Attentats du 13 novembre : les complices européens de Daech grands absents du procès

A Paris, où le procès des attentats du 13 novembre ouvert le mercredi 8 septembre devant la cour d’assises se poursuit, seuls des exécutants sont sur le banc des accusés. Les entreprises qui ont financé Daech et ses opérations meurtrières en achetant son pétrole n’ont pas été inquiétées. Révélations.

Février 2014. Le port pétrolier turc de Dörtyol, situé sur le golfe d’Alexandrette, accueille un nouveau tanker, le Kriti Jade. Battant pavillon grec et propriété de la société Avin International, filiale du groupe Motor Oil Hellas fondée par l’armateur Vardis Vardinogiannis en 1970, le navire repart après avoir chargé une cargaison de 45 000 tonnes de brut, qualité DPP (dirty petroleum product) - une dénomination fourre-tout qui sert bien souvent à cacher l’origine du produit.

A bon(s) port(s)

Quelques jours plus tard, le Kriti Jade arrive à destination : Sarroch, une ville portuaire du sud-est de la Sardaigne. La cargaison de brut est récupérée par la raffinerie appartenant au groupe italien Saras. Toute l’opération a été pilotée par un trader italo-suisse basé à Lugano, le groupe Petraco. L’année suivante, en 2015 donc, le tanker refera le même trajet entre Dörtyol et Sarroch, transportant cette fois 30 000 tonnes de DPP.

Six ans plus tard, ces deux transactions valent à Saras et à Petraco de sérieux ennuis avec la justice italienne : en octobre 2020, l’affaire explose dans les colonnes de La Republicca, quand le quotidien de centre gauche révèle qu’une double enquête judiciaire sur la raffinerie italienne a été ouverte, dont une pour financement du terrorisme. Car le pétrole transporté par le Kriti Jade était vendu par Daech, via le Kurdistan irakien !

Selon les juges, au moins 25 pétroliers auraient fait le même voyage entre la Turquie et la raffinerie sarde, après avoir pareillement chargé l’or noir vendu par le groupe terroriste islamiste, directement ou indirectement. La justice italienne a fait les comptes : la valeur des transactions entre Saras et Petraco se chiffrent à plusieurs milliards d’euros, dont une partie reversée au gouvernement kurde, qui s’est chargé de rémunérer Daech.

Noir Rubis

Au cour de leur enquête, les magistrats italiens ont identifié trois ports turcs au cœur de ce commerce illégal - le pétrole de Daech était alors placé sous embargo par l’ONU : celui de Dörtyol, déjà cité, et ceux de Ceyhan Terminal et de Mersin. Si les opérateurs des installations de Ceyhan et de Mersin sont turcs, le propriétaire du port pétrolier de Dörtyol, lui, est français : il s’agit du groupe Rubis. Société de portefeuille créée en 1990 par le financier Gilles Gobin pour investir dans des entreprises sous-valorisées en bourse, Rubis s’est rapidement spécialisée dans le pétrole et le gaz pour devenir un acteur important du secteur, aussi bien dans les installations portuaires que dans les réseaux de distribution.

L’implantation de Rubis sur le sol turc remonte à janvier 2012, avec l’acquisition de 50% du capital de la société Delta Petrole, filiale de Delta Star Group installée à Dörtyo. Cinq ans plus tard, Rubis achètera le reste du capital.

En 2021, Gilles Gobin est toujours aux manettes du groupe avec son partenaire Jacques Riou. Cogérants de la société, les deux patrons sont parmi les mieux payés de la place de Paris. Leur statut leur donne en effet le droit de toucher une part significative des dividendes annuels versés par Rubis : plus de 22,3 millions d’euros à se partager en 2019, qui s’ajoutent à leurs rémunérations personnelles, soit 1,8 million pour Gilles Gobin et près de 1,1 million pour Jacques Riou.

Complices économiques de la cause…

Rubis, Petraco et Saras… Ces trois entreprises européennes ont permis à Daech d’écouler frauduleusement son pétrole et d’encaisser en retour des centaines de millions d’euros par an. De quoi financer la cause. D’après un rapport publié en mai 2016 par le Centre d’analyse du terrorisme, le pétrole a ainsi constitué jusqu’à 82% des revenus du groupe terroriste en 2014. Puis 60% l’année suivante – une baisse de ces revenus provoquée par le début du bombardement aérien en Syrie et en Irak des puits contrôlés par Daech (autour de Mossoul), mais aussi mécaniquement par la croissance de ceux tirés des taxes mises en place dans les villes conquises.

D’autres sociétés, des banques ainsi que des stations-services en Espagne ou en Europe de l’Est ont également participé, consciemment ou non, à ce trafic grâce auquel Daech a financé son régime de terreur en Syrie et en Irak, ainsi que les attentats commis dans le monde en son nom, dont ceux du 13 novembre 2015 à Paris.

Le pétrole, la première des questions-clés

Dès septembre 2014, les plus hautes autorités européennes avaient été alertées. Elles savaient donc que des entreprises européennes étaient les complices économiques du groupe islamiste. Le 14 septembre 2014, auditionnée par la commission des affaires étrangères du parlement européen, Jana Hybášková, alors cheffe de la délégation de l’Union européenne en Irak, tape du poing sur la table : « La question essentielle pour l'Etat islamique, c'est le pétrole. J'en suis convaincue, si ce n'est pas la question-clé, alors c'est la première des questions-clés. Tout ce que nous pouvons faire et tout ce que vous pouvez faire en tant que parlementaires pour apporter des solutions juridiques intelligentes en matière de sanctions contre tous ceux qui font le commerce de ce pétrole illicite est d'une importance capitale […] Malheureusement, certains Etats membres européens achètent ce pétrole ».

Questions ouvertes

Quelques jours après les attentats de Paris, François Hollande, alors président de la République, se rend à Moscou pour s’accorder avec Vladimir Poutine sur les moyens de la lutte contre Daech. Le chef d’Etat russe a-t-il communiqué à son visiteur les informations que son ministre de la Défense s’apprêtait à publier début décembre, sur le rôle de la Turquie dans le trafic pétrolier ?

Et après la publication le 3 décembre 2015 de ces informations, dans lesquelles figuraient le nom des ports pétroliers, dont celui appartenant à Rubis, qu’ont fait les autorités françaises ? Des comptes ont-ils été demandés à la société française et à ses dirigeants ?

D’après nos informations, une note sur le rôle de Rubis a bien été rédigée par la DGSE, nourrie d’informations transmises par des traders suisses. Qu’est devenue cette note ? Des mesures ont-elles été prises ?

Sans commentaire

Interrogée dans le cadre d’une audition de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale par la députée Frédérique Dumas (ex-LREM, actuellement Libertés et territoires) à deux reprises au cours de l’été 2020, Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, n’a jamais répondu. La première fois, celui qui était à la Défense entre 2012 et 2017 a indiqué ne rien savoir. Et la seconde qu’il n’avait aucune information.

A ces questions, personne ne souhaite donc répondre. Suite aux révélations publiées en juin 2020 par le site d’information lemediatv.fr, Rubis s’est contenté de son côté du minimum syndical : « Rubis Terminal Petrol est une société de services qui assure le stockage de produits pétroliers pour le compte de ses clients qui sont les seuls propriétaires des produits stockés dans le terminal de Rubis Terminal Petrol, a ainsi précisé un porte-parole. À aucun moment Rubis Terminal Petrol n’achète ni ne vend de produits pétroliers, elle est simplement un opérateur de la chaîne logistique de ses clients ». Comme si l’origine du pétrole n’avait aucune importance…

Lafarge, bien seule

Selon nos informations, une enquête aurait été ouverte par le parquet de Paris et confiée à une commissaire, après la publication des articles du site lemediatv.fr. Mais à ce jour, le cimentier Lafarge (filiale du groupe suisse Holcin) est la seule entreprise à avoir été mise en cause dans le financement de Daech : après les révélations du quotidien Le Monde en 2016, la justice avait en effet ouvert une instruction judiciaire.

En 2018, Lafarge était mis en examen, notamment pour « complicité de crimes contre l’humanité. »  Une charge annulée par une décision de la Cour d’appel de Paris, en novembre 2019. Mais, début septembre 2021, à la veille de l’ouverture du procès des attentats du 13 novembre, la Cour de cassation a elle-même annulé la décision de la Cour d’appel, rouvrant la possibilité de poursuivre le groupe pour « complicité de crimes contre l’humanité. »

Cette décision permettra-t-elle d’accélérer aussi l’enquête qui vise Rubis ? Difficile d’avoir la moindre certitude, à ce stade. A moins que les parties civiles, victimes bien réelles des attentats et de la folie de Daech, ne demandent aussi des comptes aux entreprises qui ont participé à son juteux trafic de pétrole…

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analysent, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)