Cannes confidentiel, enquête sur un monument du cinéma mondial

Ce jeudi, le journaliste Xavier Monnier sort son un livre consacré aux dessous du festival de Cannes, chez Robert Laffont. A un mois de l’ouverture de l’édition 2021, Blast publie en exclusivité les bonnes feuilles de cette enquête au long cours. Pour y découvrir les autres facettes de cette institution incontournable et tellement glamour.

Le 6 juillet prochain, le Festival international du film de Cannes accueillera la crème du cinéma français et mondial en quête de Palmes, pour cette 74ème édition. Le journaliste Xavier Monnier, une des signatures du pôle enquêtes de Blast, a été voir sous le tapis rouge et derrière les paillettes de cet énorme barnum.

Avec ce livre, il fait mentir le fameuse phrase qui prétend que « tout ce qui se passe à Cannes reste à Cannes ». Xavier Monnier interroge les jeux de pouvoir qui se jouent dans les coulisses, la façon dont les politiques pèsent sur le fonctionnement du Festival mais aussi, et notamment, le rapport à l’argent et à la finance de la machine Cannes. On voit pointer ici des lieux incestueux entre le jeu des intérêts de grandes marques, qui privatisent ses retombées (sous couvert d’un fonctionnement assumé de type partenariat public privé), ou les manœuvres du Canal+ version Bolloré, pour échapper à ses propres engagements contractuels.

Et on découvre avec étonnement les techniques financières utilisées par le Festival - avec la panoplie la plus sophistiquée de la banque d’affaires (en jouant par exemple avec les dettes obligataires) - pour faire fructifier sur les marchés financiers un véritable trésor de guerre, plutôt qu’il ne serve à l’autofinancer.

La rédaction

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« Les égéries de L’Oréal peuvent monter les marches grâce à notre partenariat1 », illustre le secrétaire général de l’AFFIF (Association française du Festival International du film), François Desrousseaux. « Les vingt-cinq partenaires, mécènes ou sponsors, génèrent entre 8 et 9 millions d’euros. » Voire un peu plus. En 2018, les fonds privés ont ainsi atteint 10,2 millions d’euros.

Renault fournit la flotte des trois cents véhicules officiels qui déposent les stars au pied des « marches » ; Hewlett-Packard prend en charge l’impression des invitations ; Kering et L’Oréal font défiler leurs mannequins et leurs actrices sous contrat, tout en organisant des manifestations annexes. Orange et Canal+ se partagent la gestion technique de la télé du Festival. Et la chaîne cryptée s’occupe, en sus, de produire et de diffuser les cérémonies d’ouverture et de fermeture. La vente de produits dérivés complète les recettes.

Coup de projo sur le plan PPP

Ce financement paritaire est défini comme un objectif par François Desrousseaux. Entré en 2009 à l’association, le longiligne quadragénaire, ironiquement baptisé « le comptable » par Gilles Jacob, a la haute main sur les questions budgétaires. « Nous tâchons de maintenir à 50 % du budget les financements venus du privé, mais il y a évidemment des réflexions en cours sur ce que nous apportons aux partenaires et sur ce qu’ils nous apportent. Nous sommes néanmoins très attachés au financement public pour sanctuariser la dimension artistique. »

Appelé à devenir délégué artistique en 2000, devenu délégué général en 2007, Thierry Fremaux résume l’équation de manière plus directe. « Nous pourrions être financés à 100 % par le privé et avoir une Palme d’or L’Oréal, nous nous y refusons pour garder une indépendance sur le Festival. Mais le rapport qualité/prix est si avantageux pour les marques que nous allons renégocier2. »

Au premier rang des discussions, l’accord avec le diffuseur historique Canal+ des cérémonies d’ouverture, de clôture et de montée des marches devait s’achever en 2020. En raison de la pandémie, les pourparlers ont été remis à 2021 et s’annoncent houleux. En 2016, le groupe, sous le contrôle de Vincent Bolloré, avait décidé de réduire drastiquement les moyens consacrés à l’événement. Moins de salariés sur place, moins de stands au marché du film et moins de retombées médiatiques.

Une économie d’au moins 2,7 millions d’euros, selon le directeur de Canal+, Gérard-Brice Viret3.

Le sentiment de nous être fait avoir

Annoncée le 11 mars, quelques semaines avant le début des festivités, la démarche avait profondément irrité la direction du Festival. « Pierre et moi avons le sentiment de nous être fait avoir, fulmine Thiérry Frémaux dans son livre. Nous ne sommes pas contents4. » Lors de l’assemblée générale du groupe télévisuel le 21 avril 2016, Vincent Bolloré résumera aimablement la situation : « C’est délicieux, Cannes, au mois de mai : la Croisette, le Suquet, les olives, la mer bleue… C’est sûr que quand on dit aux gens “vous n’êtes plus 469 à partir, vous n’êtes plus que 50”, vous n’êtes pas populaire… »

Canal+, l’aubaine du manquement

En 2019, nouvel accroc. Le 10 février est envoyé par la chaîne cryptée un courrier de « nature pré-contentieuse », selon les mots de Pierre Lescure, « arguant de manquements supposés à nos obligations (en particulier d’une rupture de la clause d’exclusivité au profit du média en ligne Brut) pour renégocier le montant du partenariat, montant qui devait s’inscrire en hausse sensible en 2019 suite à la dernière renégociation du contrat5 ».

Le manque à gagner se chiffre à 600 000 euros. « Les comptes de l’année pourraient dès lors se clôturer en déficit. En tout état de cause, cet épisode très désagréable va changer significativement la nature de nos relations avec ce partenaire historique du Festival, et pèsera dans la balance lors des futures renégociations du contrat. »

Avec un résultat d’exploitation déficitaire lors des dernières éditions6, l’équipe du Festival compte sur ces nouveaux accords pour équilibrer la situation et améliorer les comptes. Sans avoir à toucher aux abondantes réserves dont dispose l’association. Un bas de laine aussi discret qu’imposant.

Outre la propriété de son ancien siège, un immeuble de la rue Amélie dans le 7e arrondissement parisien estimé à 8,5 millions d’euros, 25 millions d’euros de réserves ont été accumulés au fil des années. Un montant suffisant pour organiser sur fonds propres au moins un Festival.

Le Festival, association d’utilité publique, s’est lancé en Bourse

Afin de faire fructifier ce trésor de guerre, « et en vue d’anticiper d’éventuelles baisses de subventions », plaide Desrousseaux, un fonds de dotation du Festival international du film a été créé le 22 février 2017, fort de 33 millions d’euros. Piloté par le banquier d’affaires Grégoire Chertok, son comité d’investissement a placé sur les marchés financiers l’ensemble des disponibilités numéraires, « avec un objectif, qui lui a été assigné dans la durée, d’un rendement de 3 % par an7 ».

Pour sécuriser son futur, le Festival, association d’utilité publique, s’est lancé en Bourse, entre dette obligataire, capital investissement et fonds immobiliers.

La manœuvre s’inscrit dans une stratégie de diversification des revenus appelée à se développer.

Elle est complétée par la création d’une association des Amis du Festival de Cannes, dont les statuts sont, en 2021, en cours de finalisation. Une nouvelle fois Grégoire Chertok la présidera, malgré quelques réticences internes au conseil d’administration. De grandes entreprises comme Kering ont d’ores et déjà fait acte de candidature, synonyme de promesses financières. « Il s’agit d’avoir des amis fortunés », s’amuse Fremaux.

Après une année 2020 marquée par la pandémie et une baisse des subventions et recettes liée à la non-tenue du Festival à Cannes, « ce nouvel outil de financement pourrait vite se révéler précieux pour le Festival », a précisé Pierre Lescure dans un courrier8.

Un plan pour l’avenir validé par le conseil d’administration.

Tout comme il entérine la nomination de son président.

L’Élysée à la manœuvre

(...)

Délégué général de 1977 à 2000, puis président jusqu’en 2014, l’ancien critique cinéma de L’Express a incarné pendant quatre décennies le Festival. Une stature de commandeur dont il a voulu jusqu’au bout faire valoir les prérogatives, en les faisant peser sur le délégué général qu’il s’était pourtant choisi en 2001, Thierry Frémaux. « Il s’est accroché jusqu’au bout au pouvoir, c’était “encore un instant, s’il vous plaît, monsieur le bourreau” », sourit un salarié de l’association qui se souvient de l’ambiance de plus en plus tendue entre les deux dirigeants. « Nicolas Sarkozy s’en est mêlé. Il a même convoqué Frémaux et Jacob à l’Élysée en 2011 9. »

L’entrevue accouche d’un sursis pour le président Jacob, un dernier mandat de trois ans avant qu’il tire sa révérence. « Mais, dès 2012, il a voulu renégocier avec le pouvoir en place et François Hollande. » Sans succès.

« Frémaux et Jacob avaient de plus en plus de mal à cohabiter. Les gens qui travaillaient au Festival étaient pris entre deux feux, souligne l’ancien conseiller culture de François Hollande, David Kessler. Le sujet a été abordé à l’Élysée, mais il y avait un large consensus. Restait l’épineuse question de la succession, et toutes les notes produites étaient en faveur de Lescure10. »

Le choix de François Hollande

C’est ce que confirme la ministre de la Culture de l’époque, Aurélie Filippetti. « Il y avait d’autres candidats, notamment Jérôme Clément. Mais le président de la République voulait que ce soit Pierre Lescure. Il l’avait d’ailleurs chargé d’une mission, dès mai 2012, sur le numérique et il avait cette idée de le nommer à Cannes11. »

L’Élysée ne veut pas de Véronique Cayla à la tête de Cannes

En juin 2020, son mandat a été reconduit pour trois ans, avec la promesse de préparer sa succession dès 2022, en laissant sa place à une femme, selon la volonté de la présidence de la République. Une élue qui ne devrait pas être Véronique Cayla. Ancienne salariée du Festival, habituée de son conseil d’administration pour avoir dirigé le CNC, l’ancienne présidente d’Arte a fait son retour au sein de ce cénacle quand elle a été nommée dirigeante de l’académie des Césars. « L’Élysée ne veut pas d’elle à la tête de Cannes, précise toutefois l’un de dirigeants de l’AFFIF. L’exécutif souhaite un personne plus jeune et disponible plus rapidement. Son passage aux Césars doit durer jusqu’à 2023. »

Cette immixtion politique, aussi ancienne que le Festival, semble parfaitement assumée. « Cannes est un rendez-vous mondial, un instrument de soft power, plaide David Kessler. Pendant dix jours, la France devient le pays du cinéma, c’est pourquoi le pouvoir s’y intéresse. » Pour autant, l’État n’a pas la haute main sur l’AFFIF.

« Le monde du cinéma reste très “autonome”, même par rapport au ministère, nuance Aurélie Filippetti. Le CNC, qui devrait en théorie être un bras armé du ministère, fonctionne en fait très à part et de son côté, comme s’il était pleinement autonome, lui aussi. »

Les intertitres sont pour partie ceux de la rédaction

Notes :

1. Entretien avec l’auteur, le 6 septembre 2019

2. Entretien avec l’auteur, le 23 octobre 2019

3. PV du comité d’entreprise de Canal+ du 28 avril 2016

4. Sélection officielle, Grasset, 2017, p. 418

5. PV du conseil d’administration de l’AFFIF du 18 avril 2019

6. Les résultats d’exploitation de l’association étaient déficitaires de 194 994 euros en 2018 et de 699 147 euros en 2017

7. Procès-verbal de la réunion du jeudi 12 avril 2018, conseil d’administration, AFFIF

8. Mail de Pierre Lescure aux membres de l’AFFIF le 18 décembre 2020

9. Entrevue confirmée par Thierry Frémaux

10. Entretien avec l’auteur, le 8 octobre 2019. David Kessler est décédé le 3 février 2020

11. Entretien par e-mail avec l’auteur, le 29 novembre 2018

Cannes Confidentiel, Sexe, drogues et cinéma de Xavier Monnier, Robert Laffont, 10 juin 2021, 312 pages, 19,90 euros

Crédits photo/illustration en haut de page :
Conférence de presse à Paris, le 3 juin 2021. Thierry Fremaux, directeur général délégué et Pierre Lescure, directeur du Festival de Cannes, annonce la sélection officielle de la 74e édition qui aura lieu du 6 au 17 juillet 2021. Stéphane de Sakutin, AFP.

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