Gaël Giraud : « Nous allons vers la catastrophe totale »

Entre risque d’effondrement boursier, crise économique inouïe, plan d’austérité déguisé en plan de relance, et explosion de la dette privée, l’économiste Gaël Giraud fustige la gestion gouvernementale de la crise du coronavirus.

Adulé par une partie de la gauche, exécré par les néolibéraux, qualifié d’“inclassable” par plusieurs médias, l’économiste Gaël Giraud dresse un bilan sans concession de la réponse gouvernementale à une crise économique qu’il qualifie d’inédite : “C’est une crise de l’offre et de la demande. De l’offre parce qu’on a arrêté l’appareil productif et de la demande car les gens se sont calfeutrés chez eux et ne consomment plus. C’est la première fois depuis au moins un demi-siècle.” Le directeur de recherche au CNRS et président de l’Institut Rousseau est catégorique : le gouvernement ne prend absolument pas les mesures nécessaires pour remédier à cette situation. “Je crois que ce gouvernement s’en fiche pour deux raisons, déjà sa cote de popularité ne faiblit pas, et c’est lié au fait que faire peur aux gens ça bénéficie au pouvoir en place (…) La deuxième raison c’est que les marchés boursiers n’ont jamais été aussi hauts qu’aujourd’hui. L’économie s’écroule et la bourse explose. Comme la bourse est la boussole principale de ce gouvernement, ils s’en fichent. Les Français peuvent mourir, être au chômage, ce n’est pas grave.”

Si le ministre de l’économie Bruno Le Maire se targue d’un plan de relance à 100 milliards d’euros, celui-ci ne trouve pas grâce aux yeux de Gaël Giraud. L’économiste qui est aussi prêtre jésuite estime que c’est toute la conception du rôle de l’État qu’il faudrait remettre en cause : Il faut commencer par se débarrasser de l’analogie entre la gestion d’un ménage et la gestion d’un État ou d’un pays. Dans un ménage, un bon père de famille ne consomme pas trop, il épargne, met de côté pour des jours meilleurs ou pour le jour où il y aura une catastrophe. Le gouvernement pas du tout, le gouvernement a un rôle de lissage des cycles économiques (…) Il a un rôle actif à jouer, ce qui n’est pas du tout la vision des trois B, Bercy, Bruxelles et Berlin, qui ont une vision très néolibérale (...) ils croient que moins l’État agit, mieux on se porte.

Piège déflationniste

À vouloir à tout prix éviter l’inflation, les décideurs tombent selon Gaël Giraud dans une “trappe déflationniste”, trop peu connue et pourtant périlleuse : “La déflation, c'est le piège dans lequel l’Europe est tombée dans les années trente et dont nous ne sommes sortis que “grâce” à la Seconde Guerre mondiale. Le Japon est tombé dedans depuis plus de 25 ans et ne s’en sort pas, il a plus de 250 % du PIB de dette, ce qui est colossal.”

Alors que la France peine à retrouver sa croissance depuis plus d’une décennie, l’inflation annuelle française stagne à moins de 1.5 % depuis cinq ans. Ce chiffre est bien en dessous des préconisations de la Banque centrale européenne , qui a chargé le gouvernement de la Banque de France de maintenir un taux d’inflation à 2 %. “On est endoctrinés depuis des décennies à croire que l'inflation est le mal absolu. Un peu d’inflation c’est excellent, ça facilite la distribution des dettes, et ça fait de la distribution des riches vers les pauvres. Ça pénalise les créanciers et ça allège le poids de la dette pour les débiteurs. Les débiteurs en général ce sont les pauvres, et les créanciers ce sont des riches qui ont prêté aux pauvres. (...) Une inflation raisonnable 4, 5, 6 % c’est très bien, c’est excellent pour une économie.”

Ce constat est partagé par l’ex économiste en chef du FMI Olivier Blanchard, qui plaide depuis plusieurs années pour rehausser la cible d’inflation de la BCE à 4 %.

Dette privée ou dette publique

Alors que la plupart des responsables économiques ne cessent d’alerter sur la dangerosité de l’augmentation de la dette publique, Gaël Giraud estime que cette lecture est erronée. Pour lui, c’est la dette privée qui devrait inquiéter les Français.

“Quand vous avez trop de dette privée, vous avez des entreprises qui ne peuvent plus investir, parce qu’elles ont tellement de dettes qu’elles ne peuvent pas continuer à s’endetter auprès de leur banquier pour investir davantage. Par exemple les 300 milliards de garanties publiques qui ont été mis à la disposition des entreprises par le gouvernement français après le premier confinement, pour sauver les entreprises. En fait, sur ces 300 milliards il n’y en a pas plus de 150 qui ont été appelés, donc l’État n’a pas mis plus de 150 milliards de garanties publiques. Car les 150 autres, les entreprises françaises ne veulent pas s’endetter, elles ont déjà trop de dettes. Donc on est déjà criblé de dettes dans le secteur privé.

Cette situation d’endettement critique préoccupait déjà une partie des économistes avant le début de la pandémie, lorsque la dette du secteur privé représentait 130 % du PIB contre 99 % pour le secteur privé. À présent, Gaël Giraud estime que la dette privée atteint les 150 % du PIB, et entre 120 et 125 % pour la dette publique. Vouloir réduire la dette publique dans ces conditions relève selon lui d’une obsession irrationnelle : “C’est le pire des remèdes. (...) Dans une situation de déflation, si tout le monde essaie de se désendetter en même temps (...) Plus on essaie de se désendetter en même temps, plus on est endettés.”

L’exemple de la Grèce

Pour appuyer son argumentaire, l’exemple de la dette grecque s’impose : “L’austérité budgétaire en Grèce n’a servi à rien. Le ratio dette publique/ PIB c’est encore 180 %, même niveau qu'en 2010. On a fait une saignée à la Grèce, un plan d’ajustement structurel qui a détruit la société grecque pour au moins une génération, il faut bien avoir conscience de ça. Il y a des pères de famille en Grèce qui se sont inoculés le Sida pour récupérer les seules allocations qui restaient. C’est ça qu’on a fait à la Grèce, et tout ça en pure perte, ça n’a servi à rien. La Grèce étant dans la déflation, si vous faites de l’austérité budgétaire et donc si l’État essaie de se désendetter en même temps que le secteur privé ça ne marche pas. Les prix n’augmentent plus, les prix baissent, l’activité baisse, tout le monde entre dans la procrastination et les dettes réelles augmentent.”

L’ancien économiste en chef de l’Agence française de développement déplore que les gouvernements européens ne tirent pas leçon de cet échec, il craint que les mêmes erreurs mènent à une situation de “procrastination généralisée” : “C’est une anticipation autoréalisatrice, car si tout le monde se met à attendre, on n’investit pas, on n’achète pas, et les prix baissent. Et le lendemain tout le monde se dit “bah j’ai bien fait d’attendre, on va attendre un jour de plus”. Et comme ça, l’économie tombe dans une espèce de coma global, extrêmement désespérant pour les classes moyennes, parce qu’elles, tout ce qu’elles voient c’est que leurs dettes augmentent et le chômage augmente. Donc c’est très grave la déflation, c’est beaucoup plus grave que l’inflation.”

La dette de la France à la BCE

Depuis 2009 la Banque centrale européenne rachète des titres de dette publique, des bons du trésor émis par le trésor Français sur le marché secondaire : “L’État fait ce qu’on appelle une adjudication du trésor, une mise aux enchères de ces bons du trésor. C’est un bout de papier qui dit “vous détenez une créance sur l’État Français, parce que vous lui avez prêté.” Donc l’État vous doit de l’argent. Qui achète ces bons du trésor ? Les banques uniquement. (...) Elles achètent les bons du trésor et les gardent, et récupèrent les taux d’intérêt versés par l’État, avec nos impôts.

Gaël Giraud argue que la compréhension par le grand public du fonctionnement des banques privées est indispensable pour pouvoir défendre l’annulation d’une partie de la dette publique : “Les banques sont des institutions financières qui ont reçu de l’État, du roi fondamentalement, la délégation du pouvoir régalien de frapper monnaie. Quand vous allez voir votre banquier pour lui emprunter 300 000 euros pour acheter un appartement, l’argent qu’il vous prête majoritairement n’existait pas 3 minutes avant que vous entriez dans son bureau. Mais ça, c’est normal, simplement il ne vous le dit pas. Car le nœud de la négociation qu’il a avec vous, c’est de vous faire croire qu’il vous prête de l’argent de la main gauche qu’il a emprunté de la main droite. Mais c’est faux. La banque prête de l’argent qu’elle crée, ça ne lui coûte rien.”

Création de monnaie

Depuis 2009, la BCE rachète les créances des États aux banques privées : “la BCE vient voir la banque et lui dit “je vais te racheter ta créance sur l’État Français”. Pourquoi elle fait ça ? Car elle a prévenu la banque à l’avance, pour que le taux d’intérêt exigé par la banque soit le plus bas possible. La banque accepte car la BCE va récupérer la créance, et si l’État ne rembourse ce n’est pas la banque qui va faire la perte c’est la BCE. Les banques privées demandent donc à la BCE tout de suite ce que la banque aurait gagné au cours des vingt ou trente prochaines années avec les taux d’intérêt versés par l’État français.

Cette situation est extrêmement avantageuse pour les banques privées. La BCE depuis 2015 a racheté de manière systématique les créances publiques détenues par les banques privées : “En fait, elle a payé nos dettes, les dettes sont payées, c’est ça qu’il faut comprendre. (...) Elle a créé de la monnaie pour ce faire.”

Les banques privées, contrairement aux banques centrales, ne peuvent pas créer de la monnaie pour leur propre survie, c'est-à-dire qu’elles ne peuvent pas se “sauver elles-mêmes”. En revanche, une banque publique a ce pouvoir, et peut se recapitaliser. Gaël Giraud défend donc, avec d’autres, l’annulation des 220 milliards de dette publique détenue par la BCE et payée au secteur privé, “c’est une dette que nous nous devons à nous-même !” argue-t-il, “c’est d’une bêtise hallucinante, annulons cette dette qui est au bilan de la BCE, on va gagner au moins 420 milliards pour la France”. Sur environ 2 400 milliards de dette publique actuellement, cela signifierait que la France s'acquitterait d’un peu moins d’un quart de sa dette.

Plan de relance ou plan d’austérité ?

La feuille de route du gouvernement actuel semble pourtant bien éloignée de ces préconisations. Le Premier ministre a présenté le 3 septembre 2020 le plan « France Relance » à 100 milliards d’euros, censé relancer l’économie française. Pour Gaël Giraud, il s’agit d’une supercherie : “Ce plan n’est pas un plan de relance, c’est un plan d‘austérité déguisé en plan de relance. Sur les 100 milliards il y en a 40 qui viennent de l’Union Européenne, que nous devrons rembourser au-delà des 40. On est perdants, ce n’est pas un plan de relance.”

Le plan de relance européen âprement négocié, d'abord au printemps au sein du couple franco-allemand, puis avec les pays « frugaux » du nord de l'Europe, permet à la Commission européenne d’emprunter sur les marchés pour le compte des États membres 750 milliards d'euros. Gaël Giraud souligne que ce plan devrait coûter plus cher à la France qu’il ne lui rapportera : “Si le gouvernement Macron nous disait honnêtement vous allez payer pour les Espagnols et les Italiens (...) ce n’est pas du tout la communication du gouvernement qui veut nous faire croire qu’on est gagnants, ce qui est faux, on est perdants.”

Le reste du plan de relance français semble également plus complexe qu’il n’y paraît :

“Sur les 60 milliards restants il y en a 30 qui étaient déjà budgétés. Ce n’est pas un nouveau plan de relance, c’est de l’argent qui est déguisé, qui est maquillé. (...) Le plan de relance extraordinaire du gouvernement, c’est 30 milliards, dans un contexte où nous avons perdu 10 % du PIB à la louche, donc en gros 230 milliards. Donc on perd 230 milliards de la main gauche et on remet 30 milliards de la main droite en vérité. Ce n’est pas sérieux, ce n’est pas un plan de relance, on est tranquilles avec le fait de perdre 200 milliards dans l’économie française, ça s’appelle de l'austérité budgétaire !”

L’économiste craint que la hausse de la dette publique qui résultera ne devienne un prétexte pour faire des coupes dans le service public : “L’année prochaine Bruno Le Maire va nous remettre un tour de vis, en disant ‘Oh là là, les Français, vous vivez au-dessus de vos moyens !’. Simplement comme il ne fait pas son boulot de relancer l’économie française, en particulier du côté de la reconstruction écologique. La déflation nous prend dans son piège et ça se resserre autour du cou des Français, et ça peut durer très longtemps.”

Privatisation du monde

Cette logique relève selon lui de l’adhésion des élites à une idéologie néolibérale qui les empêche de prendre les décisions appropriées en temps de crise : “La Commission européenne, une partie des idéologues de Berlin, des idéologues de Bercy sont pris dans cette idéologie-là qui n’a rien à voir avec le monde réel. Ils n’arrivent pas à comprendre que les chocs qu’ils se prennent en pleine figure sont des chocs pour les réveiller. Ils pensent que ‘Lorsque l’État a le pouvoir de création monétaire, il fait n’importe quoi avec ça’, alors que ce n’est pas ce qu’on a vu pendant les Trente glorieuses. »

Alors que le gouvernement d’Emmanuel Macron avait entrepris de privatiser les aéroports de Paris (Adp et fustige régulièrement les dysfonctionnements du service public, Gaël Giraud est certain que les privatisations sont sur le point de s’accélérer, en dépit de la crise économique : “C’est un grand plan dogmatique de privatisation du monde, c’est ça que fait Macron. On privatise la SNCF, l'aéroport de Paris, EDF (grand opérateur public), on va privatiser la Caisse des dépôts, on va vouloir privatiser les routes nationales, et je ne serais pas étonné, si Macron est réélu, qu’il nous privatise l’hôpital public, en disant ‘Regardez, vous avez vu le nombre de morts dans les hôpitaux, vous avez vu comme ça a mal fonctionné ? Il faut privatiser pour que ce soit enfin efficace’ ». Indice selon lui de cette dynamique : l'État français n’a pas réquisitionné les cliniques privées malgré la crise sanitaire désastreuse, contrairement à l’Espagne par exemple.

Explosion de la pauvreté

Les files d’attente pour obtenir une aide alimentaire d’urgence se rallongent chaque jour, et la France a passé en novembre dernier la barre des 10 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Le plan de relance, s’il n’est pas modifié, pourrait continuer à creuser les inégalités et participer à l’explosion de la précarité : “Ça va être des millions de chômeurs en plus. On a au moins un million de chômeurs de plus par rapport à début 2020, et ça va continuer. Je ne vois pas ce qui pourrait arrêter l'hémorragie, particulièrement dans les PME qui sont elles-mêmes déjà surendettées. Le gouvernement devrait faire de la subvention mais il ne le fait pas, puisqu’il propose de la dette, il dit aux gens “endettez-vous encore plus”, c'est une maladie auto-immune. Vous utilisez ce qui cause le mal comme remède au mal. C’est une erreur de diagnostic majeure. En plus Emmanuel Macron, très intelligemment, a réduit les allocations-chômage. Donc vous allez avoir des gens qui vont être à la rue. (…) On va avoir des jeunes qui n’auront plus de boulot, aucune possibilité de faire des études, et qui seront à la rue.”

Des marchés financiers au bord de l’explosion

À ces problématiques, déjà ancrées dans le quotidien français, vient s'ajouter la crainte d’une déflagration : un effondrement des marchés financiers. Alors que l’économie réelle stagne et que le nombre de chômeurs explose, les marchés financiers n’ont jamais été aussi hauts. Gaël Giraud estime que ce découplage ne peut pas durer dans le temps : “Les politiques monétaires de la BCE fondamentalement ne sont pas destinées à sauver les États mais à permettre aux banques de spéculer sur les marchés financiers pour alimenter le niveau des prix des actifs financiers.” Il prévient que, si les actifs s’effondrent, et que l’on traverse une nouvelle crise similaire à celle de 2008, celle-ci serait particulièrement désastreuse. Cette situation est rendue possible car très peu de dispositifs ont été mis en place après 2008 pour réguler les marchés financiers et mettre fin à des pratiques comme le shadow banking , la banque de l’ombre : “ces institutions financières font aujourd’hui courir des risques colossaux à la planète financière (...) On ne peut pas ne pas avoir un jour ou l’autre un rattrapage, ça veut dire un effondrement du prix des actifs (...) Si c’est le cas, nous aurons un krach financier colossal, la catastrophe totale.” De grosses institutions feraient faillite, et selon lui, l’État français n’est pas en mesure d'assurer la garantie des comptes de dépôt : il est donc parfaitement possible que des particuliers puissent perdre l’argent qu’ils ont épargné.

Une économie écologique

Dans ce tableau bien sombre, Gaël Giraud, parfois surnommé “prophète de la sobriété”, martèle que des solutions existent, et se fait le chantre d’une économie éthique. Il maintient qu’elle n’est pas l’illusion d’utopistes irréalistes, mais bien la seule option rationnelle : “On ferait mieux de faire de la monnaie écologique pour financer des vrais projets verts comme la rénovation thermique des bâtiments, de la mobilité verte, réorganisation des plans urbains, des trains partout, de la polyagriculture, on met les centres commerciaux en centre-ville à proximité des gares, on ferme les supermarchés, et on fait une vraie industrie verte low tech avec une empreinte matérielle très faible. C’est ça le vrai projet de société.” Il défend également une réforme fiscale en profondeur, qui taxerait davantage les plus aisés et serait plus équitable.

Pour réfléchir plus en détail aux modalités de la reconstruction écologique, le chercheur à la renommée internationale vient de s’installer à Washington. Il va y créer un centre de recherche interdisciplinaire au croisement de l’économie, de la politique, de la philosophie éthique et de la physique, de la biologie et de l’écologie.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analysent, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)