BFM TV et Fogiel s'attaquent à un journaliste de Télérama : le droit de critique menacé

C’était lundi 17 octobre au Tribunal de Paris. La chaîne d’information en continu et son directeur général Marc-Olivier Fogiel ont attaqué en diffamation le chroniqueur télé Samuel Gontier. En cause, un tweet de 2019 dans lequel il critique la ligne éditoriale de plus en plus « raciste, xénophobe et islamophobe » de BFM TV depuis l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa tête, ainsi que la « libre-antenne » accordée à Luc Besson, accusé de viol, lors d’une interview. Un cas rare d'attaque d'un journaliste par un média. Blast se livre au compte-rendu d’une audience déterminante pour la liberté d’opinion et le droit de critique.

« D’une manière générale, je joue le rôle de poil à gratter. » À la barre, Samuel Gontier formule simplement l’essence même de son métier : la critique. Il a rejoint Télérama en 1996, et occupe depuis 2008 le rôle de chroniqueur télé sur son blog, Ma vie au poste. Le 9 octobre 2019, il publie un nouveau billet intitulé « Robert Ménard, Marine Le Pen et Jean-Pierre Chevènement en majesté sur BFMTV ». Pour assurer sa promotion, il tweete alors un résumé concis qui renvoie vers l’article : « Depuis l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa tête, la ligne éditoriale de BFMTV s’affermit : racisme, xénophobie et islamophobie à tous les étages. Et libre antenne à Luc Besson, accusé de viol ».

En l’espèce, c’est ce tweet qui l’emmène devant la Cour de la 17e chambre correctionnelle du Tribunal de Paris ce lundi 17 octobre. « Il était possible d’annoncer cet article sans que cette annonce ne dégénère en abus » estime l’avocat de BFM TV et de Marc-Olivier Fogiel, Maître Charles-Emmanuel Soussen. Ses clients, absents lors de l’audience, ont porté plainte pour diffamation. L’article, lui, n’a pas été poursuivi. Une curieuse manœuvre que l’avocat justifie par « l’obsession » vouée par Samuel Gontier vis-à-vis de BFM TV et de son directeur général. « Ses tweets sont frénétiques et incessants. »

Étonnant reproche adressé à un spécialiste de la critique des programmes télévisés. « Il est vrai que je porte beaucoup d’attention à BFM TV car je pense que les chaînes d’info en continu ont un grand rôle dans le paysage informationnel français, ainsi que dans l’agenda et le cadrage médiatiques. Elles ne disent pas quoi penser mais comment le penser », défend Samuel Gontier. Seul visé par la plainte, le journaliste a bénéficié du soutien de Télérama qui lui a fourni un avocat, Maître Christophe Bigot. Sa défense s’est focalisée sur la distinction entre propos diffamatoire et opinion. « C’est la liberté d’opinion d’écrire sur une institution dont l’influence démocratique est fondamentale. Est-ce qu’on peut la critiquer ? À la limite, même de façon injuste ? »

BFM TV et les relents d’extrême-droite

Dire que la ligne éditoriale se serait affermie en tendant vers le racisme, la xénophobie et l’islamophobie est diffamatoire et infondé pour l’avocat des parties civiles. Il en veut pour preuve les rapports trimestriels relatifs au pluralisme et à la lutte contre les discriminations publiés par l’ARCOM (à l’époque CSA) en 2019. Aucune sanction n’avait alors été prononcée par le régulateur contre la chaîne, et ce dernier avait même pointé la sous-exposition du Rassemblement national sur les trois derniers trimestres de l’année 2019, et de Debout la France à l’avant-dernier trimestre. « L’arrivée de Marc-Olivier Fogiel n’a donc pas changé la ligne éditoriale de la chaîne. »

« C’est intéressant mais c’est à côté du sujet », rétorque Samuel Gontier. Le journaliste reconnait que BFM TV fait très attention à l’attribution du temps de parole. Toutefois, parmi les personnes qui s’expriment sur les plateaux, certaines ne sont pas encartées dans des partis et défendent pour autant une vision politique. Il prend l’exemple de l’éditorialiste Jean-Sébastien Ferjou, fondateur du média conservateur Atlantico, qui soutient le 7 octobre, quelques jours après l’attentat de la préfecture de police de Paris, que « la question n’est pas celle de l’immigration dans l’absolu, elle est celle d’une immigration en particulier, qui a à voir avec la sphère arabo-musulmane et qui a à voir avec l’histoire de France (…) » Le meurtrier, en l’occurrence, était originaire de Martinique. Raté.

Dans son billet du 9 octobre, le chroniqueur télé fonde sa critique sur plusieurs événements commentés sur BFM TV entre fin août et le 8 octobre (l’attaque au couteau de Villeurbanne par un exilé afghan, un discours de Marine Le Pen à l’Assemblée nationale, l’attentat de la préfecture de police de Paris…) qui amènent toujours à évoquer les sujets de l’immigration, l’islam et l’étranger. Sur l’ensemble de ces débats, Samuel Gontier considère que la chaîne ne présente pas des points de vue équilibrés.

« Le cœur même de ce tweet, c’est l’expression de la ligne éditoriale. On ne parle pas de propos. C’est du registre de l’opinion, analyse Maître Christophe Bigot. Il n’appartient pas au tribunal de se prononcer sur la pertinence des opinions, même si elles peuvent légitimement heurter », ajoute-t-il, reprenant la jurisprudence du procès remporté par Blast face à Bernard-Henri Lévy le 22 septembre 2021 devant le Tribunal de Paris. Impossible donc d’avoir un débat sur une ligne éditoriale dans l’enceinte d’un tribunal selon lui. « Chacun peut apprécier la ligne éditoriale de BFM TV en fonction de sa propre sensibilité politique, religieuse… » Et taxer une ligne éditoriale de raciste, xénophobe ou islamophobe, est-ce diffamant ? « L’imputation d’un comportement illicite porte nécessairement atteinte à la considération selon la Cour de cassation » relève Maître Charles-Emmanuel Soussen. « Le délit c’est la provocation à la haine raciale, la diffamation raciale, l’injure raciale. Le racisme est une opinion, pas un délit », réfute l’avocat de la défense.

L’interview fleuve de Luc Besson

La seconde partie du tweet de Samuel Gontier n’a pas plu davantage à BFM TV. Il y évoque une interview de 53 minutes de Luc Besson assurée par Apolline de Malherbes le 2 octobre 2019. « Laisser "libre-antenne" à une personne accusée de viol, ça implique une sorte de cautionnement, de soutien à cette personne. Ça revient aussi à accuser le média de manquer à une obligation déontologique essentielle : l’information équilibrée », défend Maître Charles-Emmanuel Soussen. Là encore, il tente d’apporter la preuve du sérieux journalistique de la chaîne en énumérant les questions incisives posées par Apolline de Malherbes. « Elle n’a pas posé beaucoup de questions précises alors que l’affaire était de notoriété publique, lui répond le chroniqueur. J’ai trouvé qu’elle allait souvent dans son sens. » Il précise aussi qu’il n’insinue en aucun cas qu’Apolline de Malherbes « défende le fait de violer ».

Quant à l’utilisation du terme de « libre-antenne », Maître Christophe Bigot n’en fait pas grand cas. « C’est une expression imagée pour dire qu’ils lui ont pas mal servi la soupe. C’est pas objectivement attentatoire à l’honneur et à la considération. »

Chroniqueur télé, un journaliste à part

« Ce qu’on demande au chroniqueur télé, c’est de retraduire personnellement la manière dont il a entendu et ressenti les émissions auxquelles il a assisté » rapporte Daniel Scheidermann, fondateur d’Arrêt sur images, qui arrive à la barre pour témoigner son soutien à Samuel Gontier. Lui-même chroniqueur télé depuis 1992, il tient à expliquer à la Cour la subjectivité attendue dans ce métier. « C’est un exercice un peu paradoxal : il ne s’agit pas de chercher les émissions les meilleures, mais plutôt de voir là où l’audience est la plus forte. On se plonge souvent dans le pire de la télé : hâtive, approximative, souvent propagatrice de fake news ». Une mission indispensable dans un contexte où la plupart des décideurs ne regardent pas ces programmes à forte audience selon lui. « Quand j’ai vu le tweet que Samuel Gontier a publié, ça ne m’a pas étonné. On est dans le cahier des charges d’un chroniqueur de télé. »

Le journaliste de Télérama le reconnait volontiers, il emploie un ton « plutôt caustique », en maniant « l’humour, l’ironie, la dérision et l’exagération ». Ce choix, dit-il, est complètement assumé. « On peut ne pas être d’accord avec mes chroniques. » Une prise de position que partage Edwy Plenel, qui dépose à son tour en tant que témoin. « Ils ont le droit de mener ce genre d’interview, mais on a le droit de le critiquer, dire que c’était une interview cire-pompe, que les faits reprochés à la personne n’ont pas été posés », estime le fondateur de Mediapart.

Et si les journalistes menaçaient… d’autres journalistes ?

« C’est la première fois que je vois un média et son dirigeant principal poursuivre, mettre en cause, la liberté qui les protège eux-mêmes, lâche Edwy Plenel. C’est d’abord un procès contre le droit de critique ». Le journaliste prend l’exemple de producteurs de films ou de metteurs en scène de théâtre et interpelle la Cour : « c’est comme s’ils venaient dans vos tribunaux quand les critiques les dérangent. Le droit de dire ce qui ne plait pas à tout le monde est notre travail ». L’avocat de la défense le rejoint. « Un média qui attaque un journaliste en diffamation vient scier la branche sur laquelle il est assis, ce qui est absurde. »

En ne poursuivant que le tweet qui invite à lire l’article, Edwy Plenel estime la procédure « illégitime et abusive ». « On ne poursuit pas l’article. Pourquoi ? Parce que toutes les preuves sont dans l’article avec des faits, des citations. Samuel Gontier passe son temps à décrypter à la virgule près, à la respiration près, ce qu’il avance. Le procès qui lui est intenté est un procès contre la démocratie. » Maître Charles-Emmanuel Soussen lui rappelle que « la loi de 1881 dit que la liberté d’expression ne doit pas sombrer dans l’abus. » Imperturbable, Edwy Plenel lui répond du tac au tac que Marc-Olivier Fogiel aurait simplement pu faire valoir son droit de réponse.

Il n’en est rien. Samuel Gontier n’a jamais été contacté ni par le directeur général, ni par BFM TV, qui lui réclament l’euro symbolique et 2500 euros de dédommagement de frais de justice. À l’issue de l’audience, le ministère public n’a pas formulé d’observations et s’en remet au jugement du tribunal, mis en délibéré au 9 décembre. Dans l’hypothèse d’une victoire de la chaîne, c’est l’intégrité du droit de critique qui pourrait être menacé.

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)