour garantir la sûreté nucléaire, cette «  priorité absolue ». Sollicitée par Blast, Sigrid Eeckhout, à la tête de la communication de l'ONDRAF, a répondu par mail : « Le dessin est tiré du rapport de sécurité qui est disponible dans son intégralité sur le site de l'Agence fédérale du contrôle nucléaire. Ces informations ne sont pas considérées comme sensibles/catégorisées (...). Le dossier de sécurité, quant à lui, (...) ne sera pas divulgué au public. ». Mais l'AFCN, justement, s'en remet de son côté aux propos tenus... par l'ONDRAF.

Bref, on se renvoie la balle et on fait confiance.

Le nouveau site de stockage de Dessel, qui accueillera les fûts de déchets radioactifs, détaillé sur le site internet de l'ONDRAF.

Nulle part

Au cours de notre enquête, un autre élément, inattendu, est venu un peu plus jouer les trouble-fêtes. En effet, la ministre fédérale Tinne Van der Straeten écrit à Blast qu'il y a aussi des... déchets hautement radioactifs (cat B et C) entreposés à Dessel : « les déchets de catégorie B et C sont entreposés à Dessel », peut-on lire dans son message. Et la ministre de préciser ceci : « Il n’y a pas encore de décision prise par rapport au stockage définitif de ces déchets de catégorie B et C ». Pourtant, aucun document officiel ne précise cela nulle part. Sur le site de Belgoprocess, il est au contraire bien stipulé que cette catégorie de déchets est entreposée uniquement sur « les sites des centrales nucléaires ».

Alors, que (et qui) croire ? La ministre s’est-elle mélangée les pinceaux, échangeant un B ou C contre un A comme on le ferait pour un vulgaire baril de lessive ? A son tour, l'AFCN confirme à Blast que de tels déchets sont présents à Dessel, entreposés en surface en attendant d'être stockés en profondeur quelque part.

L'après nucléaire

L’après, c’est aujourd’hui ou presque. Le processus est lancé, Engie-Eletrabel est prêt et tous les acteurs de la filière ont acté la fin de l'énergie atomique. « La Belgique s’inscrit dans les deux objectifs climatiques que sont les -55% d’émission de CO2 d’ici 2030 et la neutralité climatique en 2050 », souligne en forme de faire-part pour l’atome la ministre de l'Energie Tinne Van Der Straeten. L'épais plan national Energie-Climat 2021-2030 compile, analyse et détaille sur plus de 600 pages le cheminement de sa transition énergétique.

« Pour une extinction des réacteurs en 2025, on parle d'un démantèlement à partir 2030 », précise Lut Van Develde, de l'AFCN. Entretemps, la Belgique mise sur un développement massif des énergies renouvelables et parie sur l'interconnexion entre pays : « L'idée c’est de pouvoir profiter du photovoltaïque dans le sud de l’Espagne et de l'éolien offshore bon marché au large du Danemark », commente Samuel Cogolati. Cette « idée » est en train de se concrétiser avec un projet d'une « île énergétique », sorte de hub à énergie étalé sur 5 hectares en mer du Nord - la première du genre en Europe, qui verra le jour en 2026. Les Danois emboîteront le pas des Belges, avec deux îles énergétiques en 2030.

Le retour de l’usine à gaz

Mais entre la fin du nucléaire et le début du 100% renouvelable, il faut faire la jonction. Donc combler… par du gaz. Un passage obligé même pour les associations Greenpeace Belgique et Inter-Environnement Wallonie, qui « regrettent cette décision » mais « souhaitent tourner la page, estimant qu’il faut surtout travailler le plus vite possible au développement des alternatives aux énergies fossiles ». « Au plus vite les alternatives comme l’éolien et le solaire seront développées, précisent de concert les deux organisations, au moins longtemps les centrales fossiles seront opérationnelles ».

Baisser pour... augmenter

Pour résumer, pour faire baisser les émissions de CO2 au mitan du siècle, il faut d'abord... les augmenter. « La Belgique avait besoin de 2,3 GW de nouvelles capacités pour assurer sa sécurité d’approvisionnement, détaille pour Blast la ministre fédérale Tinne Van der Straeten. Il a été estimé qu’entre deux et trois nouvelles centrales TGV (Tubine Gaz Vapeur) devraient être construites, pour être opérationnelles avant l’hiver 2025-2026 ». Cette concession à la filière du gaz s’accompagne de quelques contraintes : « Le cahier des charges pour les futures centrales au gaz prévoit que les exploitants devront s’engager à atteindre des émissions nulles ou négatives de gaz à effet de serre d’ici 2050 au plus tard. Cela pourrait se faire via l’utilisation d’hydrogène vert dans les centrales ou par l’installation de systèmes de capture et de stockage ou réutilisation du CO². »

Dans la foulée des annonces de permis de construire, la ministre flamande de l'environnement Zuhal Demir a refusé celui de la ville de Tessenderlo (une commune de 16 000 habitants de la région de Limbourg). Une centrale à gaz toute proche existe déjà, les eaux du canal Albert risquaient la pollution et les chiffres des émissions d'azote prévues étaient flous. En juillet dernier, un autre projet de centrale avait été retoqué à Vilvorde par la province du Brabant flamand. Cette fois, l'usine projetée rejetait trop d'azote, de CO2 et d'ammoniac.

Entre un futur vert et apaisé, un présent hérité du passé qu’il s’agit de changer et entre les deux la jonction à faire, ces atermoiements – incarnés aussi par les mauvaises manières de la maison-mère française d’Engie-Eletrabel - symbolisent les écueils auxquels la Belgique est confrontée, et qu’elle doit dépasser. Ceux d’un chemin qui, s’il n’a rien d’une évidence toute tracée, doit être celui de l’exigence. Déjà à l'œuvre, le dérèglement climatique n’attendra personne.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo / Blast

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