Au Brésil, l’espoir est permis pour les déçus de Bolsonaro

Après un premier tour d’élection présidentielle qui met au coude-à-coude le président sortant d’extrême droite Jair Bolsonaro (43,2%) et l’ancien président et métallo Lula (48,4%), l’espoir est permis pour la gauche Brésilienne. À l’issue de ce scrutin, nous avons donné la parole aux déçus de l’élection de 2018, qui reviennent sur quatre années passées sous le régime de Bolsonaro.

Nous sommes le 28 octobre 2018, à Sao Paulo, mégalopole mondiale et plus grande ville du Brésil et d’Amérique du Sud. L’atmosphère est lourde et pesante. Toute la journée, l’immense ville, à l’image du reste du pays, a retenu son souffle. Tout un peuple est dans l’attente. Tous ou presque sont allés voter, c’est obligatoire pour les citoyens brésiliens âgés de dix-huit à soixante-dix ans.

Dans le salon de sa petite maison du quartier de Vila Guilhermina, Gleice est suspendue à sa télévision. Une chaîne d’information du groupe Globo, qui détient grâce à ses 122 stations affiliées un des plus grands empires de télévision privée du monde, va annoncer le vainqueur de l’élection présidentielle.
 Les candidats de ce second tour ont le regard du monde entier braqué sur eux car le pays est à deux doigts de passer l’arme à l’extrême droite. À gauche : Fernando Haddad. Membre du Partido dos Trabalhadores (parti des Travailleurs, PT), il remplace le populaire et très social ex-président Lula Da Silva, rendu inéligible à cause d’une condamnation pour corruption. Il souffre de la baisse de popularité du PT à cause des affaires dans lesquelles trempent le parti. Il ne bénéficie également pas de la notoriété et du charisme de celui qu’il remplace. En face, très à droite, Jair Bolsonaro. Ancien capitaine de l’armée, nostalgique de la dictature militaire qui gouvernait le pays de 1964 à 1985, il a fait régulièrement parler de lui à cause de sorties publiques spectaculaires, ouvertement racistes, homophobes et sexistes. L’ancien militaire a basé sa campagne sur le « dégagisme » des partis traditionnels et la lutte contre la corruption, alors même que le parti de ses adversaires venait d’être condamné. Il avait également misé sur la conservation des valeurs chrétiennes et familiales, sur l’avancement de la majorité pénale, la facilitation du port d’armes, le retour de la peine de mort et l’autorisation de l’utilisation de la torture.

À la télé, les présentateurs lancent le compte à rebours. Le verdict tombe. Jair Bolsonaro est élu président de la République fédérative du Brésil avec 55,13 % des voix. Le son des exultations du voisinage arrive dans le salon. Gleice s’effondre. Pour l’infirmière d’une cinquantaine d’année, ce résultat marque le retour de la dictature qu’elle n’a que trop bien connu. Elle passera une bonne partie de la nuit en sanglots sur le canapé, incrédule. Au-dehors, les légions de supporters du nouveau président sortis célébrer se heurtent à leurs opposants.

« J'ai vu le gouvernement ne rien faire pour nous aider »

Gleice, infirmière aux urgences de Sao Paulo
Philippine Déjardins

Aujourd’hui, quatre ans plus tard, Gleice revient sur le mandat de Bolsonaro qui arrive à sa fin. Le quotidien de l’infirmière aux urgences de l’hôpital public a été profondément marqué par la gestion de l’épidémie de coronavirus par le gouvernement. « Je vis avec le stress depuis quatre ans. Je suis stressée à cause de mon environnement de travail, stressée d'essayer de faire face à la mort, stressée face au désespoir qui l’accompagne. J'ai vu le gouvernement ne rien faire pour nous aider. J’ai vu le président ne faire qu'empirer la situation à chaque fois qu'il prenait la parole. Nous n’avons jamais vécu une telle précarité au travail. C’est comme si nous étions revenus au XIXe siècle. »

Pourtant, le Brésil dispose d’un système de santé publique qui fait figure de modèle sur le continent américain. Le SUS (Sistema Único de Saúde, système de santé unique) promeut le droit à la santé pour tous et garantit un accès gratuit et universel aux services publics de santé. La gratuité et l'universalité des soins sont inscrits dans la constitution brésilienne.

Malgré ce système qui fait la fierté des Brésiliens, sous le gouvernement Bolsonaro, « il n'y avait pas de vaccin, il n'y avait même pas d'oxygène. Il n'y avait pas de dialogue » se souvient Gleice. Aux urgences de l’hôpital municipal Alipìo Corrêa Netto, elle était, avec ses collègues, en première ligne face à la pandémie qui a fait 686 000 morts au Brésil : « Je vivais dans la peur de contracter la maladie ou, pire encore, que quelqu'un que j'aime l’attrape. Le mépris du Président a rendu la situation encore pire. »

Le 20 octobre 2021, une Commission d'enquête parlementaire rendait un rapport sur les responsabilités du Président dans le grand nombre de décès liés au Covid-19 dans le pays. Les conclusions sont sans appel, évoquant des « retards inexcusables », une « négligence intentionnelle », du « charlatanisme », et même un « crime contre l’humanité », tout en considérant que Bolsonaro a « délibérément exposé les Brésiliens à une contamination de masse ».

Mère de deux enfants, Gleice évoque également les nouveaux problèmes économiques auxquels elle fait face depuis 2018. Parmi les denrées essentielles devenues hors de prix, le prix du litre d’essence est passé de 0,76€ en octobre 2020 à 1,53€ en juin 2022 dans un pays où les salaires minimum et moyen sont respectivement 226€ et 518€ : « Le Real (la monnaie brésilienne) s'est effondré, passant de 0,25 euro en 2018 à moins de 0,15 en 2021. Nous ne pouvons pas aller au marché sans dépenser ce que nous n'avons pas. » Elle continue : « J'ai eu et j'ai encore des difficultés à cause des frais d'inscription élevés dans les universités et du manque d'avantages du gouvernement pour les familles ayant moins de ressources financières. C'était déjà difficile, mais les étudiants avaient accès à des prêts avec des taux d’intérêts avantageux et de bonnes conditions de remboursement. Depuis que Bolsonaro est président, les intérêts ont beaucoup augmenté et les étudiants n'ont pas les moyens de payer leurs échéances. »

Après ce premier tour d’une présidentielle qui s’annonce serrée, Gleice ne perd pas espoir. Elle tire son optimiste de la certitude que Lula sera élu : « Lorsqu’il gagnera, j'espère que les investissements dans les politiques publiques recommenceront. J'espère que le SUS redeviendra ce qu'il était. J'espère que nous pourrons redevenir une nation respectée au niveau international. Lula rapporterait un regard attentif sur ceux qui en ont vraiment besoin : les pauvres de ce pays, les travailleurs, les femmes, les personnes de couleur. J'espère que mes enfants pourront à nouveau bénéficier d'une éducation de qualité, qu’ils pourront avoir de l'espoir, acheter une maison, travailler dans la dignité et être protégés par l'État, comme je l'ai été autrefois. »

Sous Bolsonaro, la culture doit être nationale et officielle

Gilberto Petruche a eu mille vies. Footballeur, banquier, distributeur de films… Aujourd’hui, ce supporter des Corinthians, club de football connu pour avoir été le siège d’une société parallèle démocratique pendant la dictature, est un des principaux acteurs de la scène culturelle alternative de Sao Paulo, dont il réunit les membres dans son vidéoclub. « Quand Bolsonaro a été élu, j’ai eu l’impression que le monde s’effondrait », raconte-t-il. Il précise : « Découvrir qu’une grande partie de la population et de ma famille avait embrassé un programme homophobe à tendance fasciste a été un cauchemar. » Durant ces quatre dernières années, ses craintes se sont avérées fondées : « Le racisme culturel à le vent en poupe. Les minorités et les plus faibles subissent une violence systémique et nous assistons a une extermination de la culture. »

Gilberto Petruche, fervent défenseur du cinéma brésilien
Philippine Déjardins

Considérée comme frivole par le gouvernement Bolsonaro, la culture brésilienne fait face à des coupes budgétaires qui menacent tous les domaines de la création artistique. L'ancien capitaine de l'armée, connu pour sa vulgarité, a montré son mépris pour la culture dès son arrivée au pouvoir. Le ministère qui lui était consacré, considéré comme une dépense inutile, a été supprimé. La Culture est depuis reléguée dans un sous-secrétariat du ministère de la Citoyenneté. Le régime applique un modèle de censure indirect, mais très efficace, qui consiste principalement en des coupes financières. Pour garder leurs financements, de nombreuses organisations culturelles doivent faire approuver leur programmation et leur personnel par les pontes du gouvernement. Dans ces conditions, la production culturelle et artistique indépendante devient un véritable acte de résistance.

Pour participer à cette résistance, Gilberto a transformé son vidéoclub, un des derniers du pays, en lieu de rencontre entre artistes et acteurs culturels. Ce fervent défenseur du cinéma brésilien permet aussi à de nombreux plasticiens, comédiens et musiciens de travailler, de répéter et de se produire.

« Au cours de ces quatre dernières années, la haine s’est matérialisée dans la Culture, qui fait preuve de violence envers les plus démunis, les personnes de couleur ou tous ceux qui sont différents » rappelle-t-il. Les nouvelles règles ont conduit à la fermeture de plusieurs expositions dans le pays et au retrait de films des festivals de cinéma, comme ce fut le cas de Negrum3 et de Greta qui traitent des LGBTQ et des personnes de couleur. Dans une interview accordée au journal brésilien O Globo en octobre 2020, Roberto Alvim, ancien secrétaire à la Culture, avait déclaré que l'interdiction de ces films n’était « pas de la censure, mais une préservation des valeurs chrétiennes, pour traiter les jeunes et la famille traditionnelle avec respect. » Le même Roberto Alvim avait mis en ligne une vidéo promouvant les aspects « héroïques » et « nationaux » de l'art brésilien, citant Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande de l'Allemagne nazie.

Aujourd’hui, Gilberto a voté « rouge », la couleur du PT de Lula. « J’espérais que ça se termine au premier tour. Je vote rouge parce que j'ai peur d'être victime de la violence de ce gouvernement, mais j’ai beaucoup d'espoir. L’espoir de changer mon quotidien et celui de millions de Brésiliens qui aimeraient croire davantage en la science, qui veulent moins d'armes, et qui demandent plus de respect des minorités. »

Les minorités et les plus démunis face à la violence systémique

Les discriminations systémiques mises en place par le gouvernement de Bolsonaro, Johnny les subit au quotidien. Professeur d’anglais et homosexuel, sa vie est touchée à la fois par le mépris de l’éducation et des minorités sexuelles. « Il nous faudra des années pour nous remettre de ce mandat », annonce-t-il d’entrée de jeu. « Quand j’ai vu le résultat de l’élection en 2018, j’ai eu très peur. En tant que personne LGBTQ, j’étais terrorisé par les idées anti-droits de l’Homme, contre les femmes et les minorités sexuelles et ethniques » se remémore-t-il. « Malheureusement, toutes les craintes que j’avais se sont réalisées au cours de ces quatre dernières années. »

Johnny, professeur d’anglais
Philippine Déjardins

Pour Johnny, une des plus grandes transformations de la société brésilienne depuis que Jair Bolsonaro est au pouvoir est l’augmentation de la violence. Il raconte : « Les supporters de Bolsonaro vivent comme si le pays était à eux, dans la liberté d’être racistes, homophobes et violents. J’ai été battu au milieu d’un supermarché, et il n’est rien arrivé à mon agresseur. » En plus des actes d’agressions, cette violence, également sociale et économique, se traduit dans la rue : « Lorsqu’on marche dans n’importe quel quartier, on voit de plus en plus de gens qui mendient pour de la nourriture, parce qu’ils n’ont soudainement plus eu les moyens de se nourrir. »

Concernant cette nouvelle élection présidentielle, l’enseignant se veut moins optimiste que Gleice et GIberto : « J’ai été très effrayé à l’issue de ce premier tour. Même si Bolsonaro n’a pas été élu, il a reçu tellement de votes ! Alors qu’il est responsable de la souffrance et de la mort de citoyens brésiliens, notamment à cause de sa gestion calamiteuse du coronavirus. » Il explique ce qu’il pense être la raison de ce vote massif : « Les gens sont aveuglés par ses idées morales, familiales, religieuses, sécuritaires… Mais comment peuvent-ils défendre Dieu et la morale alors que ce gouvernement est celui de la mort et de la destruction ? Notamment de l’environnement ? Je n’ai jamais vu mon pays dans cet état. »

Dans le pays de la plus grande forêt du monde, la déforestation annuelle moyenne a augmenté de 75 % par rapport à la décennie précédente depuis l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite. Entre 2019, année où Jair Bolsonaro a pris ses fonctions, et le mois d’août 2022, ce sont plus de 41.000 km² de forêt qui sont partis en fumée, selon l’Institut national de recherche spatiale. Ouvertement climatosceptique, Bolsonaro a favorisé l'extraction minière et l'agriculture intensive en Amazonie, affaiblissant au passage les organes gouvernementaux chargés de surveiller l'environnement et de faire appliquer les lois sensés le protéger.

L’éducation dans le viseur de Bolsonaro

« Avec l’augmentation des prix de l’université et de la vie, les gens ont du mal ne serait-ce qu’à payer leur loyer ou leur nourriture. Donc les écoles se vident. Je m’en rends compte dans mon quotidien. » Avec la culture et l’environnement, l’enseignement fait partie des cibles privilégiées de Jair Bolsonaro. En 2020, le budget total du ministère de l’éducation a été réduit de 17 % par rapport à l’année précédente, passant de 124 à 103 milliards de reais (19 milliards d’euros). Les coupes les plus dures ont été appliquées aux soixante-huit universités publiques fédérales, dont certaines ont vu s’évaporer jusqu’au tiers de leurs financements, obligeant les étudiant à payer des frais d’inscription plus élevés. Pour le gouvernement, si les universités de sciences humaines doivent être moins financées, c’est qu’elles sont des foyers de « contestation gauchiste » et du «marxisme culturel».

« Pour Jair Bolsonaro, les Brésiliens n’ont qu’une fonction : voter avec la Bible sous le bras. Il a donc besoin que le peuple soit bête, qu’il ne connaisse pas l’Histoire ni la philosophie » ajoute Johnny, la rage au cœur. Et de continuer : « En ce sens, pendant la pandémie, aucune véritable mesure n’a été prise pour l’enseignement à distance, sachant que beaucoup de jeunes n’ont pas accès à Internet. En tant que professeur, je peux vous dire que cela se ressent aujourd’hui. »

Le président sortant avait déjà affirmé, bien avant le début de l’élection, qu’il contesterait son résultat s’il lui était défavorable. « Beaucoup de fake news à ce sujet sont déjà très largement partagées au sein des électeurs de Bolsonaro » Explique Johnny, avant d’avouer : « J’ai peur qu’il réalise un coup d’Etat et que ses supporters le suivent. Certains de ses votants ont déjà commis des actes de violence. Des membres de l’opposition ont déjà été tués ou battus pour leurs opinions politique. »

Le mois dernier, alors que la campagne électorale battait son plein, Benedito Cardoso dos Santos, un fermier de 42 ans a été tué par un militant de Bolsonaro à l’aide d’un couteau et d’une hache dans l’Etat du Mato Grosso, bastion du président d’extrême droite. Leonardo Bruno de Lucena, un homme aveugle de 43 ans, a été battu dans le métro de Recife pour avoir porté à sa poitrine un autocollant à l’effigie de Lula. En juillet, c’était Marcelo de Arruda, trésorier du Parti des Travailleurs, qui avait été abattu par un supporter de Bolsonaro, chez lui, dans la ville de Foz de Iguaçu, alors qu’il célébrait son cinquantième anniversaire.

« J’espère que le prochain gouvernement va commencer à reconstruire le pays. Cela va prendre du temps » conclue le professeur d’anglais. « Je fais le vœu que dans le futur, nos enfants voient ce que ce gouvernement a été, et que cela ne puisse jamais se reproduire. L’Histoire ne faillit jamais. »

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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