Artificialisation des sols : menace sur les espaces naturels

On ne compte plus, ces derniers mois, le nombre de protestations contre l’artificialisation des sols en réponse à un besoin grandissant d’espace face à une crise sanitaire qui n’en finit pas. Malgré, plusieurs tentatives de réglementations, l’urbanisation se poursuit à une vitesse vertigineuse. Et la protection des terres reste fragilisée par de vieux schémas culturels difficiles à endiguer.

A quelques encablures de la ville de Gonesse, près de Paris, trônent encore des tags rouge vif, vestiges de l’occupation par les militants écologistes, il y a quelques mois, d’une partie des 400 hectares de terres agricoles du Triangle de Gonesse menacées par l’urbanisation. « Venez-nous chercher », peut-on encore lire sur le mur en tôles qui délimite le terrain. « Les permis de construire n’ont pas encore été déposés mais le foncier est maîtrisé », assure, confiant, le maire de Gonesse, Jean-Pierre Blazy. Depuis le 7 mai dernier, l’élu se prépare à accueillir, sur au moins 110 hectares du Triangle, une gare du Grand Paris Express assortie d’une cité scolaire internationale. Une victoire pour celui qui a vu le projet tant controversé d’Europa City qu’il portait depuis plus de dix ans, abandonné en novembre 2019 à la suite d’une décision d’Emmanuel Macron. « Simple coup de com' de l’Elysée », selon lui.

Marche pour le Climat et la justice sociale à Paris, 19 mars 2021.
Riccardo Milani et Hans Lucas AFP

Déclarées « zone à défendre » en février dernier, le Triangle de Gonesse est devenu l’emblème de la problématique de l’artificialisation des sols. Et un exemple de la schizophrénie qui semble guider les décisions gouvernementales, ces dernières années. « Il nous manquait la sécurité politique que Jean Castex nous a apportée. Et sur ce plan-là, la loi climat et résilience n'aura aucun impact », affirme Jean-Pierre Blazy. Et pour cause : malgré un chapitre entier consacré à l’artificialisation des sols, la loi, votée le 4 mai, n’a pas changé l’agenda établi par le plan biodiversité mis en place en 2018 par Nicolas Hulot, qui renvoyait l’objectif de zéro artificialisation nette à...2050 !

Un calendrier loin d’inquiéter les collectivités et les investisseurs privés, et un véritable laissez-passer pour l’une des pratiques les plus destructrices pour la biodiversité, qui modifie, voire éradique les habitats de certaines espèces animales et végétales. Sans compter sa participation active au réchauffement climatique et à l’augmentation du risque d’inondations, les sols artificialisés n’étant plus capables de jouer leur rôle de puits de CO2, ni de catalyseur des eaux de pluie. « Il y en aura, des lois et des gouvernements, d’ici-là » s’amuse le maire de Gonesse, à l’évocation de cette échéance.

Ce n'est pas sérieux de dire qu'il faut attendre 2050

« Ce texte est complètement à l'ouest » lâche auprès de Blast, la députée des Deux-Sèvres, Delphine Batho, quelques jours après l’adoption du texte de loi. Lasse, l’ancienne ministre de l’Ecologie ne décolère pas : « ce n'est pas sérieux de dire qu'il faut attendre 2050. On est dans un effondrement de la biodiversité à une vitesse vertigineuse ! De fixer un objectif aussi lointain, franchement, c'est une manière de décider que tout continue comme avant ».

Etalement urbain banlieue de Paris (2005)
Wikimedia.org

Comme avant. Avant 1976 et sa loi pour la protection de la nature ? Avant 2009 et son Grenelle de l’environnement ? Avant 2010 et sa loi de modernisation agricole ? Avant 2018 et son plan biodiversité ? La liste des lois et institutions de régulation mises en place ces

quarante dernières années est longue. Pourtant, seules les lois « Littoral » de 1986, et « Montagne » de 1985 semblent avoir contribué, malgré des difficultés d’application, à limiter l’artificialisation. Ailleurs, malgré des moyens réglementaires pour limiter la casse, les dalles de béton continuent de couler. La raison ? Des lois trop peu mises en œuvre ou trop peu contraignantes, qui échouent, pour l’heure, à endiguer la disparition des terres agricoles et des espaces naturels. Entre 20.000 et 30.000 hectares par an, d’après le ministère de la Transition écologique. Environ 16.000 entre 2012 et 2018, pour le Commissariat général au développement durable. Jusqu’à 65.000 selon le Service de la statistique et de la prospective (SSP) du ministère de l’Agriculture. Question de point de vue ? Plutôt de définition.


(c) Adrien Colrat

L’artificialisation, un problème étymologique ?

Car dans les hautes sphères de la science et de la recherche, le terme d’artificialisation semble manquer de précision. Pire : il serait, pour les scientifiques, carrément inexistant ! « Pour les chercheurs, le terme d'artificialisation n'a pas vraiment de sens, explique Jean Cavailhès, économiste et directeur de recherche émérite à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Il correspond à un terme socialement utilisé par la population, les juristes et les politiques. Mais il en existe plusieurs définitions, différentes d'une institution à l'autre ».

Résultat : de la multiplicité des critères d’une terre artificialisée ressort une armada de chiffres tous différents, rendant impossible la mesure exacte des dégâts sur la biodiversité.

« En plus, on agrège des résultats qui sont locaux au niveau national. Mais le sol est un bien intransportable. Il ne peut être étudié que localement. Donc finalement, à l'échelle d'un pays, ça n'a pas tellement de sens hormis de permettre au gouvernement des effets d'annonces », confirme Jean Cavailhès. Ce qui ne semblait être qu’un simple problème étymologique, se transforme donc en une manipulation, fortuite ou non, des chiffres.

La guerre pour la préservation des terres

Si petit à petit, les gouvernements successifs ont souligné l’importance de préserver les sols naturels à travers des amendements ou des plans nationaux et régionaux, aucune véritable contrainte à la construction n’a finalement été instaurée. Alors, chaque petit mètre carré de terre vierge est vaillamment défendu par des citoyens désireux d’échapper aux « étés fournaises » et aux inondations destructrices. S’engagent alors de violentes guérillas urbaines entre paysans expropriés, riverains malmenés et élus consternés. Le tout silencieusement rythmé par la disparition de la biodiversité.

Le jardin de l'Engrenage
(c) Radio France - Arnaud Racapé

En juin 2020, trois mois après le début du premier confinement, 150 organisations écologistes lancent un appel national « contre la réintoxication du monde ». En Bourgogne, dans un quartier du nord de Dijon, une centaine de militants décident alors d’occuper un terrain laissé en friche depuis plus de dix ans. « Des actions ont eu lieu un peu partout en France avec des manifestations sur site, des blocages d'entrepôts, etc. Nous, à Dijon, ça a été la prise de terre », se souvient Paul, du collectif Les jardins de l’engrenage. Depuis, un bras de fer s’est engagé entre militants écologistes et riverains d’un côté, et force de l’ordre et municipalité de l’autre. Les uns arguant l’inutilité du projet de construction de logements prévu sur ce terrain, les autres la nécessité de conserver un « îlot de fraîcheur » au milieu des barres d’immeubles. « On nous oppose l'urgence de construire, mais ce quartier est déjà très peuplé ! », avance Paul.

Une augmentation de 72% de l’artificialisation en quarante ans

De Lyon à Sens, en passant par Aubervilliers, Rennes, ou Le Pertuis, le nombre de mobilisations qui s’élèvent contre des projets immobiliers florissants ou d’urbanisation pure et simple, venant écraser des jardins communautaires ou des terres agricoles, a grimpé en flèche. « On a besoin de projets qui, structurellement, vont donner du sens et être une perspective d'avenir différente » justifie le maire de Gonesse. Comme beaucoup d’élus, il estime que l’équilibre entre l'économie et l'écologie n’est pas toujours évident. « Certes, les élus ont une responsabilité importante mais ils agissent dans le cadre de ce qui est interdit ou autorisé par la loi. Un élu qui ne veut pas artificialiser les terres de sa communes, il peut. Mais c'est quand même plus facile si c'est ce que la loi impose », analyse la députée Delphine Batho.

« L’idée n’est pas de rigidifier, elle est de donner des perspectives », avait précisé Barbara Pompili, en évoquant la loi climat et résilience lors d’une audition au Sénat le 11 mai 2021. Mission réussie. Grâce à un habile jeu de dupe, et malgré des restrictions concernant les logements individuels, de multiples dérogations permettent aux zones commerciales, aux logements collectifs et aux entrepôts de poursuivre leur expansion. Un phénomène que les opérations de restaurations écologiques, trop peu nombreuses et trop coûteuses, ne peuvent, pour l’heure, contrebalancer.

(c) Adrien Colrat

En près de quarante ans, la France a vu ses espaces artificialisés augmenter de 72%, selon les chiffres répertoriés par le Service de la statistique et de la prospective (SSP), qui envisage l'artificialisation selon l’une des définitions les plus larges existantes. Quant aux terres agricoles, elles auraient perdu 65.900 hectares de terrain par an depuis le début des années 1980.

Pour aller plus loin :

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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