Jean-Michel, technicien de laboratoire, EDF LAM, Saint-Denis

Jean-Michel, technicien de laboratoire, EDF LAM, Saint-Denis
Jean-Michel, technicien de laboratoire, EDF LAM, Saint-Denis

« J’ai été recruté par le laboratoire d’analyses médicales d’EDF (LAM) en 2008. J’avais déjà 42 ans. Jusqu’au milieu des années 2000, je faisais tout autre chose : je travaillais comme conducteur offset dans l’imprimerie. Mais je suis travailleur handicapé, je suis malentendant. Et je ne supportais plus les conditions de travail, notamment le bruit.

J’ai donc cherché à changer de métier, et on m’a proposé de suivre une formation de technicien de laboratoire. Moi la biologie, ce n’était pas du tout mon truc. Mais bon, j’ai accepté. Durant ma formation, j’ai réalisé mon stage pratique au CEA de Marcoule (Gard), dans un laboratoire de radio-toxicologie. Le diplôme s’est très bien passé.

J’avais sympathisé avec le responsable de stage au CEA. A l’issue de ma formation, il m’a proposé de passer le PR1 (prévention des risques nucléaires), obligatoire pour travailler en centrale nucléaire, et le PNR, le premier niveau de radioprotection. C’est le certificat demandé pour devenir radioprotectionniste. Le CEA me les a offerts, via l’INSTN de Saclay pour le PR1. Je suis parti travailler sur le site de Malvési (Orano) durant trois mois, et après je suis allé à l’INSTN de Cherbourg, pour préparer le PNR.

En même temps, j’ai lancé des candidatures. Vu mon cursus et le fait que j’ai été en stage au CEA, beaucoup de sites m’ont contacté. Mon profil était intéressant avec cette double compétence. Et en plus je suis travailleur handicapé.

Dans toutes ces propositions, j’ai choisi celle du Laboratoire d’analyses médicales d’EDF (LAM). Ce que je regretterai ensuite, j’aurais dû aller au CEA ! Le LAM réalise les analyses de radiotoxicité des travailleurs du nucléaire, qu’ils soient sous statut EDF ou salariés de la sous-traitance. A la sortie de chantiers en zone protégée, là où il y a des risques radioactifs, les travailleurs se mouchent et ces mouchoirs sont envoyés au LAM, qui va rechercher s’ils sont irradiés. Si c’est le cas, le médecin du travail de la centrale concernée doit récupérer les selles du salarié contaminé pour que le laboratoire puisse déterminer quels types de particules radioactives il a pu ingérer. Les résultats sont ensuite envoyés au médecin du travail, qui doit faire le calcul de doses et intégrer ces données au dossier médical du salarié.

« L’indépendance du Laboratoire d’analyses médicales d’EDF ? Complétement factice ! »

Le problème, c’est que pour avoir l’agrément des pouvoirs publics, ce que le LAM a toujours eu, il doit être indépendant d’EDF. Ce qui est complétement factice : le personnel est sous statut EDF avec une hiérarchie qui fait partie du service de santé de l’entreprise, et l’indépendance du laboratoire est « garantie » par le contrat particulier du directeur médical, mais qui est, dans les faits, lui aussi sous l’autorité des responsables du service de santé. Donc c’est une fausse indépendance.

Tout le monde le sait, y compris l’Autorité de sureté nucléaire. Quand le directeur médical a fait un burn-out, il a d’ailleurs été remplacé à son poste par une responsable du service de santé, sans que l’agrément du laboratoire ne soit remis en cause…

Donc je suis embauché par le LAM en décembre 2008. Quand je suis arrivé, le laboratoire n’était pas performant sur la partie radiotoxicité. Par ailleurs, il était en cours de déménagement. Mon recrutement a lieu à quelques semaines d’intervalle avec celui du nouveau directeur médical, qui était auparavant pharmacien militaire et directeur du service de prévention radiologique des armées (SPRA).

Il se trouve qu’il connaissait très bien les gens du CEA à Marcoule et il s’est rapidement rendu compte que j’étais compétent. Il m’a donc fait confiance et m’a laissé carte blanche pour développer les compétences du laboratoire en radiotoxicité. Il m’a ainsi demandé d’étudier le protocole en cours au LAM pour les analyses de radiotoxicité et de le comparer avec celui de Marcoule, que je connaissais pour retenir les meilleures pratiques. Ce qui m’a valu quelques difficultés chez EDF, parce que j’avais un responsable hiérarchique très antipathique.

« L’acide coulait du plafond ! On avait mal à la tête »

Puis est tombée la période de déménagement pour rejoindre l’immeuble du CEIDRE, à Saint-Denis. EDF avait choisi un prestataire incompétent pour installer le laboratoire dans un immeuble de bureaux. Ils avaient construit un joli décor de cinéma, mais qui n’était absolument pas fonctionnel. On a eu de très gros problèmes de fonctionnement. Au bout de trois semaines, on avait de l’acide qui coulait du plafond ! Le prestataire avait installé dans le sous plafond des gaines d’aération en zinc. Nous, on utilisait des acides pour nos analyses, et ça a attaqué les gaines, et tout était pourri.

L’équipe a même dû se mettre en retrait, tellement on avait mal à la tête. Comme je n’ai pas ma langue dans ma poche, je me suis fait très vite remarquer en faisant connaître notre mécontentement, auprès de la hiérarchie.

La situation a évolué, le directeur médical a essayé d’améliorer les choses. Mais on a attendu quand même trois ans avant qu’EDF se décide à faire des travaux. On a eu un autre problème : on a réussi à contaminer radioactivement le terrain autour de l’immeuble ! Pour nos effluents radioactifs liquides, une cuve avec le symbole radioactif avait été installée dans le parking. Mais ça faisait peur aux autres salariés, et la direction nous a demandé d’arrêter de l’utiliser et de tout envoyer dans les égouts ! Le tuyau qu’on utilisait pour le tout-à-l’égout n’a pas résisté à nos effluents, qui l’ont percé, et ils se sont répandus dans le sol.

On a découvert le problème le jour où la nouvelle biologiste qui venait d’arriver au LAM a voulu faire des prélèvements dans les égouts pour vérifier qu’il n’y avait pas de contamination. C’est à ce moment-là qu’on a découvert que le tuyau était percé et que nos effluents se dispersaient dans le terrain. On a fait des forages et on a retrouvé des becquerels de cobalt 60 jusqu’à six mètres de profondeur. Je le sais, parce que j’ai participé à l’étude. Mais personne ne s’en est soucié, même par l’ASN, alors qu’on n’aurait pas dû trouver plus que quelques millibecquerels. En 2013, j’ai calculé que sur les six premiers mois, la contamination potentielle pouvait atteindre un demi-million de becquerels en activité sur les échantillons qu’on recevait !

C’est aussi pour cette raison que je me suis rendu compte qu’il y avait un problème. On ne pouvait pas recevoir des mouchages avec ce niveau de contamination, et que ça ne se retrouve jamais dans les chiffres de contamination des salariés. J’en ai parlé au directeur médical, en lui suggérant de revoir le calcul de doses. Donc il a fait venir des spécialistes du SPRA pour qu’ils nous donnent un cours sur le calcul de doses. Ils nous ont expliqué les principes et les formules, mais ne nous ont pas tout dit.

J’ai refait les calculs en suivant leur explication, et je me suis rendu compte que ça clochait. J’ai demandé au directeur médical. Et à cette période, en 2013 – 2014, on reçoit plein d’échantillons contaminés. En comparant le résultat de nos analyses avec le rapport annuel de l’IRSN (l’institut de radioprotection et de sureté nucléaire) sur la radioprotection, les données ne correspondaient pas. De mémoire, il y avait plusieurs centaines de mouchoirs, 600 je crois, qui n’avaient pas été déclarés !

On a une responsable hiérarchique qui va nous donner une réponse bidon selon laquelle il faut un certain nombre de becquerels, sinon ce n’est pas représentatif. Ce qui est totalement faux. Pour travailler en alpha (le rayonnement de l’uranium et ses sous-produits comme le plutonium), je peux affirmer qu’il n’y a pas de linéarité entre ce que l’on mesure dans les mouchages et ce que l’on retrouve ensuite en radiotoxicité.

« Une interprétation orientée des résultats »

En fait, il y a une interprétation orientée des résultats. C’est le service central de santé d’EDF qui fait l’interface entre le LAM et la médecine du travail, et qui filtre donc les informations. La responsable du service de santé d’EDF, alors qu’elle effectuait la suppléance du directeur médical, nous a expliqué un jour que, lorsqu’elle était la directrice médicale du LAM dans les années 1980, il était admis qu’en dessous de 100 becquerels sur un mouchage il n’était pas jugé nécessaire de faire des analyses radio-toxicologiques, parce que la probabilité de trouver quelque chose était quasiment nulle et non significative, en dosimétrie interne.

Cela avait interloqué toute l’équipe ! Le seuil de détection de nos analyses en alpha est actuellement de 0.041 Bq et 0,15 Bq en béta sur un mouchage, sachant qu’avec ces faibles activités il est tout à fait possible de trouver des valeurs significatives sur les analyses radio-toxicologiques. Excusez du peu, mais si vous trouvez 100 Bq sur un mouchage il y a de quoi s’inquiéter !

Un jour, on reçoit les échantillons de Chooz. On avait à peu près 60 % de contaminations en alpha. Et puis le jour du repas annuel du LAM, n’étant pas en bons termes avec mon responsable hiérarchique, je décide de rester au laboratoire. Je reçois une série de 80 mouchages de Chooz, ils sont tous contaminés en alpha. Il y avait vraiment un truc qui n’allait pas. Le directeur médical ne voulait pas vraiment me dire ce qui se passait à Chooz. Mais cette histoire commençait à faire du bruit en interne.

Peu de temps après, la direction a mis une grosse pression sur le directeur médical et il a fait un burn-out. De plus la biologiste était partie en congés maternité. Il n’y avait donc plus personne pour valider les analyses. EDF nomme donc une responsable du service de santé, ce qui posait un gros problème par rapport à l’indépendance du LAM. Au début, cette responsable n’était là que pour faire la validation biologique, mais très vite elle va aussi obtenir le droit de faire la validation technique. Et là, ça pose un gros problème, surtout avec moi car on a un protocole qu’on ne peut pas remettre en cause comme cela.

De plus, à l’époque, on a beaucoup de contaminations qui viennent donc de Chooz, mais aussi de Paluel. Vu l’ampleur des échantillons, on ne pouvait pas tout gérer. Comme il n’y avait jamais de déclaration de doses en uranium, j’ai proposé, pour faire face à l’urgence, de ne plus faire de détection en uranium mais de conserver les analyses pour le plutonium et l’américium. On divisait le temps d’analyse quasiment par deux et on a pu rattraper le retard.

La responsable a trouvé l’idée tellement bonne, qu’elle a entrepris de faire supprimer définitivement l’analyse d’uranium ! Je m’y suis opposé, car pour moi c’était qu’une mesure provisoire mais il était nécessaire de reprendre les analyses en uranium, et j’ai commencé à me renseigner de façon approfondie sur le sujet. Notamment une étude canadienne sur le cas d’un gars qui avait bu un produit de radiologie à base d’uranium appauvri. La dose qu’il avait ingérée aurait été létale sans prise en charge médicale.

« Ca ne collait pas… »

J’ai refait les calculs avec ce que nous avait dit le SPRA et ça ne collait pas. Quand j’en ai parlé à la responsable provisoire du LAM, je me suis retrouvé convoqué par cette personne mais sous sa casquette du service de santé d’EDF, en présence de mon supérieur hiérarchique direct et du responsable national en matière de radioprotection, qui avait travaillé sur l’audit de Chooz. Quand on avait remonté les informations sur les contaminations dans cette centrale, EDF avait déclenché une enquête interne. Ils m’ont d’ailleurs fait comprendre (sans me le reprocher directement) que l’alerte sur Chooz avait eu un coût significatif pour EDF.

Au cours de cette réunion, le discours qu’ils m’ont tenu était ahurissant. Pour faire court, c’était : « Monsieur, vous êtes agent EDF avant d’être technicien de laboratoire. » Concrètement, ça voulait dire que si je ne me taisais pas, ça allait mal se passer pour moi. C’était très clair.

C’est à partir de ce moment-là que ma situation s’est vraiment dégradée. Ils m’ont mis une pression énorme et mon équipe a été éclatée. Ce qui fait qu’au bout d’un moment, comme je me tapais 70 % du boulot de l’équipe, j’ai dit stop. Et évidemment je n’ai eu quasiment aucune évolution de carrière et de salaire. Un matin, j’ai craqué au bureau, j’en suis presque venu aux mains avec mon responsable hiérarchique, et j’ai fait un burn-out. Donc arrêté pendant un moment.

La direction a essayé de me coller une faute professionnelle. Elle voulait aussi que je passe un entretien avec le secrétaire général du service de santé, qui avait participé directement à l’ingérence dans le LAM. C’est lui qui prenait les sanctions disciplinaires. J’ai refusé d’avoir un entretien avec cette personne. En fait, quand le directeur médical avait fait son burn-out, j’avais convaincu l’équipe de demander un audit sur les risques psycho-sociaux au LAM. La direction nous avait donc envoyé quelqu’un qui s’est présenté comme psychanalyste qui a rencontré toute l’équipe. Mais l’audit s’est mal passé et cet enfoiré a donné tous les entretiens à la direction. Et la direction s’en est servi par l’intermédiaire de son secrétaire RH pour purger l’équipe. Et c’est avec ce liquidateur de personnel que je devais avoir l’entretien, lui qui avait participé à toute cette manœuvre.

« Plus d’un an sans salaire… »

Comme j’ai donc refusé d’aller au rdv, EDF s’en est servi pour me coller un blâme. Et j’ai été suspendu de salaire à partir du mois de mars 2016 ! J’ai déposé plainte aux Prud’hommes, et le jugement qui me donne raison est intervenu en juin 2017. Donc plus d’un an sans salaire, mais EDF a été condamné à me rembourser, ce qui a été fait, mais pas en intégralité. Ce qui m’a obligé à engager une nouvelle procédure.

Après la première victoire aux Prud’hommes, EDF était obligée de me refaire travailler et donc j’ai dû passer une visite médicale à l’initiative de l’employeur. Le médecin du travail m’interdit de reprendre au LAM et me propose un poste qui m’expose tout autant à la vindicte du secrétaire général, ce qui ne change strictement rien pour moi. Je lui dis donc puisque vous ne voulez pas tenir compte du problème que pose le secrétaire général autant me faire revenir au LAM, au moins je connais le métier. Je refuse le poste proposé.

La direction me suspend à nouveau de salaire, me colle un deuxième avertissement, et me place en retraite d’office, avec perte de mes droits à l’issue d’un conseil de discipline en 2018 ! Plus tard, en récupérant les pièces de la partie adverse, mon avocat s’est rendu compte que la médecine du travail avait fait un faux : sur le compte-rendu de ma visite de reprise, indiquée comme visite à la demande de l’employeur dans le document qui m’est remis, celui qui est donné à EDF indique visite de reprise. C’est en se fondant sur ce document qu’EDF a justifié la décision prise en conseil de discipline.

Après le conseil de discipline, un délai d’un mois pour médiation a été conclu pour trouver un accord entre avocats. Le mien me conseillait d’accepter une négociation avec un revolver sur la tempe pour une peau de chagrin, et me demandant de m’engager à écrire sur papier que je m’engageais à renoncer à toute poursuite contre EDF.

Je comprends qu’il essaie, pardonnez-moi l’expression, « de me le mettre à l’envers », alors je lui dis juste que je me donne le temps de la réflexion. En rentrant chez moi, je fais le constat, faute de ne plus arriver à pouvoir subvenir à mes besoins vitaux, je me vois dans l’obligation de devoir poser ma démission pour m’inscrire à l’ANPE, et cela bien avant la fin de l’expiration du délai prévu. EDF enverra un document antidaté de la veille de la date de ma lettre de démission, pour prononcer mon licenciement !

Quand je suis allé m’inscrire à Pôle emploi, le conseiller a halluciné en voyant mon dossier. Et alors que je ne devrais rien toucher, j’ai eu droit à des prestations chômage…

Lors de mon deuxième passage aux Prud’hommes, le jugement est du grand n’importe quoi : il rejuge la première décision ! Donc on a fait appel. L’affaire est toujours en cours.

Quand j’ai eu mon burn-out, je l’ai déclaré comme maladie professionnelle. Quand je suis passé devant le médecin conseil de la sécurité sociale, tout son discours a été de me dire que j’avais de la chance de travailler chez EDF, et que je ferais mieux de m’arranger avec l’entreprise. Et il a refusé la reconnaissance en maladie professionnelle. J’ai dû porter le dossier devant le tribunal des affaires sociales : 5 ans d’attente, avant que l’affaire soit jugée. Le tribunal des affaires sociales s’est prononcé pour un taux IPP de 25%, ce qui signifie que le burnout dont j’ai été victime est reconnu comme maladie professionnelle non inscrite au tableau des maladies professionnelles.

« Tout le personnel viré ! »

Avant mon burn-out, un jour, j’étais sorti fumer une cigarette, devant les bureaux. Et un salarié d’EDF s’est approché et m’a parlé. Il m’a raconté qu’il avait connu un autre service qui avait eu la même mésaventure que ce que le LAM traversait. Ce service avait découvert un problème qui aurait dû demeurer caché, et tout le personnel avait été viré pour purger la mémoire du service.

C’est exactement ce qui s’est passé au LAM. La référente informatique a fait un burn-out et a été mutée dans un autre service. La technicienne PCR a démissionné. La responsable qualité a également démissionné. La biologiste a été licenciée. Le directeur médical a fait deux burn-out, mais un poste lui sera proposé, dans un autre service. La secrétaire sera mutée à son tour dans un autre service. Une technicienne gamma, qui présente des symptômes de burnout, sera encouragée à la rupture conventionnelle. Le référent spectrométrie alpha sera muté sur un autre site. Sans oublier moi-même, référent chimie, licencié. Vous ajoutez deux départs en retraite. Sur une équipe de 12 personnes ! »

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)