Viral 12 / le Lancet se fait trompeur, et l'AFP débunke ailleurs

The Lancet a publié une étude concluant à tort que vacciner les enfants contre le covid les protège efficacement d'une dangereuse complication, et personne ne semble le relever. L'AFP factuel se montre en revanche bien présent pour conserver au rayon fake news des points de vue controversés sur la vaccination, en recyclant ses sources.

Il est important de disposer d'une information scientifique fiable. Oui, je viens de débuter cette chronique par une lapalissade, mais la lecture d'un article dans The Lancet m'y incite. Il traite de la vaccination des enfants contre le covid et de son utilité pour éviter la survenue d'une maladie rare mais sévère, le syndrome inflammatoire multi-systémique pédiatrique, plus connu par son acronyme : PIMS. Touchant les enfants, ce syndrome a frappé certains d'entre eux quelques semaines après une infection au SARS-CoV-2, et est apparu comme la principale complication grave du covid pour les très jeunes à une fréquence d'environ un cas sur trois à quatre mille, comme le rappelle l'étude du Lancet. Ses auteurs danois ont retrouvé un taux d'incidence similaire d'un cas sur 3400 chez les non vaccinés, mais seulement d'un sur 9900 chez les vaccinés. Par ailleurs, en se basant sur une estimation d'un taux supposé réel d'infection, ils soutiennent que « l'efficacité estimée du vaccin contre le PIMS après le variant delta était de 94 % chez les individus âgés de 5 à 17 ans ». Sauf que ce chiffre résulte d'une manipulation des données assez grossière.

J'ai appris l'existence de cette étude par un chercheur en immunologie déjà intervenu dans une précédente chronique et devenu une source s'avérant précieuse, bien qu'elle souhaite rester anonyme. Il était assez atterré de l'espèce de tour de passe-passe utilisé par les auteurs pour parvenir à présenter cette remarquable efficacité, en réalité factice. Il suffit de lire l'article pour s'apercevoir que cette estimation ne provient pas d'une comparaison d'individus de 5 à 17 ans, vaccinés ou pas. Sur les 48 PIMS survenus lors de l'étude chez les non vaccinés, 42 avaient en fait entre 5 et 11 ans, ce qui représente 87,5 % des cas. Mais parmi les vaccinés, on ne trouve aucun enfant de cet âge, ce groupe étant exclusivement constitué d'adolescents de 12 à 17 ans. « On sait que le PIMS survient essentiellement chez de jeunes enfants, et cette étude le confirme avec un âge médian des cas autour de 8 ans, relève l'immunologiste. Or ici les plus à risques d'avoir cette maladie, ceux qui réalisent l'écrasante majorité des cas, sont regroupés chez les non vaccinés. On conclut ainsi artificiellement à une efficacité significative de la vaccination pour ces enfants. »

Un oubli ahurissant

« Pour faire une analogie en forçant le trait, c'est comme si l'on avait donné du Coca-cola à de jeunes sportifs, et parallèlement observé de vieux diabétiques, poursuit le chercheur. En les présentant comme des groupes comparables, on mesurerait alors l'incidence de l'infarctus du myocarde dans chacun d'entre eux, et on arriverait à conclure à une forte efficacité du Coca en prévention de la crise cardiaque chez le vieux diabétique. » C'est évidemment absurde, et méthodologiquement condamnable, mais cela n'a pas empêché une publication dans une revue médicale aussi renommée que le Lancet susceptible d'influencer la politique vaccinale de nombreux États. Un tel article est donc supposé avoir été soumis à un rigoureux peer review, ce contrôle des pairs qui constitue la règle numéro un de la publication scientifique : une relecture par des spécialistes du sujet traité qui valident l'article, le recalent, ou réclament de l'amender par les ajouts, précisions ou modifications jugés nécessaires. « En tant que reviewer, je n'aurais pas accepté ce papier en l'état, me confie le pharmacologue Bernard Bégaud. Un oubli des 5-11 ans dans le groupe vacciné paraît tellement ahurissant que je n'arrive pas à le croire. C'est énorme. Il doit y avoir une explication. » Peut-être tout simplement, comme le précise l'article, une inclusion des participants qui s'est déroulée du 15 juillet au 15 décembre 2021, alors que la vaccination des enfants de 5 à 11 ans n'a été autorisée que le 25 novembre par l'Agence européenne du médicament, ne laissant pas le temps d'inclure des enfants ayant eu deux doses efficientes. Les tableaux présents dans l'article sont en tout cas très explicites : le groupe vacciné ne contient que des 12-17 ans, et devrait donc interdire de conclure à une efficacité valable pour des enfants plus jeunes.

Si l'on se cantonne aux groupes d'âges comparables en tant qu'adolescents, l'étude danoise recense six cas de PIMS chez les non vaccinés, et un seul chez les vaccinés dont le groupe est environ trois fois moins nombreux. D'où une incidence estimée d'un PIMS pour 9900 infections au covid chez les vaccinés, et d'un pour 4300 pour les non vaccinés. Bien que le faible nombre de cas ne permette pas un calcul statistiquement significatif, la protection conférée contre le PIMS par la vaccination pour un adolescent infecté serait donc d'un peu plus de 50 %. Mais la donne pourrait encore changer si l'on ré-intégrait l'un des participants exclus de l'essai, avec pour motifs que son « PIMS est survenu après la vaccination » et qu'il avait une sérologie négative au SARS-CoV-2. Ainsi, vu qu'il n'aurait pas eu le covid, on l'a considéré non pertinent, alors que son PIMS pourrait avoir pour cause la vaccination, un effet indésirable déjà observé. Cette donnée devrait entrer dans la balance bénéfice risque du vaccin, mais on l'a écartée des tableaux de résultats. « On n'aurait jamais dû le retirer sans préciser le délai entre la vaccination et la survenue du PIMS, note Bernard Bégaud. Et il convenait au moins de donner deux analyses, en l'incluant ou pas. » D'autant que si l'on ré-intègre ce cas de PIMS post vaccinal, on arrive à une incidence à peu près équivalente entre vaccinés et non vaccinés chez les adolescents. L'intérêt du vaccin pour ces derniers en vue d'éviter le PIMS ne serait alors plus loin d'être nul d'après l'étude danoise, bien que le Lancet nous vende cette efficacité à 94 % qui peut être qualifiée de fallacieuse. En somme, le grand journal médical a délivré de la fake news.

Le terrain de chasse des facts-checkers

Un tel article n'aurait pas dû passer le peer review. Sa publication ne peut que nuire à la crédibilité du Lancet, et plus largement à celle de l'information scientifique proposée ici par l'une des plus prestigieuses revues, qui, comme d'autres, s'était déjà illustrée de façon peu glorieuse dans l'épisode du covid. Rappelez-vous l'étude sur la dangerosité du traitement à l'hydroxychloroquine ayant servi à justifier, suite à sa publication en mai 2020, l'arrêt d'essais cliniques et l'interdiction de la prescription de ce médicament pour le covid, alors que l'article allait vite être rétracté. Le Lancet avait aussi accueilli quelques mois plus tôt la tribune qui qualifiait de théorie du complot l'hypothèse selon laquelle SARS-CoV-2 pourrait être le fruit d'un travail de laboratoire. Un article toujours en ligne, comme celui publié par Nature Medicine qui a longtemps fait office de référence scientifique en prétendant montrer « clairement que le SARS-CoV-2 n'est pas une construction de laboratoire ou un virus délibérément manipulé », de façon très arbitraire, mais aucun n'a jamais été contesté par ceux qui se sont pourtant posés en gardiens de la vérité scientifique, à savoir les fact-checkers qui opèrent dans nos principaux organes de presse en chasseurs de fake news.

« Inefficacité, nocivité, baisse de l'immunité... Attention à ces affirmations fausses ou trompeuses sur les vaccins », titrait ainsi cette semaine l'AFP factuel en s'en prenant à un article du site Info du Jour. Ce dernier contient notamment une interview du microbiologiste Jean-Marc Sabatier, dont je vous ai déjà parlé pour ses travaux soutenant depuis deux ans l'idée que la plupart des maladies liées au covid auraient pour cause un dérèglement du système rénine angiotensine (SRA). Un système hormonal essentiel à l'organisme que viendrait perturber la protéine spike de SARS-CoV-2 en se fixant sur l'un de ses récepteurs cellulaire, ACE2, ce qui serait susceptible d'engendrer une série de réactions en chaine pouvant expliquer des troubles pulmonaires, cardiaques, neurologiques, auditifs ou cutanées, entre autres. Les principaux vaccins anti covid ayant tout misé sur la spike pour stimuler une défense immunitaire, Sabatier considère que cette même protéine produite par le vaccin peut potentiellement provoquer le même genre de dégâts, et ainsi conduire à des effets indésirables. Mais l'AFP factuel n'évoque absolument pas cette théorie désormais étayée par la survenue de ces maladies multiples liées au covid que Sabatier avait prévues dès le printemps 2020 comme en attestent ses publications, auxquelles il n'est pas non plus fait référence. Le fact-checker de service nous dit plutôt que Sabatier est « présenté en tant que "directeur de recherche au CNRS et docteur en biologie cellulaire et microbiologie" » par Info du Jour, comme si ce n'était pas le cas.

Des experts durablement catégoriques

L'AFP factuel reproche à Info du Jour « une longue série d'affirmations accusant les vaccins d' "endommager le système immunitaire", de "favoriser l'infection des personnes vaccinées" ou encore de "provoquer des troubles de la coagulation" », autant de « propos erronés ou infondés » ayant « déjà fait l'objet d'articles de vérification ». Le journaliste va donc se servir dans les archives. Ainsi, pour réfuter que le vaccin puisse endommager le système immunitaire par des injections répétées, est utilisée la citation d'un professeur en immunopathologie qui déclarait en février 2021 que « les vaccins n'ont aucun impact sur l'immunité naturelle », corroborée par celle d'un immunologiste serbe certifiant lui en septembre 2020 qu' « il n'y a aucun moyen que les vaccinations affaiblissent le système immunitaire ». Comment être aussi catégorique avant même que ne débute une campagne de vaccination mondiale avec des produits issus d'une technologie nouvelle dont on a depuis multiplié les doses ? « Il est au contraire très plausible que la vaccination contre le covid puisse aussi avoir un effet délétère sur le système immunitaire par ses stimulations répétées et continues avec le même antigène, la spike », estime pour sa part mon immunologiste anonyme ».

Les archives de l'AFP factuel servent aussi à classer comme « infondée » l'idée que la spike vaccinale pourrait causer des troubles de la coagulation qui ont pu être observés avec l'infection au virus, mais pas suite au vaccin, comme l'assurent les experts maison. « En fait, le dérèglement du SRA par la spike, virale comme vaccinale, peut provoquer à la fois des coagulopathies (déficit de coagulation) et des phénomènes d'hyper coagulation, réplique Jean-Marc Sabatier. Ceci est susceptible d'engendrer d'une part un excès de saignements que l'on constate avec les troubles menstruels qui touchent beaucoup de femmes après la vaccination, et de l'autre la formation de caillots avec parfois des cas de thromboses que l'on a pu déplorer avec le vaccin AstraZeneca mais aussi le Pfizer, comme viennent de le souligner des chercheurs coréens.

Autre point de divergence, les anticorps facilitants qui favoriseraient l'infection au SARS-CoV-2. Pour le fact-checker et ses experts, ces anticorps n'ont pas été identifiés, ni en cas de covid, ni après une vaccination, et prétendre le contraire serait infondé. Sabatier persiste pourtant en indiquant que « les anticorps facilitants ont bien été mis en évidence avec le virus dans différentes publications et encore dernièrement avec une étude japonaise. Ils semblent aussi se manifester par des pics d'infection chez les personnes tout juste vaccinées. » Et mon expert personnel en immunologie d'ajouter qu'« on a effectivement pu observer avec omicron que les gens s'infectent plus qu'ils ne devraient dans les jours qui suivent la vaccination. On ne le voit pas dans les études car on y attend deux semaines pour évaluer l'efficacité, mais cela pourrait confirmer ce qu'avaient constaté en laboratoire des Japonais après avoir produit volontairement des mutations sur SARS-CoV-2 : des anticorps neutralisants étaient alors devenu facilitants face à un nouveau variant. »

La science a vocation à avancer

Ne comptez pas sur moi pour trancher dans ce qui apparaît comme une bataille d'experts où chacun sort ses publications, ses références. Des divergences de points de vue plutôt attendues, car les sujets soulevés par le fact-checker pour y apposer sa vérité censée représenter le consensus scientifique font en réalité l'objet de controverses. Et c'est bien normal avec un virus aux méfaits encore largement incompris et des vaccins produisant cette spike dont on ignore toujours ce dont elle est capable. Le problème est que la controverse scientifique en matière de covid se retrouve trop souvent assignée au statut de fake news. Résultat, les positions se radicalisent, comme en témoigne d'ailleurs l'article d'Info du Jour certainement excessif par son côté affirmatif. De quoi donner du grain à moudre au fact-checker, mais lui aussi se montre abusivement affirmatif, notamment quand il décrète « faux » que la vitamine D puisse constituer un traitement contre le covid afin de démentir Jean-Marc Sabatier. Il est d'ailleurs assez cocasse de le voir ici utiliser une citation de janvier 2021 du Professeur Cédric Annweiller, peut-être sans savoir que ce dernier est co-auteur avec Jean-Marc Sabatier de plusieurs articles sur l'intérêt de l'utilisation de la vitamine D face au covid.

Chef de service en gériatrie de l'hôpital d'Angers, Cédric Annweiller s'apprête aujourd'hui à publier un essai clinique concluant, comme le signale son « collaborateur » dans la réponse d'Info du Jour à l'AFP. Et si ce médecin très prudent ne dirait probablement toujours pas que la vitamine D constitue une panacée, l'objet même de son essai clinique est néanmoins de démontrer une utilité en tant que traitement pour le covid. Le fact-checker aurait peut-être dû interroger sa source plutôt que de sélectionner la phrase bien commode tirée d'une dépêche  reprise dans un article de Paris Match où le Pr Annweiller déclarait, toujours en janvier 2021, que « la porte de sortie de la crise, c'est le vaccin et les gestes barrières ». N'oublions pas que la science a vocation à avancer, en tenant compte de nouvelles données, et sans a priori. L'information se doit de faire de même.

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