Catastrophe Lubrizol : des lendemains enfumés

Après l’émoi de 2019, le dossier Lubrizol était sorti des radars. Alors qu’on n’en entendait plus parler, qu’on restait sans nouvelle d’un rapport d’expertise attendu depuis le début de l’année, le voilà qui revient dans l’actualité avec des éléments sur la santé que les associations de victimes s’apprêtent à communiquer. L’occasion de constater, trois ans plus tard, que la transparence promise n’a toujours pas été faite.

A Rouen, personne n’a oublié la nuit maudite du 26 septembre 2019. Cette nuit-là, l’usine Lubrizol, site classé Seveso seuil haut produisant des additifs pour des lubrifiants, est ravagée par un incendie. Les entrepôts voisins de Normandie logistique sont également touchés. Au total, 9 500 tonnes de produits toxiques partent en fumée, dégageant au-dessus des toits de la capitale régionale un nuage cauchemardesque.

26 septembre 2019, à Rouen. Images associations victimes.


Sur le moment, la colère – légitime – est palpable. Emmanuel Macron, en visite un mois plus tard, l’avait éprouvée en essuyant un accueil plutôt hostile. Depuis, si le dossier semblait avoir disparu des radars médiatiques, il somnolait. Trois ans plus tard, l'Association des sinistrés de Lubrizol et l’Union des victimes de Lubrizol dénoncent la lenteur de la justice, un suivi minimaliste des conséquences sanitaires et écologiques et les freins mis par l’État pour faire la lumière sur cette catastrophe.

Ce que l’État aurait dû faire

« Nous avons fait ce que l’État aurait dû faire, en cherchant au sein de la population les conséquences sanitaires, raconte Simon de Carvalho, président de l'Association des sinistrés de Lubrizol. Des recherches ont été lancées dans deux directions : la dispersion d’amiante et la pollution par métaux lourds. Et à chaque fois, nous avons trouvé des éléments inquiétants qui mériteraient que ces études soient approfondies par la justice et par l’État. »

Le 27 septembre, l’association dévoilera les résultats d’analyse d’une campagne de prélèvements de cheveux chez 94 enfants. « Je peux déjà vous annoncer que c’est catastrophique, prévient Simon de Carvalho. Il y a une charge importante de métaux lourds chez tous les enfants : 1 sur 3 est contaminé par du plomb, 1 sur 2 par du mercure… Mais ça ne sera pas simple de le rattacher à Lubrizol... »

Pour mémoire, rappelons que plus de 1 000 personnes ont porté plainte avec constitution de partie civile, pour mise en danger de la vie d’autrui et infractions au code de l’environnement.

Une vue de l’incendie. Image Associations de victimes.


La guerre du feu

Retour sur la catastrophe… Dans les jours qui suivent l’incident, le groupe industriel propriété du magnat américain Warren Buffet cherche à s’exonérer de toutes responsabilités. « La vidéosurveillance et des témoins oculaires indiquent que le feu a tout d’abord été observé et signalé à l’extérieur du site de Lubrizol Rouen, annonce un communiqué de l’entreprise, ce qui suggère que l’origine du feu est extérieure à Lubrizol et que le feu s’est malheureusement propagé sur notre site. » Aucune preuve n’est fournie à l’appui de cette affirmation. Le transporteur Normandie Logistique dément être à l’origine du sinistre.

L’origine du feu est le théâtre d’une première bataille. Après des mois d’expertises, deux hypothèses sont avancées par les experts : l’échauffement d’un lampadaire de la zone de l’incendie ou un conteneur percuté par un engin de manutention.

Selon plusieurs sources interrogées par Blast, les experts de la gendarmerie estiment que l’incendie est bien parti de chez Lubrizol, et non d’un entrepôt de Normandie logistique. En octobre 2021, les juges d’instruction en charge de l’affaire requièrent des études complémentaires, à la fois sur le site de Normandie logistique et sur les systèmes de détection anti-incendie et anti-intrusion, mais aussi chez Lubrizol. Les juges demandent aux experts de se pencher sur le système de détection du risque incendie et les systèmes d’alarme, mais aussi d’étudier les hypothèses d’un mélange accidentel de produits chimiques incompatibles, d’une atmosphère explosive, de l’auto-échauffement d’un conteneur de produit fini, d’une instabilité réactionnelle et l’éventuelle existence de travaux qui auraient pu conduire à la catastrophe.

Les conclusions des experts devaient être remises avant le 15 janvier 2022. Neuf mois plus tard, toujours rien. De quoi agacer les associations de victimes : « Malheureusement, c’est une situation classique, révélatrice de l’état de notre justice », déplore Me Julia Massardier, l’avocate de nombreuses victimes et de l’Association des sinistrés de Lubrizol.

Le 26 septembre 2019, à Rouen. Image Associations de victimes.


Une fiche produit tronquée

Autre sujet d’inquiétude, beaucoup de flou demeure sur les conséquences de la pollution sur l’environnement et la santé. « La préfecture a toujours tenu le discours selon lequel tout était sous contrôle et qu’il n’y avait aucun danger pour la population, soupire Christophe Holleville, secrétaire général de l’Union des victimes de Lubrizol. Un bon moyen de ne rien faire pour mesurer les conséquences de l’incendie. » Quand elle s’était rendue immédiatement sur place, à Rouen, la ministre de la Santé de l’époque, Agnès Buzyn, semblait pourtant ne pas avoir de doute : « La ville est clairement polluée », avait-elle déclaré. Mais lors de son audition devant la mission d’information de l’Assemblée nationale, en janvier 2020, la même avait prudemment nuancé : « J’ai senti l’odeur, j’ai vu des impacts de fumées, et donc cette pollution pour moi était du ressenti et du visuel, cela ne veut pas dire la gravité ou la toxicité de cette pollution ». 

Le 15 janvier 2020, la ministre de la Santé Agnès Buzyn, lors de son audition par la mission d’information de l’Assemblée nationale. Image LCP.


Plusieurs éléments inquiètent les associations. L'industriel a tardé à remettre la liste complète des produits qui ont brûlé. Mais un fait interpelle particulièrement Simon de Carvalho : « Après étude des 600 fiches produits transmises par l’entreprise, nous avons constaté qu'il manquait beaucoup de substances qui les composent, car en additionnant les pourcentages, on arrivait entre 50 et 80 % parfois... Alors nous avons cherché par nous-même et nous sommes tombés sur un site internet de chez Total, où nous avons trouvé une de ces fiches, mais bien plus complète. Surprise, la substance qui manquait dans la fiche transmise à la préfecture, une substance qui représente pourtant 30% du produit, c'était le benzène. Or cette molécule est un cancérigène avéré ». De cette découverte découle une méfiance générale. « On a l’impression que tout est fait pour minimiser les conséquences sanitaires. Le juge va s'appuyer sur ces fiches produits, les chercheurs aussi. Comment bien estimer le préjudice, si ces fiches sont tronquées ? » Comment ? La question est posée : impossible en effet d’avoir accès à l’intégralité des fiches complètes de ces produits. Le secret est bien gardé.

Du feu et des explosions, le 26 septembre 2019. Images associations victimes.


Les prélèvements de Lichens, réalisés par l’État en 2019 et 2020, montrent bien une forte pollution. « Nous dépassons pour certaines communes deux fois le seuil d'alerte sur certaines substances, mais étonnamment, ces chiffres ont été publiés en juillet 2021 sur le site de la préfecture, et jamais présentés lors des réunions du comité de transparence et dialogue, s’indigne Simon de Carvalho. Il aurait été utile de faire de nouvelles analyses pour suivre le phénomène dans la durée et, à notre connaissance, rien n’a été entrepris. »

Un employé alerte

La pollution de l’eau a été une source d’inquiétude également, comme en témoigne un échange de courriels entre un employé de l’Agence des eaux Seine-Normandie, la métropole de Rouen et la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL). Dans ce message envoyé à la métropole de Rouen le 10 juin 2021, l'agent s'inquiète lorsqu'il découvre les résultats d’analyse d’un prélèvement de la source de la Cressonnière, à Fontaine-sous-Préaux, notamment les HAP - les hydrocarbures aromatiques polycycliques.

« D’un point de vue agence, on s’interroge sur la cause de ces concentrations. Auriez-vous une explication ? L’accident de Lubrizol pourrait-il en être la cause ? », écrit-il suite à sa découverte. La DREAL, également destinataire du mail, répond en communiquant la liste des produits Lubrizol et confirme la forte utilisation de HAP. « Je vous transmets le rapport définitif de l'interprétation de la signature chimique de l'incendie du 26 novembre 2019 sur la base des échantillons de suies sur lingettes et dans les eaux d'extinction. Ce rapport confirme les informations adressées antérieurement à l'administration à savoir que les traceurs sont : les HAP (au premier rang desquels le Pyrène, le Phénanthrène et le Fluoranthène), les BTEX (Benzène, Toluène, Éthylbenzène et Xylènes, des composés organiques volatils mono-aromatiques, très toxiques et écotoxiques, ndlr), les triméthylbenzènes, le zinc », écrit la DREAL. « Pour nous, c'est la preuve que cet incendie a bien causé une pollution, mais reste à le prouver juridiquement », soupire Simon de Carvalho.

Rouen, le 26 septembre 2019, le jour a du mal à percer l’épais nuage sur la ville. Image Associations de victimes.


Black-out sur l’amiante

S’ajoute aussi la délicate question de l’amiante. Un toit d’un entrepôt de Lubrizol de 12 tonnes contenant de l’amiante s’est effondré. Selon la préfecture, qui s’appuie sur une étude réalisée le jour de l’accident, il n’y a eu aucune dispersion de cette fibre hautement cancérigène dans l’atmosphère. Et elle clôt immédiatement cette question.

Sauf que ce n’est pas si simple. « Nous avons eu des témoignages que des résidus se sont déposés à l’autre bout de la ville, raconte un proche du dossier. Certains habitants ont fait des constats d’huissier. Le juge doit récupérer ces échantillons pour voir s’ils contiennent de l’amiante. Une société spécialisée nous a alertés sur la présence d’amiante aux abords du site, mais elle a refusé de témoigner, de peur de se fâcher avec Lubrizol. Si la présence d’amiante est avérée, c’est une bombe à retardement. »

Un document entièrement noirci

Les associations entendent aussi démontrer la responsabilité de l’État dans cet accident. Elles mettent en cause la qualité de l’étude de dangers réalisée par la DREAL, qui est obligatoire pour les sites Seveso. Selon une source proche du dossier, cette étude ne mentionnerait pas la présence de l’amiante dans le toit et limiterait la zone de danger à un petit périmètre autour de l’usine.

Julia Massardier, l’avocate d’une des associations, ne souhaite pas commenter cette information. Mais elle constate que l’État met des bâtons dans les roues pour freiner la procédure devant le tribunal administratif : « Nous avons l’étude de dangers complète dans le cadre du dossier d’instruction, mais la préfecture refuse de nous la communiquer hors procédure en invoquant le risque terroriste. Elle nous a transmis un document entièrement noirci, qui est inutilisable pour une procédure. Et nous ne pouvons pas utiliser l’étude de dangers du dossier pénal, car il est couvert par le secret de l’instruction. Tout est fait pour retarder le plus possible la mise en cause de l’État.» 

Une vue large de la ville de Rouen , le 26 septembre 2019. Image Associations de victimes.


Réparation low cost

Dernière bizarrerie de ce dossier décidément bien opaque, le manque d’investissement de la région et du département, qui ont déclaré ne pas vouloir se porter partie civile « pour éviter la lourdeur des procédures »… « J’ai découvert que la Seine-Maritime négociait à l’amiable et demandait 114 000 euros de dédommagement à Lubrizol. C’est une somme ridicule, un accord low cost, s’emporte Christophe Holleville. Et à ma connaissance, ils ne l’ont même pas obtenu ! Et nous n’arrivons pas à savoir si, finalement, le département s’est constitué partie civile. C’est incroyable, le principe du pollueur payeur n’est pas du tout respecté ! »

Face à un tel constat, on est en droit de s’interroger. « Une chose m’interpelle, reprend Christophe Holleville, le président du département Bertrand Bellanger était président de Sedibex, une société en charge de traiter une partie des résidus liés à l’incendie. Il a démissionné quand il est devenu président du conseil général et affirme qu’il n’a aucun conflit d’intérêt dans ce dossier. Dont acte. Mais sa société était vraiment en relation d’affaires avec Lubrizol. »

La région Normandie demande, de son côté, 1,4 millions d’euros, là encore une somme très faible au regard des dégâts, selon Christophe Holleville. A l’inverse, la ville de Rouen et la Métropole Rouen Normandie ont fait le choix de se porter partie civile, elles.

Comme souvent, les collectivités classées plutôt à droite sont plus coulantes avec les entreprises et choisissent la négociation. Celles à gauche font le choix d’une procédure judiciaire pour essayer d’être indemnisées à hauteur du préjudice.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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