Claudiu, vie et mort d’un jeune Rom de 11 ans

Début juin, Claudiu est décédé d’une overdose dans un bidonville à Villeurbanne. Deux mois plus tôt, le parquet de Lyon avait ordonné le placement en foyer du garçon. Mais les services sociaux ne l’ont pas sorti à temps de l’enfer dans lequel il vivait, coincé entre une famille à la dérive et un réseau criminel. Autopsie d’une faillite collective.

Il s’appelait Claudiu. Il n’est jamais allé à l’école, comme les autres enfants de son âge. Avec sa famille, le môme errait depuis cinq ans, de bidonvilles en villages d’insertion dans la périphérie lyonnaise. Une vie de galère, celle d’un gamin perdu de 11 ans, stoppée par une overdose d’héroïne : Claudiu est mort seul, comme un chien, au bord d’une bretelle d’autoroute le 6 juin dernier, entre un terrain de foot et une salle de concert, dans un campement à Villeurbanne. Épilogue d’une existence fracassée.

Lasciate ogni speranza (1 )...

Il y a peu, une centaine de ressortissants roumains vivaient au même endroit, où la mort a frappé, dans des conditions sanitaires épouvantables. Un décor digne de « L’Enfer de Dante », selon Marion Pécout, représentante de l’Action locale pour l'insertion par le logement (l’Alpil). A plusieurs reprises, cette association est intervenue pour tenter de reloger les familles en détresse.

Sur place, les cabanes de fortune - faites de palettes et de bâches de plastique - ont été remplacées par d’énormes blocs de pierres blanches. Ils ont été déposés par les forces de l’ordre le 7 juillet, après l’évacuation du camp pour que les Roms ne puissent plus revenir s’y installer. Au milieu des traces laissées par les chenilles des tractopelles, des vêtements d’enfants traînent par terre. Peut-être ceux que Claudiu portait, quand, dans la soirée du 4 juin, il s’est injecté la dose d’héroïne fatale ?

Une chose est sûre : l’endroit a des airs de cimetière.

Le 7 juillet dernier, le compte twitter officiel du préfet d’Auvergne-Rhône-Alpes annonce l’évacuation du squat du Transbordeur à Villeurbanne.


Transporté par un proche à l’hôpital, Claudiu décédera deux jours plus tard. Dans la foulée, ses parents sont placés en détention provisoire, le 8 juin. A peine trentenaires et héroïnomanes, ils sont désormais la cible de l’information judiciaire ouverte par le parquet de Lyon, pour « soustraction par un parent à ses obligations légales compromettant la santé, la sécurité, la moralité ou l’éducation des enfants » et « pour homicide involontaire aggravé par la violation d’une obligation de prudence ou de sécurité ».

Une famille à la dérive

Bien avant le drame, associations et collectifs citoyens ont tenté de prévenir et d’alerter les autorités sur les risques encourus par Claudiu. En réalité, ces voix ont crié dans le désert.

Depuis son passage à l’été 2020 dans un village d’insertion d’Habitat et humanisme (2) au nord de Villeurbanne, la famille était connue des services sociaux de la Métropole de Lyon. En septembre 2020, quelques jours avant qu’elle ne soit expulsée du village (pour des problèmes récurrents d’addiction aux drogues), les salariés d’Habitat et humanisme font remonter à la Protection de l’enfance des informations particulièrement alarmantes. L’alerte insiste sur un climat familial dégradé, malsain et dangereux pour les enfants et la fratrie - dont la benjamine n’a alors que trois ans.

Monsieur et madame ont été surpris à consommer de l’héroïne dans leur voiture au milieu de la nuit, avec leur fille à l’arrière


« Monsieur et madame ont été surpris à consommer de l’héroïne dans leur voiture en plein milieu de la nuit, avec leur fille en bas âge à l’arrière du véhicule »; «saleté et dégradations s’accumulent dans le logement » ; « cris et nuisances à répétition en plein milieu de la nuit »… Le rapport d’Habitat et Humanisme, que Blast a consulté, ne laisse pas de doute sur l’urgence et la gravité de la situation.

« Il y a en premier lieu une défaillance des parents mais on peut ensuite se demander pourquoi l’information préoccupante que nous avons signifiée à la Métropole n’a pas été suivie d’effets rapidement », s’interroge Mathieu De Chalus, le directeur général Rhône-Alpes d’Habitat et humanisme. D’après nos informations, ce dernier se serait fait taper sur les doigts par la Ville de Villeurbanne (et le milieu associatif) pour avoir mis dehors la famille dès le lendemain du signalement adressé à la Métropole – une précipitation qui aurait empêché la Protection de l’enfance d’intervenir à temps.

Le village d’insertion où Claudiu et sa famille ont vécu quelques semaines en 2020, à Villeurbanne. Avant leur expulsion, plusieurs alertes ont été adressées aux autorités chargées de la protection de l’enfance...


Dans les yeux d’un môme…

Pendant plusieurs semaines, Claudiu, ses frères et ses parents sortent des radars des associations et des travailleurs sociaux, avant de réapparaître en décembre 2020 dans le bidonville du Transbordeur, à Villeurbanne. A nouveau, une série d’informations inquiétantes remontent à la Protection de l’enfance. Celle-ci se saisit finalement du dossier à la mi-février 2021 et convoque la famille - elle ne viendra pas au rendez-vous. Derrière, aucun travailleur social de la Métropole ne se rend dans le bidonville pour constater la réalité de la situation. « Il y a une certaine inertie de l’institution, incapable de s’adapter à ce genre de situations d’urgence, pointe Vincent Houeix, de l’Alpil. Nous qui nous rendons régulièrement sur place, on leur a pourtant proposé de les accompagner sur le terrain ».

Face à ces tergiversations, Claudiu, lui, est au bord du gouffre. Insuffisamment vêtu pour affronter le rugueux hiver lyonnais, le gamin traîne dans le bidonville l’air hagard, donnant à voir tous les signes d’une addiction à l’héroïne pour ceux qui prennent la peine de ne pas détourner le regard.

Claudiu vit toujours dans le bidonville, mais seul : ses parents, ses frères et sœurs ont quitté les lieux


Mi-février, la Protection de l’enfance acte son incapacité à mener à bien l’enquête sociale. Le dossier part directement au parquet pour mineurs de Lyon. Le 19 mars, le juge pour enfants ordonne le placement. Il y a urgence. Livré à lui-même, Claudiu vit toujours dans le bidonville, mais seul : ses parents, ses frères et ses sœurs ont déserté les lieux. Le jour, le garçon quitte le campement à la recherche de moyens pour se faire un peu d’argent. Et chaque soir, chaque nuit, faute de mieux, il revient dormir au Transbordeur. Deux mois passent encore sans intervention de la Protection de l’enfance, avant l’annonce du décès du 6 juin, après un dernier week-end passé en réanimation.

Pour les associatifs et les travailleurs sociaux, cette fin dramatique laisse un goût plus qu’amer à la bouche : tout le monde connaissait l’urgence de la situation et tout le monde savait où se trouvait Claudiu, mais le pire est quand même arrivé.

« Ce drame découle d’une responsabilité collective, explique-t-on à Blast au cabinet du président de la Métropole de Lyon, l’écologiste Bruno Bernard. Nos services n’ont rien à se reprocher, ce sont eux qui ont demandé au procureur de placer Claudiu : les derniers jours avant sa mort, nous avons saisi plusieurs fois le parquet pour demander une intervention de la brigade des mineurs, car la situation était explosive et violente dans le bidonville. Malheureusement, cette intervention n’a pas eu lieu ». Également contactée par nos soins, la préfecture du Rhône n’a pas souhaité préciser les raisons de cette non-intervention, se retranchant derrière « l’enquête en cours ». « Nous pouvons juste dire que l’évacuation de campement illégal s’est déroulée après un diagnostic social, et que la très grande majorité des occupants ont été relogés », précise simplement le service de presse du préfet Mailhos.

Emprise mafieuse et gosses abandonnés

Claudiu décédé, son père et sa mère en détention provisoire, le reste de la fratrie a disparu à son tour des radars. Des parents proches les ont dans un premier temps recueillis au nord de Lyon, quelques jours, avant de les ramener à Tinca (3), petit village roumain à proximité de la frontière hongroise d’où est originaire la famille. « On ne voulait pas que la police nous prenne (sic) les enfants », commente Constantin (prénom modifié), qui a amené Claudiu à l’hôpital, puis s’est occupé de ses frères et sœurs.

La cabane de misère où Constantin, le parent de Claudiu, vit avec sa femme


Assis au volant de sa vieille Audi grise, le moteur à l’arrêt face à la cabane qui lui sert de maison, et où il vit avec sa femme, Constantin fait défiler sur son téléphone les photos de Claudiu. Sur l’écran, apparaît le visage encore poupin d’un môme, l’air mi-insolent, mi-timide, la coupe de cheveux à la mode. Celui qui a veillé sur son dernier souffle montre encore, toujours sur son portable, une image du costume mortuaire de l’enfant, noir et rouge, qu’il a fait acheter en Roumanie, où il s’apprêtait à rentrer quand nous l’avons rencontré, pour les funérailles fin juillet.

Sur l’écran de son téléphone portable, Constantin montre la photo de l’enfant décédé le 6 juin

« On est citoyens européens, et c’est ça notre vie… », balance l’homme dans un sourire résigné. Lui aussi vient de Tinca ( ), comme la quasi totalité des anciens occupants du bidonville du Transbordeur, ramenés en France par un chef de clan plus ou moins dealer et proxénète. Sans ressources, sans papiers français et sans connaître la langue, impossible pour les familles d’échapper à l’emprise du patriarche.

Les évacuations ? C’est comme si un tsunami était passé...


La famille de Claudiu a bien tenté de briser et d’échapper à l’étau régnant sur le campement. C’est pour cette raison qu’elle a quitté le bidonville, puis a séjourné dans d’autres squats, et enfin refusé une proposition d’hébergement d’urgence. « A la rentrée 2017, on avait réussi à scolariser les gamins, mais le squat où ils vivaient a été évacué », regrette Henri Branciard, chez C.L.A.S.S.E.S. L’association intervient dans les bidonvilles et les squats lyonnais pour essayer de scolariser les jeunes. « Si vous n’avez jamais assisté à ces évacuations, pour vous donner un ordre d’idée, c’est comme si un tsunami était passé : la famille de Claudiu, comme les autres, avaient perdu presque toutes leurs affaires ».

Un cercle vicieux

Dans sa longue errance, la famille trouvera refuge temporairement dans un camp du côté du marché aux puces, le long d’un canal, toujours au Nord de Villeurbanne. Elle en sera encore évacuée. C’est un cercle vicieux, qui enfonce toujours plus dans la précarité : à chaque nouvelle expulsion, il faut en effet repartir à zéro et retomber, à défaut de choix, dans les griffes du chef mafieux du campement du Transbordeur... Claudiu, ce môme de 11 ans, a laissé sa peau et déposé un futur certes incertain dans cette histoire, victime d’un réseau criminel, d’une famille instable et de l’impuissance des pouvoirs publics à le sortir de là.

Henri Branciard est lucide sur le constat, au moment de tirer la morale de ce désastre : « Les parents ne savaient plus à quel saint se vouer pour survivre, relève-t-il. Pour les structures d’hébergement, ils étaient considérés comme une famille trop problématique, pour laquelle on ne peut plus rien et qu’on laisse alors tomber ». Le responsable de C.L.A.S.S.E.S n’a pas le souvenir d’un drame similaire depuis 2013, et la mort d’un enfant rom de 12 ans et de deux femmes, dans l’incendie d’une usine désaffectée où ils vivaient, dans le 8ème arrondissement de Lyon. Le propos transpire l’amertume, forcément : « Et après on entend dire que les parents ne savent pas s’occuper de leurs enfants... ».

Aujourd’hui en France

« Les politiques d’accueil défaillantes et la mobilité forcée créent des effets d’aubaine pour des réseaux mafieux qui font payer à ces gens des loyers pour les cabanes, leur vendent de la nourriture…, détaille un ancien responsable du collectif RomEurope, qui connaît parfaitement les mécaniques qui construisent cette fatalité. Les familles se retrouvent sous leur coupe et prises à la gorge à cause de leurs dettes ».

L’errance de la famille de Claudiu conjugée à la politique d’expulsions sèches (sans solutions de relogement) à laquelle elle a été confrontée en 2017 et 2018 a rendu le travail d’accompagnement extrêmement difficile, voir quasi-impossible. Dans ce contexte, les services sociaux se retrouvent de fait désarmés pour intervenir dans des bidonvilles ou des squats où la situation peut vite dégénérer.

« Théoriquement, à partir du moment ou le procureur prononce une ordonnance de placement, il ne devrait pas y avoir de délai d’application car la situation est urgente, reprend l’ex-dirigeant de RomEurope. Dans les faits, c’est souvent différent : soit on n’arrive pas à retrouver le mineur, soit le contexte est trop compliqué et nécessite l’intervention de la force armée, pas toujours mobilisable rapidement».

La mort de Claudiu est la conséquence directe de ces dysfonctionnements en série. Emblématique, cette sale histoire rappelle la situation – aussi indigne que dramatique - dans laquelle de nombreux enfants et adolescents survivent dans les bidonvilles français, et parfois décèdent dans l’indifférence générale, enterrés dans des fosses communes. Ce sort aurait du être celui réservé à Claudiu, si sa famille n’avait pas rassemblé les fonds nécessaires à son inhumation en Roumanie. Pour qu’il repose dans la dignité, après une vie de misère.

(1) Dans la Divine comédie, dans le IIIème cantique, Dante Alighieri prévient avec ce vers, au seuil de l’enfer : « Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate » - « abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici »...

(2) Créé il y a plus de 30 ans, ce mouvement fédère dans toute la France des associations engagées pour lutter contre l’exclusion et l’isolement.

(3) En 2013, la Ville de Lyon avait accordé 100 000 euros de subventions à l’association Villes en transition pour qu’elle construise à Tinca des bains douches, et raccorde une soixantaine de foyers au réseau électrique. 50 000 euros ont encore été mobilisés en 2016. Objectif : juguler l’émigration vers Lyon des Roms de ce village du Nord-Ouest de la Roumanie.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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