Free-Niel / Qui peut gagner des milliards ?

Le 31 juillet, Xavier Niel annonce qu'il veut racheter en bourse la fraction du capital de Free qui ne lui appartient pas, - 28 % -, constitués par 16,5 millions d'actions détenues en Bourse par de petits actionnaires. Il a pour cela annoncé leur offrir à tous 182 euros par action, ce qui revient à parler d'une OPA (offre publique d'achat) d'un montant de 3 milliards d'euros.

Le même jour, la presse généraliste, Le Monde, Le Figaro, etc., souscrivant aux propos des dirigeants de Free, a présenté l'offre de Xavier Niel comme une belle opportunité et une nécessité. Une opportunité, car ce prix de 182 euros/action est supérieur de 60% au cours de bourse de Free préalablement à cette annonce. Et une nécessité, pour permettre à l'opérateur télécom de conduire « plus facilement » son développement. Ce que les marchés boursiers, parait-il moins friands de télécom, ne permettraient plus vraiment, paraît-il aussi.

En quelques mots donc, Monsieur Niel se trouve un peu affligé, alors il songe à autre chose, mais remercie néanmoins généreusement ses tout petits actionnaires de l'avoir accompagné jusque-là, et puis bientôt s'en va. L'histoire est lisse, convenable, si bien qu'elle ne semble pouvoir soulever aucune question particulière.

En voici pourtant plusieurs :

La première chose à souligner est que ce prix de 182 euros n'a en fait rien d'extra-ordinaire : c'est à peu près ce que valait Free six mois en arrière. La seconde, cf. graphique, c'est aussi de constater l'évolution de sa valeur sur cette période, - 30%. Un effondrement pour le moins étonnant, car sur cette même période, l'entreprise n'a accumulé que des succès : croissance de son chiffre d'affaires de +33%, rentabilité améliorée de +20% en 2020, déploiement de la 5 G en France, acquisition Italienne, rachat Polonais, 500 millions d'un emprunt Allemand trouvé sans difficulté, etc. Une clameur européenne, en résumé, et de quoi en principe conforter la valeur d'un cours de Bourse, ou le pousser plus haut.

Mais là, non…, -30%.

6 mois de succès pour Free, visiblement ignorés par la main invisible du marché.

À la Bourse de Paris, il arrive donc qu'une entreprise puisse accumuler de bonnes nouvelles six mois durant, mais voir sa valeur lourdement chuter... jusqu'au moment où la prime de Monsieur Xavier Niel, +60% est venue, magnanime, rectifier ce mauvais sort d'un instant à l'autre le 31 juillet dernier.

On pourra néanmoins faire remarquer que, à prime identique, si la valeur de Free ne s'était pas bizarrement effondrée, il aurait plutôt fallu offrir 280 euros par action environ, et donc servir, c'est l'effet des multiplications (1), 1,6 milliard supplémentaire aux petits actionnaires.

Et à propos de milliards justement, une autre question peut-être soulevée, puisque personne ne semble vouloir la lui poser : où donc Xavier Niel a-t-il trouvé 3 milliards ?

L'interrogation n'est pas impudique, elle est analytique :

L'homme est riche, c'est entendu, mais pas au point de pouvoir payer rubis sur l'ongle 3 milliards d'euros en septembre prochain, à l'échéance prévue de son OPA. Il ne peut pas davantage compter sur les dividendes que lui rapporte Free, pourtant copieux. Avec 65 millions de gains tous les ans en moyenne, il lui faudrait…46 années de ces dividendes pour y trouver 3 milliards (2). En devant payer 1,7 milliards d'intérêts supplémentaires, au minimum, si une banque aventureuse s'était risquée à lui prêter 3 milliards sur un demi-siècle à peu près, et à prix d'amis (3). Et comble du malheur, Monsieur Niels ne peut pas beaucoup plus envisager d'endetter Free pour cette opération de rachat d'actions. L'opérateur télécom est en effet déjà grevé de 10 milliards de dettes, et il doit faire face, on l'a rappelé, à des investissements faramineux dans la 5 G, dont le succès n'est pas garanti... et qui vont quoi qu'il en soit affaiblir sa rentabilité pendant plusieurs années, et par conséquent, hum, forcément aussi amaigrir les dividendes de Monsieur Niel.

Bref :

C'est la fatalité des nombres, tout indique que, en réalité, ce sont 3 milliards de capitaux, jusque-là discrets, qui se sont en fait organisés pour financer tout ou partie l'opération que Xavier Niel a assuré « lui-même » offrir à ses petits actionnaires anonymes, en les remerciant, disait-il aussi, d'une prime de 60%.

Ce qui soulève deux autres questions, à cette heure également sans réponse :

Quel est l'accord précis qui a été conclu entre Xavier Niel et ces capitaux discrets ?

Quelle est la rentabilité exacte attendue par ces capitaux ?

Puisque de l'argent ainsi investi en dehors de la Bourse doit, tôt ou tard, être recouvré, accompagné d'une plus-value à la clé. À moins que, là-encore, la finance hors marché se soit elle-aussi concertée avec celle des marchés financiers pour, cf. plus haut, subitement ne plus gagner d'argent.

Le point a été souligné plus haut : « L'histoire est lisse, convenable, alors... », etc. Mais sans doute que les petits actionnaires de Free auraient, eux, plutôt intérêt à se poser toutes les questions qu'on vient de voir. Surtout, à y apporter les réponses qu'ils peuvent. Et peut-être même de vendre leurs actions Free le plus tard possible.

En réfléchissant un peu plus loin que l’annonce faite par Free et reprise par la presse, on peut imaginer d’autres stratégies que la revente immédiate de ses actions Free. Dans le monde selon Niel où l'on trouve des poches discrètes et profondes capables de lâcher 3 milliards et 60% de plus que les cours de bourse, on peut se dire qu’attendre pour vendre peut être aussi une stratégie autrement plus payante. En effet, si des gens sont capables de racheter à ce prix sans faillir, on est en droit de penser que vous faire dégager du capital doit couter un peu plus cher. Combien? Thats the question.


(1) Calcul : cf. Graphique : 175 x 1,6) = 280 - 182 = 98 x 16,5 millions d'actions = 1,617 milliard.

(2) Sur les 5 dernières années, Free a versé à ses actionnaires un dividende moyen de 1,524 euros par action détenue. Xavier Niel possède environ 43 millions de ces actions, ce qui donne un gain annuel moyen arrondi à 65 millions d'euros.

(3) Un emprunt de 3 milliards sur 46 années, proposé à un taux très amical de 1% par an, obligerait à rembourser, en sus des 3 milliards, 1,74 milliard d'intérêts : c'est hors de prix.

Crédits photo/illustration en haut de page :
5 JUILLET 2021 - 15:16 files - france - telecom - iliad - niel Paris , FRA ERIC PIERMONT AFP In this file photo taken on July 5, 2021m French telecom group Iliad founder Xavier Niel poses at the group's headquarters in Paris.

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