Cordistes, enquête sur une profession hautement mortelle (partie 2)

Le petit monde des travaux en hauteur a longtemps compté comme une unique organisation représentative un syndicat... patronal. Sans convention collective, les cordistes ne disposent pas de données officielles pour mesurer leur accidentologie. Alors que se tenait mardi le procès en appel du géant du sucre Cristal Union (et son prestataire de nettoyage) après la mort neuf ans plus tôt de deux ouvriers ensevelis sous ses silos de sucre à Bazancourt, peut-on répondre à cette question : combien de cordistes sont morts au travail ? Au moins 26 depuis 2006, selon une association créée par les proches des victimes du double drame de Bazancourt. Six depuis 2015, pour le syndicat patronal. Après la bataille juridique, voici aussi celle des statistiques.

Les apparences sont parfois trompeuses. Mardi, maître Maria-Claudette Aulon-Ponton n’a pas manqué le rendez-vous fixé à la cour d'appel de Reims. Elle y représentait « un syndicat professionnel » qui entend défendre « l'intérêt collectif des entreprises de travaux sur cordes ». Ce procès en appel, c’est celui de Cristal Union et Carrard Services, deux sociétés poursuivies pour la mort d'Arthur Bertelli et Vincent Dequin, ensevelis neuf ans et demi plus tôt dans un silo du site agro-industriel de Bazancourt, dans la Marne (lire le premier volet de notre enquête, publié mardi)… Au cours de l’audience, la procureure a requis 100 000 euros d'amende pour blessures et homicides involontaires à l'encontre du géant du sucre (Daddy, Erstein...) et de son prestataire de nettoyage - la même peine que celle prononcée en première instance. Et 15 000 euros et six mois de prison avec sursis pour leurs chefs d'établissements. Le jugement a été mis en délibéré au 24 novembre.

Carences à tous les niveaux

Deux ans plus tôt, Maria-Claudette Aulon-Ponton n'avait pas de mots assez durs lors du premier procès pour dénoncer ces donneurs d'ordres qui privilégient « les entreprises moins disantes socialement », qui « interviennent dans des délais anormalement courts » et « ne respectent pas les règles de prévention et de protection ». « C'est clairement le cas, avait précisé l'avocate, dans le dossier actuel qui concerne Cristal Union et Carrard Services puisqu'il y a eu des carences à tous les niveaux ».

Ne pas se fier aux apparences… Si Me Aulon-Ponton représente un syndicat qui s'est constitué partie civile dans l’affaire de Bazancourt, ce n’est pas la voix des ouvriers. Les adhérents du SFETH (Syndicat français des entreprises de travail en hauteur) sont des personnes morales : elles pèsent 28 % du chiffre d'affaires du secteur et un quart de l'effectif (1 175 salariés) des 600 sociétés de travaux en hauteur du pays. Dans un communiqué, l’organisation souligne le rôle central qu’elle entend jouer.

Se targuant d'être « sollicité[e] pour devenir l’interlocuteur unique pour la promotion, l’amélioration de la formation professionnelle et l’actualisation des exigences techniques du métier », elle qui a longtemps régné dans un désert, en étant la quasi unique organisation représentative de la profession (1).

Deux poids, deux mesures ?

Jacques Bordignon est président du SFETH. « Nous sommes un syndicat patronal et nous assumons nos origines », écrivait le dirigeant, qui comptait bien, à l'occasion de cette audience, « faire valoir tous les dommages que ces accidents génèrent pour notre profession ».

Ces… « accidents » ? Le patron du syndicat créé en 2002 incluait sans doute dans son intervention celui de Quentin Zaraoui-Bruat, troisième cordiste enseveli à 21 ans dans les silos Cristal Union de Bazancourt - cinq ans après Arthur Bertelli et Vincent Dequin. Pourtant, en octobre 2019, dans ce même tribunal correctionnel de Reims, c'est par… son absence que le SFETH s’était fait remarquer. A l’audience ce jour-là, nulle organisation représentative (des employeurs) pour parler et dénoncer les « carences à tous les niveaux ». Celles en l’espèce d'ETH, l'entreprise nordiste qui employait Quentin Zaraoui-Bruat comme intérimaire au moment de son accident mortel, et qui passait à son tour à la barre.

Une adhésion pleine d’opportunisme

« Pourtant, Arthur, Vincent et Quentin sont morts exactement dans les mêmes conditions, quasiment pour les mêmes raisons et les mêmes manquements, relève Éric Louis, président de l'association Cordistes en colère, cordistes solidaires. C'est extrêmement bizarre... Pourquoi se constituer partie civile une première fois et pas la seconde ? » Peut-être parce qu’ETH venait… d’adhérer au syndicat patronal ? « Sa demande d'adhésion a été déposée fin 2018 », confirmera, « de mémoire », la chargée de mission du SFETH.

« On ne peut pas refuser une entreprise dans notre syndicat si elle remplit les conditions administratives, justifiera Jacques Bordignon. Notre position, c'est qu'il vaut mieux qu'une entreprise vienne chez nous pour qu'on lui communique nos bonnes pratiques plutôt que de la laisser à l'extérieur ». Un raisonnement qui peut s’entendre, pourquoi pas. Sauf que, des « bonnes pratiques », on en attend toujours au sein de cette entreprise qui a envoyé Quentin Zaraoui-Bruat et son équipe (cinq intérimaires, débutants et à peine formés) au fond d'un silo obscur et anormalement poussiéreux, rempli aux trois quarts par de la matière non colmatée, ce qui augmentait le risque d'enlisement (lire l’encadré, en fin d’article).

Inexcusable

Le 21 juin 2017, Quentin Zaraoui-Bruat n'est jamais remonté de ce silo de pellets de blé, englouti au fond. Depuis ce drame, cinq nouveaux accidents mortels ont frappé la profession Et l'un d'eux au moins, ou plutôt encore, aurait pu également être évité si l’entreprise de construction niçoise Garelli n'avait dépêché trois cordistes, tous intérimaires là aussi, sur un chantier de sécurisation de falaise sans le moindre encadrement. Et sans avoir reçu la moindre « formation renforcée à la sécurité au titre de l'activité spécialisée », comme l’écrit le pôle social du tribunal judiciaire de Valence. Dans son délibéré, rendu début septembre, la juridiction civile a reconnu que « la faute inexcusable est donc bien à l'origine de l'accident du travail, qui a entraîné la mort » de François Chirat, le 9 juillet 2018 à la Roquette-sur-Var (Alpes-Maritimes).

Le code du travail s'applique à tous les travailleurs !

Après avoir « fait une chute de dix mètres la tête la première », François Chirat décède 43 jours plus tard à Nice, à l'hôpital Pasteur. Le pôle social de Valence réclame à Garelli 100 000 euros pour les longues semaines de coma au cours desquelles la vie en suspension de la victime s'est organisée « autour d'une machinerie de tuyaux et de pompe », dans « une souffrance tout à fait exceptionnelle » et un avec « préjudice esthétique sévère »

Quand il a appris le montant des dommages et intérêts auxquels l'employeur de son frère est condamné, Marc Chirat n'en est pas revenu. « Le juge a voulu faire de cet accident un exemple, approuve-t-il rétrospectivement. Ce qu'il condamne ce n'est pas le manque de respect de la réglementation spécifique aux cordistes : c'est l’atteinte au code du travail qui s'applique à tous les travailleurs ! »

Le cordiste François Chirat, décédé à 54 ans après une chute tête la première d’une dizaine de mètres à la Roquette-sur-Var.


Chargé de poser un filet de protection empêchant les pierres de s'ébouler sur une route située en contre-bas, le cordiste de 54 ans – dont 14 ans de métier – était missionné par l’agence d'intérim Manpower, pour le compte de Garelli. L’entreprise niçoise se présente (sur cette vidéo de promotion et sur son site Internet) comme « une petite entreprise familiale d’aménagements agricoles » devenue en cinq ans « un groupe international présent dans les principaux métiers des Travaux Publics » et un « précurseur dans les nécessaires travaux acrobatiques ».

Chantier sans tête

« Comme la plupart des cordistes, François était payé à coups de lance-pierres », confie son frère Marc Chirat. Le même précise qu’il « vivait dans sa voiture lors des chantiers. Pour économiser ses indemnités de grand déplacement et passer une partie de sa dernière nuit dans un lit, il arrivait le lundi matin directement sur place ». Pour cette dernière mission, François Chirat a quitté la maison familiale située à Crest à 2 heures du matin pour rejoindre le chantier 385 kilomètres plus loin, où il est arrivé vers 6 heures. La chute, elle, s’est produite vers 7h45.

D'après nos informations, juste avant l'accident, le cordiste aurait confié à ses collègues ne pas se sentir bien. Or, qui pouvait lui recommander et même lui ordonner de ne pas travailler, du moins pas sur cordes ? Personne : « Aucun chef de chantier ou responsable n'était là le jour de l'accident, ni la semaine précédente », écrira l'inspection du travail dans son rapport, que nous avons consulté. Rapport sur lequel se fonde le jugement du pôle social pour dresser une liste longue comme le bras des manquements de Garelli à ses « obligations de sécurité ».

Extrait de la décision du pôle social du tribunal de Valence, rendue le 10 septembre 2021.


Faute de l'entreprise au civil, « erreur humaine » au pénal…

Pourtant, pour le procureur de la République de Nice, toute cette affaire – à laquelle il refuse de donner une suite pénale – est le résultat d'une « erreur humaine ». Il l’attribue à la victime, qui « a fait le choix délibéré de ne pas utiliser l'équipement de protection individuelle (EPI) fourni par l'entreprise et d'utiliser son propre matériel ».

Un rapport du peloton de gendarmerie de haute montagne relève que le baudrier de François était en bon état. Il ne peut être par conséquent incriminé, dans les causes de l’accident. En revanche, les militaires concluent que le descendeur auto-freinant de la victime a été « placé au mauvais endroit sur la corde »… Il n’a pas pu jouer son rôle, et pour cause : quand François Chirat débarque sur le chantier, le lundi matin, il découvre les cordes laissées négligemment sur place, en vrac, certainement depuis le vendredi par la précédente équipe.

« Je pense que mon frère s'est accroché à la fin de la corde, c'est-à-dire au brin de corde mou qui menait vers le vide, reprend Marc Chirat. Mais il n'a pas pu s'en rendre compte puisque la corde devait être lovée n'importe comment. Il croyait être retenu par sa corde, mais elle n'était pas tendue. Il a dû s'écraser au sol en voulant se mettre en suspension. » Là encore, si la victime avait été équipée d'une seconde corde, dite de sécurité, cet accident n'aurait jamais eu de conséquences aussi dramatiques.

Une pratique à charge

Des éléments balayés d’un revers de main par le patron du parquet de Nice. Pour le procureur, François Chirat « a délibérément pris le risque de s'attacher avec une seule corde et non pas deux ». Il en veut pour preuve sa… pratique « assidue » du « sport d'escalade ». Ces mots, griffouillés à la main, figurent en bonne place dans les quelques lignes de son ordonnance de classement sans suite, datée de janvier 2020. Ce document, les parties civiles ne l’ont reçu qu’en janvier... 2021. Il aura donc fallu un an et demi au procureur pour se prononcer, puis encore un an pour que sa décision tombe dans les mains de la famille de François Chirat.

« On a l'impression que l'objectif était de faire courir les prescriptions et décourager les parties civiles de toute contestation », dénonce Me Stéphane Teyssier. L'avocat de la famille Chirat y voit « une volonté d’enterrer l'affaire » : « la procédure pénale a été clôturée sans aucune possibilité de demander des actes, sans aucun débat contradictoire. »

Travailler sur une seule corde, est-ce une pratique courante, chez Garelli ? S'agit-il de mauvaises habitudes tolérées, voire insufflées par l’employeur ? Les proches de François Chirat se posent la question. Dans son téléphone portable, récupéré peu après sa mort, ils ont trouvé plusieurs vidéos. Elles ont été prises au cours des semaines précédentes, alors qu'il travaillait justement pour Garelli. Sur ces images, on voit des cordistes en situation de travail : pas… un seul n'est équipé de deux cordes.

Image extraite d'une vidéo prise par François Chirat sur son téléphone portable. On y voit un cordiste travailler, en suspension, sur une… seule corde.


Anti-paraplégique

Épisode révélateur : en septembre 2018, un mois à peine après le décès de François Chirat, Ludovic* est envoyé par son agence d'intérim sur un chantier réalisé à Nice par Garelli. D'emblée, le chef de chantier lui annonce que, dans les travaux publics, « il est d'usage » de travailler avec une seule corde ! Pire, rapporte cet intérimaire à Blast, son supérieur direct ne voit pas l'intérêt de s'encombrer d'une seconde corde. Car, détaille Ludovic, « si je venais à chuter, il me dit qu'il n'y a pas de risque que je finisse paraplégique ! »

Ludovic se résignera à travailler sur une seule corde, pas convaincu de l’opportunité de contredire son supérieur pour sa première journée de travail chez Garelli. Sa dernière, d'ailleurs.

« Il n'y a pas de risque sur ce chantier [de finir] paraplégique ! » Le responsable de Ludovic ne voyait pas l'intérêt à travailler avec une seconde corde, pour sécuriser l’intervention sur ce talus…


Le trentenaire n'est pas tombé. Mais il finira le chantier avec trois semaines d'arrêt de travail et des brûlures au second degré après avoir reçu des éclats de béton sur le corps – d'après le rapport du CHU de Nice, que nous avons consulté.

Brûlures au second degré au bras, pli du coude, avant-bras, hématomes au dos, contusions au flanc gauche... Les blessures relevées sur le corps de Ludovic aux urgences du CHU de Nice, au lendemain de son accident chez Garelli.


Ludovic travaillait avec un projeteur défaillant. Les bouchons de ciment qu’il a formés, la lance a fini par les éjecter « avec toute la violence de la pression accumulée »... Notre témoin manipulait ce type d’engin pour la première fois de sa vie. Il n’a reçu aucune formation pour cela. Et portait un tee-shirt, pour toute tenue de travail...

C’est arrivé, ça arrive et ça arrivera encore

Deux jours après l'accident, au téléphone avec Ludovic, le conducteur sécurité de Garelli se veut rassurant. Il lui explique que « ce genre d'accident arrive à peu près à tout projeteur au cours de sa carrière. De la même manière qu’il arrive à tous les conducteurs d’engin de se renverser au moins une fois dans leur vie ». Les risques du métier, donc. Le cadre de Garelli osera encore cette mémorable réplique : « C’est arrivé, ça arrive et ça arrivera encore… »

En juin 2020, un conducteur d'engin de Garelli perdra la vie suite à un « éboulement de falaise » sur le chantier du centre d'entraînement de l'AS Monaco. Les fameux risques du métier, probablement… Le groupe de BTP niçois n'a donné suite à aucune de nos demandes d'entretien.

Sans statut, ni stat…

On pourrait penser que le nombre exhaustif des cordistes ayant perdu la vie lors de chantiers figure quelque part sur la ligne d'un tableau Excel, qu'une quelconque administration tient à jour. Il n'en est rien. En effet, cordiste… n'est pas une profession mais une technique d'accès. Résultat, sans convention collective propre, il est difficile pour les cordistes de s'organiser pour faire évoluer la réglementation. Il est, par ailleurs, surtout impossible d'obtenir un code APE (Activité principale exercée) auprès de l'Insee – l'Institut national de la statistique et des études économiques. Et, sans code APE, impossible pour l'Assurance maladie de produire des statistiques relatives à l'accidentologie.

En mai 2019, le SFETH décide de se mobiliser. « Tant que le code APE ne sera pas créé, il appartient à la profession de mettre en place un outil collaboratif avec l’ensemble des acteurs, afin d’organiser les remontées d’information sur l’accidentologie et les presque accidents », édicte l’organisation patronale, à la suite des derniers championnats de France des cordistes organisés entre les deux premiers procès du double drame de Bazancourt.

Lors d'une table ronde réunissant employeurs et ouvriers, l'organisateur de « l’événement vitrine de la profession » promettait de lancer la première « plateforme d'accidentologie » propre aux travaux en hauteur. Son but ? Produire « des constats, des analyses, des Retex [retours sur expérience] afin de mettre en place des actions correctives qui peuvent être mutualisées ». Un premier pas pour combler enfin un manque. Mais l'outil, mis en ligne en début d'année, ne propose finalement aucune analyse – juste des statistiques placides. L'aspect « collaboratif » du projet, lui, a été très vite oublié.



Pour Éric Louis, le SFETH est « revenu sur sa parole ».
Cofondateur de Cordistes en colère, cordistes solidaires, Éric Louis représentait l'association devant la cour d'appel de Reims, ce 21 septembre. Avec l'équipe de l'après-midi, il devait prendre la relève de celle de Quentin Zaraoui-Bruat à Bazancourt, quand il a appris que son collègue était mort à 21 ans, cinq ans après Arthur et Vincent, dans des circonstances similaires.

Dès la deuxième réunion, l'association Cordistes en colère, Cordistes solidaires est écartée du projet. En décembre 2019, Jacques Bordignon écrit à ses responsables que la plateforme « n’a pas vocation à être un lieu d’échanges ou de commentaires ». Elle sera désormais gérée « de façon unilatérale ».

« On n'avait pas la même façon de voir les choses, développe le patron des patrons cordistes. On a tenu à aller au bout de l'engagement. On pense que c'est une bonne chose de pouvoir rendre compte objectivement de l'information sur le nombre d'accidents. On l'a fait, voilà. Mais on ne peut pas produire des analyses, des appréciations sur des accidents qui, bien souvent, sont en cours de procédure. C'est impossible de se positionner sur une version ou une autre de l'accident tant que les responsabilités n’ont pas été jugées. »

« Peut-être » le métier le plus mortel de France…

Qu'importe, les cordistes « en colère » continuent leur travail de l’ombre, de leur côté. En compilant articles de presse, décisions de justice, témoignages ou encore comptes rendus de la base de données des accidents du travail de l'INRS, ils parviennent à ce chiffre, « qui n'est certainement pas exhaustif » : depuis 2006, au moins 26 cordistes ont perdu la vie au travail.

Pour Éric Louis, « la profession cordiste est peut-être la plus mortelle de ce pays ». Un constat qui repose sur la comparaison avec le taux de mortalité du secteur du BTP – officiellement et historiquement le plus mortel (2).


Reconnaître les accidents mortels, mais pas tous...

Jacques Bordignon n'approuve pas cette « extrapolation » : « Ce n'est pas cohérent de rapporter ces chiffres à un secteur d'activité qui n'est pas concerné, développe le gérant d'Hydrokarst. La finalité, c'est quoi ? Dire que la profession est accidentogène ? On est tous d'accord sur ce constat : nous sommes une profession à risques, il y a trop d'accidents et il faut s'améliorer sur la sécurité, pour les réduire de toutes les façons possibles. On ne cherche pas à maquiller ou dissimuler la réalité, mais à l'améliorer. Ça passe par le fait de reconnaître qu'il y a des accidents. »

Jacques Bordignon, ici aux championnats de France des cordistes 2019. « On ne cherche pas à maquiller ou dissimuler la réalité, mais à l'améliorer ». @France Timmermans



Pourtant, dans son propre recensement, le SFETH ne comptabilise « que » six accidents mortels depuis 2015 – quand les Cordistes en colère et solidaires en dénombrent quatre de plus sur la même période. Cette donnée prétendument « objective » – elle ne comporte ni l’identité de l’ouvrier décédé, ni le nom de l'entreprise qui l'employait – a été obtenue en retenant uniquement les accidents survenus après 2015, dans le secteur du BTP, sur cordes et en « situation de verticalité ».

Recensement des accidents mortels, par le SFETH : un code APE (ou Naf), une ville, une année, sans davantage de précisions...


« On passe sous silence le décès de mon fils »

Ce dernier critère écarte du recensement du SFETH le cas de Régis Brugière de Barante. Le 27 août 2018, ce cordiste de 38 ans est mort au sol, certes. Mais c'est l'entreprise drômoise CAN qui l'a envoyé fragmenter des roches. Il était équipé avec un article pyrotechnique qui nécessite une formation obligatoire - qu'il n'avait pas. La CAN, il n'y a pas de doute, est bien un groupe de travaux sur cordes. Elle est même considérée comme le « pionnier » en la matière. Michel Richard, son fondateur, a d'ailleurs été président du SFETH et son directeur d'exploitation en est l'actuel trésorier.

Interrogé par Blast sur cette curiosité, l’actuel président Jacques Bordignon l’assure : « Il n'y a aucune volonté de nier l'accident ». « Prenons un adhérent chez nous, illustre le même, un major qui a plus de 30 000 ouvriers... Si on inscrit dans notre plateforme tous les accidents de cette entreprise autres que ceux survenus sur cordes, ça ne veut rien dire. Ça n'est pas lié à l'activité de cordiste. »

Rassemblement des Cordistes en colère, cordistes solidaires devant le palais de justice de Reims en janvier 2019, lors du procès en première instance de la mort d'Arthur Bertelli et Vincent Dequin. (c)France Timmermans


« Peut-être considérez-vous que le décès d’un cordiste travaillant au sol ne mérite pas qu’un enseignement en soit tiré ? » Du tac au tac : la réponse de Cordistes en colère, cordistes solidaires ne s'est pas faite attendre. Et l'association de pointer « l’extrême polyvalence du métier de cordiste. Autant de tâches différentes qui nous exposent à d’innombrables risques spécifiques ».

Martine Brugière de Barante, elle aussi, a pris la plume. La mère de la victime tenait à exprimer le fond de sa pensée sur ce refus de considérer la mort de son fils pour ce qu’elle doit être. « Mon fils est bien décédé dans sa mission de cordiste, au sol ou pas, c'était sa seule fonction au sein de la CAN, rappelle-t-elle au SFETH, dans un courrier que nous avons consulté. Il a laissé deux orphelins de deux et cinq ans à sa jeune épouse. (…) Quand je vois que l'on passe sous silence son décès, je ressens cela comme une violente injustice, une injure à notre détresse. »

*Prénom modifié.

1 : Notons un Syndicat des salariés scaphandriers et cordistes affilié à la CFDT dont l'activité a cessé en 2008, l'éphémère CGT cordistes (qui était une composante de la CGT intérim) au milieu des années 2010 et le très récent – et tout premier – syndicat national indépendant de cordistes, le Sysoco.

2 : Prenons les trois dernières années sur lesquelles l'Assurance maladie a dévoilé ses statistiques sur la sinistralité par branches d'activité : entre 2017 et 2019, le BTP a été frappé par 120, 107 et 176 accidents mortels, alors qu’il employait une moyenne de 1 613 329 personnes ; avec six accidents mortels sur la même période pour un effectif de 15 643 cordistes (recensé par le SFETH en 2020), le taux de mortalité de la profession est 1,53 fois supérieur au BTP ! Et même 2,79 fois supérieur, si l'on se base sur un effectif de 8 625 personnes (recensement 2016 du SFETH)...


A suivre prochainement, le volet 3 de notre enquête, consacré au dernier chantier de Régis Brugière…

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