Benedetta et Annette : deux grands films de Cannes déjà au cinéma, pour renouer avec les salles obscures.

Alors que le Festival de Cannes 2021 vient de se terminer, deux des films de la Compétition décuplent notre plaisir à revenir hanter les salles obscures après six mois de fermeture. Benedetta de Paul Verhoeven et Annette de Leos Carax sont des propositions de cinéma radicalement différentes, traversées par la thématique de l’enfance brisée et des violences faites aux femmes.

Benedetta

Benedetta marque le grand retour de Paul Verhoeven. Ce cinéaste hollandais parti conquérir Hollywood dans les années 1980 pour y réaliser des blockbusters nourris d’une étonnante liberté créative (Robocop, Basic Instinct, Total Recall) est revenu travailler en Europe au début des années 2000. Ce retour aux sources a offert des films à la réussite variable : un chef d’œuvre (Black Book, 2006) et deux films plus discutables : un moyen métrage hollandais financé par un crowdfunding (Tricked, 2012), puis un long métrage tourné en français : Elle (2016), qui a fait couler beaucoup d’encre. Porté par une prestation remarquable d’Isabelle Huppert, le film a partagé les spectateurs mais n’a clairement pas réussi à remettre le cinéaste sur son piédestal.

Non seulement son nouveau long métrage Benedetta (tourné lui aussi en français) est d’un tout autre niveau, mais le film semble faire la synthèse de toutes les obsessions du cinéaste : sexe, violence et religion. Il opère même un trait d’union entre deux œuvres pourtant très éloignées : La Chair et le sang (1985), premier film médiéval de Verhoeven, et Showgirls (1995), chef d’œuvre incompris qui reste à ce jour l’une des charges les plus violentes jamais réalisées à Hollywood sur la vulgarité de l’Amérique.

L'équipe du film Benedetta: Olivier Rabourdin, Daphne Patakia, Paul Verhoeven, Virginie Efira, Clotilde Courau, David Birke. Juillet 2021, Jacky Godard, AFP.

Benedetta est l’adaptation d’un livre-enquête : Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne de Judith C. Brown, qui relate la vie d’une nonne entrée au couvent en 1599 à l’âge de 9 ans. Ecartelée entre des visions mystiques l’appelant à la sainteté et l’appel de la chair, aux plaisirs découverts en compagnie d’une jeune novice, Benedetta fut jugée à son époque sur ses mœurs, et fit l’objet d’une enquête sur l’authenticité de ses stigmates et de visions de Jésus lui promettant de protéger son village de la Peste ravageant la région.

Benedetta est une œuvre radicale, pour laquelle Verhoeven adapte en réalité tout autant que l’essai cité plus haut son propre livre Jésus de Nazareth (Aux Forges de Vulcain, 2015), une biographie très controversée du Christ le présentant comme un terroriste, que Verhoeven a d’abord cherché à transposer à l’écran sans parvenir à trouver les financements. Habitué à la polémique, Verhoeven livre un film sulfureux et ambivalent sur le sujet de la foi tout en développant une critique sévère des rouages politiques de l’Eglise catholique romaine. Le personnage de Benedetta est un modèle d’ambiguïté dont la sincérité et les motivations resteront un mystère pour le spectateur, malgré les preuves de manipulations pour prendre la direction de son couvent. L’intrigue qui avance par à-coups change souvent de direction, prenant le spectateur à contre-pied, l’obligeant à interroger sa propre morale. Les provocations habituelles du cinéaste, à l’image de ce godemiché taillé dans une statuette de la vierge, des nombreuses scènes de nudité ou de gags plus scatologiques, n’entament pas la force de sa vision et démontrent qu’on peut avoir plus de 80 ans et garder la sève de son adolescence.

Annette

Annette marque un autre retour : celui de Leos Carax, cinéaste aussi rare (cinq films au compteur en vingt-huit ans) qu’adulé par toute une frange de la critique. Son nouveau projet est une comédie musicale imaginée par les Sparks, groupe de rock américain mythique, actif depuis cinquante ans. Opéra rock tourné en Europe et aux Etats-Unis avec un casting international, Annette est une œuvre totale à l’ambition formelle démesurée, fruit d’un travail de plus de dix ans. Adam Driver et Marion Cotillard y incarnent deux artistes qui rencontrent chacun un énorme succès. Lui fait du stand-up, elle est cantatrice. Leur relation embrasse les hauts et les bas d’une vie de couple, basculant du bonheur (la naissance de la petite Annette) au cauchemar.

Le film est une célébration permanente, une œuvre enlevée et fantasque, virevoltante, qui traverse tout le spectre des émotions, oscillant entre drame et romantisme sentimental, toujours en chansons. Si Carax est connu pour cliver les spectateurs, qui adorent ou détestent ses films (difficile de ne pas avoir un avis tranché), ceux-ci ne se ressemblent jamais. Chaque œuvre de Carax aborde un genre nouveau, souvent autour d’idées radicales, et développe sa propre atmosphère. Le cinéaste semble n’avoir jamais été aussi inspiré que sur ce nouveau projet qui condense en 2h20 d’innombrables idées de cinéma. La scène d’ouverture, d’une élégance folle (le groupe Sparks présente les acteurs et lance le film en musique) annonce de nombreuses autres séquences tout aussi inspirées, dont la conception semble parfois techniquement impossible, comme dans cette séquence présentant un chef conduisant son orchestre tout en parlant à la caméra pendant que celle-ci ne cesse de tourner autour de lui.

Ron Mael and Russell Mael qui prennent la pose avec la palme du "meilleur réalisateur" pour Leos Carax. le 17 juillet 2021. Andreas Rentz Getty images Europe via AFP.

L’équipe accouche d’une prouesse technique : tout le son, et notamment les nombreuses chansons qui parsèment le film, a été enregistré live sur le plateau plutôt qu’en studio, ce qui donne à cette comédie musicale un cachet unique.

Les détracteurs de Leos Carax reprochent au film son caractère artificiel. Cette critique est injuste : par nature, une comédie musicale repose sur l’artifice, Carax en joue en accentuant la dimension fantasmatique de l’intrigue par de nombreux partis pris de mise en scène, en particulier sur une scène maritime très romanesque. C’est que Annette appartient à cette famille de films que Quentin Tarantino qualifie de “pur cinéma”, c’est-à-dire d'œuvres d’art qui ne s'embarrassent pas du réalisme et préfèrent utiliser l’écriture et la mise en scène pour développer leur propre univers, quitte à renoncer à l’authenticité et à la tangibilité.

L’émotion affleure par touches, et il faut reconnaître que Carax ne réussit pas tout ce qu’il entreprend. Annette (tout comme Benedetta) n’est pas un film parfait, mais ses défauts contribuent à en définir la singularité. Le film est trop dense, certaines séquences sont maladroites (notamment les longues scènes de stand-up, malgré la performance d’Adam Driver). Mais scène après scène se construit une œuvre inoubliable, dont les dix dernières minutes prennent littéralement à la gorge par surprise. Annette bouleverse et reste à l’esprit longtemps après la projection.

Malgré les nombreuses rumeurs l’annonçant lauréat de la Palme d’Or, Annette a été récompensé à Cannes du moins prestigieux Prix de la mise en scène. On peut pourtant parier que le film marquera l’histoire de son art à un tout autre niveau que le lauréat de la Compétition : Titane, et comptera parmi les grands films de cette décennie.

Enfances brisées

Difficile d’imaginer des propositions de cinéma plus éloignées que Annette et Benedetta. Le premier film, frontal, joue sur un bouillonnement de sensations tandis que le second, bien plus linéaire, est plutôt orchestré sur la recherche du scandale. On peut pourtant leur trouver d‘étonnants points communs.

Certaines de ces similitudes sont un peu anecdotiques : les deux films ont pour titre un prénom féminin, ce sont des productions internationales produites en France (par Saïd Ben Saïd pour Paul Verhoeven, Charles Gillibert pour Leos Carax) et ils ont tous deux été terminés bien avant leur sortie, rangés au frigo en attendant que passe la crise du COVID pour être « sauvés » par le Festival de Cannes. Plus intéressant : au cœur de chacune de ces œuvres se trouvent des femmes martyrisées par les hommes (violences, tortures, meurtre), ainsi que le portrait d’une petite fille dont la vie est brisée par son père. Au personnage de Benedetta, mise au couvent par une riche famille pour s’offrir une porte au paradis, s’oppose celui d’Annette, enfant-star utilisée par son père comme une marionnette. Chacun des deux films raconte l’histoire de leur revanche et la reprise en main du contrôle de leurs destins. Verhoeven et Carax nous touchent à travers ces portraits de femme et de petites filles fortes, avec des œuvres qui se révèlent dans leurs intrigues profondément féministes. À travers les époques, du Moyen-Âge au monde contemporain, ces enfances sacrifiées nous bouleversent, et ramènent le cinéma à ce que cet art peut offrir de plus beau : l’émotion pure, sans filtre.

Crédits photo/illustration en haut de page :
La réalisatrice Julia Ducournau, lauréate de la Palme d'Or du 74e festival de Cannes. 17 juillet 2021, Christophe Simon, AFP.

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