Amazonie, l’appel de la forêt

Encore dans quelques salles de cinéma, « Terra Libre » (1) raconte la destruction de l'Amazonie à travers les combats du célèbre chef Raoni et de sa relève. Créateur de l'association Planète Amazone (2), le réalisateur Gert-Peter Bruch poursuit son combat pour alerter l’opinion publique et tenter de faire cesser le massacre.

L’Amazonie est un continent. Une poignée de chiffres suffisent à en donner la mesure : 550 millions d'hectares de forêt, 400 milliards d'arbres (des espèces aux troncs de plus de 10 cm) et 20 milliards de tonnes d'eau évaporée chaque jour. A elle seule, elle capte 10 % du CO2 mondial et concentre 40 000 espèces de plantes, 3 000 espèces de poissons d'eau douce et 370 reptiles - soit 10 % de la biodiversité de la planète. Un foudroyant trésor naturel, essentiel à l'équilibre climatique de la Terre.

Au rythme actuel, sa disparition prochaine est programmée

Face à une telle puissance, aucune invention humaine ne peut rivaliser. Mais les hommes ne regardent pas les forêts pour ce qu’elles sont - une offrande et un bienfait, qu’il s’agit de préserver – mais comme le moyen de faire de l'argent. Outre son fer, sa bauxite, son uranium ou son or, autant de richesses convoitées que son sous-sol renferme, l'Amazonie est grignotée par cette menace, sa forêt méthodiquement détruite pour faire place nette à l’élevage intensif (de bovins) et aux plantations de soja. Au rythme actuel, si rien ne change, sa disparition prochaine est programmée.

Le tour du monde de Ninawa

En une année, d’août 2019 à août 2020, 11 088 km2 de forêt ont été rasés, soit une surface représentant 100 fois la superficie d'une ville comme Paris. L'effet Bolsonaro, sans aucun doute. Par ailleurs, depuis 2010, l’extraction minière illégale a explosé : plus 495% dans les réserves indigènes et plus 301% dans les zones protégées, selon la plateforme collaborative MapBiomas, qui utilise des images satellite pour documenter le phénomène.

La catastrophe est aussi humaine. 420 tribus (dont 100 jamais entrées en contact avec le monde extérieur) vivent sur ces terres en sursis. Parmi elles, dans l'Etat de l'Acre (à l'Est du Brésil), le peuple Huni Kui. Ninawa, en plus d'être un guérisseur, est le cacique de la communauté - son chef. Il a quitté les siens pour engager un tour du monde et nous exhorter à tout faire pour préserver l'Amazonie. Egalement appelés Kaxinawá - le « peuple vrai » -, les Huni Kui sont connus dans le monde entier pour la richesse de leur culture, ainsi que pour leur médecine traditionnelle.

Ninawa, chef des Huni Kui : « Nous faisons partie de la nature »


Ninawa, la voix du « peuple vrai »: « les plumes que je porte sont une manière de se connecter avec les esprits.»


Belo Monte, la constitution bafouée…

Si la constitution brésilienne reconnaît le droit de démarcation des terres des peuples indigènes depuis 1988 – une procédure prévue à l'article 231 de la constitution fédérale, essentielle pour la préservation de la forêt -, les groupes industriels et les puissants propriétaires poursuivent leurs incursions, pour étendre toujours d'avantage leur emprise et leurs profits. Ces prédateurs brûlent et rasent des arbres parfois millénaires, faisant fi des déséquilibre irréversibles qu'ils provoquent. Pis, le Brésil étant la plus grande réserve d'eau douce du monde, avec 6 600 km de rivières, des mega-barrages ont été édifiés en lieu et place d'un écosystème luxuriant.

Projet pharaonique voulu par l'ancien président Lula, le Belo Monte est en service depuis 2016. Sa construction a justifié le déplacement de 25 000 personnes et laminé une faune et une flore souvent endémiques, malgré les nombreux signaux d'alarme émis par les scientifiques. Avec un réservoir de 500 km2, le Belo Monte est si imposant qu'il est visible de l'espace.

« Il apparaît primordial de faire de la zone des sources une zone prioritaire pour la conservation, sur la base des perturbations anthropiques relativement nombreuses ». Un extrait de l'étude de Mauricio Camargo, Tommaso Giarrizzo et Victoria Isaac, biologistes à l'université de Belem (2004).


En France, des personnalités comme le comédien Vincent Cassel se sont un temps mobilisées pour cette cause, notamment à travers un clip, toujours en ligne. Sans doute ignoraient-elles que... l'Etat français est tout entier impliqué dans cette histoire - à travers les investissements massifs d’Engie, d’EDF et d’Alstom.

Pour stopper la catastrophe en cours avant qu’il ne soit trop tard, l'équation est simple : il faut protéger les peuples indigènes. S’ils le sont, la démarcation de leurs terres sera assurée et la destruction de l'Amazonie enrayée. Le texte de la conférence de Stockholm de 1972 allait dans ce sens. Plus récente (et plus ciblée), la convention 169 de l'Organisation internationale du travail (OIT) a elle été ratifiée en 1989 par 23 pays (seulement), dont le Brésil… mais pas la France.

Gert-Peter Bruch, au sujet de Belo Monte : « Ils sont allés voir quelques caciques, ils les ont arrosé d'argent, ils leur ont fait des cadeaux, des barques à moteur, des voitures, etc... Et ils ont signé… »


En 2015, pour peser dans le débat, l'Alliance des Gardiens de Mère Nature  a été lancée par 80 peuples autochtones représentant 25 pays du globe. Leur déclaration demande aux dirigeants du monde la reconnaissance du droit de la nature comme précepte à leur mode de vie. En filigrane, ce texte est une invite à sauver l'Humanité de sa mort imminente et tenter de freiner la 6ème extinction de masse en cours.

Gert-Peter Bruch: « l'Alliance est pour le bien-être de l'Humanité et la biodiversité mais elle va à l'encontre des intérêts économiques des Etats qui ont besoin en fait de détruire la biodiversité et raser les forêts »


Gert-Peter Bruch : « là-haut, ils savent qu'on existe. Ils savent qu'il y a cette voix dissonante »


La France a toujours refusé de signer le texte de la convention 169 de l'OIT. En 2019, le sénateur communiste Fabien Gay avait interpellé le ministère de l'Europe et des affaires étrangères pour comprendre ce qui justifiait cette position. La réponse du gouvernement avait été éloquente : « les notions de « peuples indigènes et tribaux » ou de « peuples autochtones » sont incompatibles avec la Constitution », avait répondu le ministère. Pas de peuples indigènes en France, donc. Les Kali'na, les Lokono, les Palikur, les Teko, les Wayãpi et les Wayana, qui composent 5 % de la population de la Guyane française, savent à quoi s’en tenir : ils ont les mêmes ancêtres que tous les autres citoyens de la République, autrement dit nos ancêtres les Gaulois.

Une obstination française

En 2010, l'ONU, via le Comité pour l'élimination de la discrimination raciale (CERD), avait demandé à Paris de revoir sa position et ratifier la convention 169 de l'OIT. La demande est restée sans réponse, face à des intérêts financiers considérables : le Brésil est le 2ème producteur de soja dans le monde et les Français en importent 3,5 millions de tonnes chaque année. L’équation est infernale : pour faire du soja il faut de la place, on rase donc la forêt, avec le sourire en prime de Bolsonaro...

Pour tenter de faire bouger les lignes, Gert-Peter Bruch a lancé avec Planète Amazone une pétition appelant à la création d’une coalition de parlementaires européens, à l’annulation de l’accord de libre-échange UE-Mercosur et au gel immédiat des importations liées à la déforestation.

Gert-Peter Bruch : « quand j'entends le cacique Ninawa, j'ai vraiment honte ! Ils sont en train de se faire déchiqueter en silence, je dis bien déchiqueter !


Il y a deux ans, Emmanuel Macron avait rencontré le cacique Raoni, lors du G7 de Biarritz. Le chef de l’Etat français avait alors promis des aides de toutes sortes, pour, quelques instants plus tard, retourner sa veste : « le soja, on en a besoin aujourd’hui en Europe parce qu’il apporte en particulier de la protéine pour nourrir les animaux, avait doctement expliqué le président de la République. Et nous, nous n’en avons pas ».

Dans ce monde parfait, les troupeaux français peuvent donc tranquillement continuer à engraisser, loin des caméras du tout-info. Et l'éradication de l’Amazonie se poursuivre, à vive allure.

Je suis ici car en tant que gardien de Mère Nature, nous luttons tous les jours au péril de nos vies et nous continuerons à le faire. Pour nous mais aussi pour vous. Pour l'Amazonie, nous avons besoin de votre aide. Aujourd?hui le Congrès National [du Brésil] fait des attaques systématiques envers les peuples indigènes et il existe un nouveau projet de loi qui va faire que, s'il est approuvé, conduira à un nouveau génocide. Je sais que vous nous aiderez dans ce combat pour défendre notre vie mais aussi la votre.


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