Kazakhgate / Sarkozy et Reynders : les secrets d'une intrigue franco-belge ( partie 2)

Déclenchée il y a presque dix ans, l’affaire du Kazakhgate a connu des développements des deux côtés de la frontière. Si le volet belge est refermé, le dossier est toujours à l’instruction à Paris. Les ramifications de ce réseau d'influence remontent jusqu’à Nicolas Sarkozy et Didier Reynders, commissaire européen à la Justice. Un accord semble avoir été trouvé sous la tutelle de l’Elysée pour sauver les oligarques des griffes de la justice belge.

Le 25 septembre 2009, moins de deux semaines avant un déplacement officiel de Nicolas Sarkozy au Kazakhstan, Damien Loras, conseiller diplomatique de l'Élysée, déjeune place des Vosges à Paris, en compagnie de Patokh Chodiev. Autour de la table, se joignent à eux le « préfet » Etienne des Rosaies, ainsi que l'avocate Catherine Degoul. Ce petit monde se retrouve dans le décor feutré de l'Ambroisie pour jeter les bases de ce qui va devenir l'opération « Charlie Parker », nom de code jouant sur l'inversion des initiales de Patokh Chodiev.

Objectif ? Le sortir des griffes de la justice belge...

Ce jour-là, c'est le milliardaire kazakh qui régale, et il n'est pas chiche : Chodiev règle sans broncher une addition de 11 000 euros. Peu de temps après, le président français charge celui qui est encore son secrétaire général, Claude Guéant, de coordonner le plan de sauvetage de Chodiev et consorts.

La belle histoire

Cette version, le préfet Guéant l’a lui-même confirmée lors de son audition devant une commission d'enquête du parlement fédéral belge, en mai 2017. En prenant soin de préciser, toutefois, qu'il s'agissait de venir en aide à Patokh Chodiev juridiquement, dans un cadre légal strict et sans ingérence de la France. Laquelle, assurait-il, « n'est [donc] jamais intervenue pour infléchir la loi belge ».

Si l'ex-ministre de l'Intérieur de Sarkozy nie toute intervention dans le processus législatif outre-Quiévrain, c'est parce qu'en 2011, dans des circonstances qui demeurent particulièrement troubles, le parlement belge a voté en urgence une loi – « la loi du 4 avril 2011 » - élargissant aux délits financiers la transaction pénale. En gros, la possibilité pour de riches industriels ou financiers corrupteurs ou corrompus d’éviter l’opprobre d’un procès ou le risque d’un emprisonnement, contre de l’argent. Cette fameuse loi du 4 avril 2011 votée à toute vitesse est le fruit d'un accord politique entre socialistes et libéraux : la levée partielle du secret bancaire voulue par le PS belge contre l'élargissement du principe de transaction pénale cher au parti libéral de Didier Reynders.

La haute magistrature était à cette époque acquise à l'idée d'élargir le champ d'application de la transaction pénale à la criminalité financière. D'autres que Chodiev et ses amis kazakhs avaient intérêt à ce que cette loi passe, notamment le lobby du diamant anversois empêtré dans le « Diamant-Gate », une fraude massive qui mettait dans l’embarras d’importants diamantaires. Mais la rapidité avec laquelle cette nouvelle loi a été adoptée, sans être examinée par le Sénat, ni soumise aux parlementaires de la commission de la Justice de la Chambre, interpelle.

La suspicion autour de cet empressement est renforcée par le fait qu'il n'a été tenu aucun compte d'une circulaire sortie tout de suite après le vote de la loi, conseillant d'attendre le toilettage du texte inabouti pour procéder aux premières transactions pénales. Rien n'y a fait. Dans les jours qui ont suivi le vote, trois transactions pénales sont signées, dont celle qui solde le « Diamant-Gate ». Les deux autres intéressent directement l'Elysée : le règlement du dossier Tractebel impliquant nos oligarques kazakhs, mais aussi celle qui évite un procès public à la Société Générale de Paris.

Ce texte a permis aux trois oligarques d'éviter la correctionnelle en échange du versement de 23 millions d'euros au Trésor public, le 17 juin 2011. Une semaine plus tard, la France et le Kazakhstan scellaient définitivement leur accord.

La France a aidé à "blanchir" trois hommes d'affaires mafieux

Du côté belge, quels acteurs ont été en capacité « [d']infléchir la loi », pour reprendre l'expression de l'ex-locataire de la place Beauvau, de sorte que Chodiev et ses deux acolytes bénéficient d'une amnistie qui semble avoir été taillée sur mesure ? Pour le journaliste d'investigation Philippe Engels, spécialiste de la corruption, tout porte à croire que Didier Reynders a tiré les ficelles dans l'ombre. C'est l'une des thèses de son livre-enquête (Le clan Reynders, récemment publié aux Éditions Kennes).

Mais Reynders, pilier du système politique belge et commissaire européen depuis septembre 2019, n'aurait pas été seul aux manettes. Dans son ouvrage, fruit d'une enquête de plus de cinq ans, Philippe Engels va plus loin. Il écrit : « Il reste quelques points d'interrogation dans cette affaire d’États. Mais la première certitude, c'est que la France a bel et bien aidé le Kazakhstan à "blanchir" trois hommes d'affaires mafieux et que l’impulsion vient de l’Élysée ».

Didier/Nicolas, Nicolas/Didier...

Didier Reynders est un ami de vingt ans de Nicolas Sarkozy. Les deux hommes s'apprécient beaucoup, l'un comme l’autre sont des intimes d'Albert Frère, le milliardaire belge mort en 2018, ami de Bernard Arnault, ex-patron du groupe Suez construit sur les décombres de Gaz de France. L’homme le plus riche de Belgique a été décoré en 2008 par Nicolas Sarkozy de la grande croix de la légion d’honneur, cinq avant Didier Reynders. L'actuel commissaire européen à la Justice est une figure majeure de la scène politique belge : plusieurs fois ministre, président du parti libéral, ancien vice-Premier ministre, il est à sa façon une sorte de Sarko du Nord - en moins exubérant. Le 28 novembre 2004, le futur président de la République français avait fait placer son ami belge au premier rang au Bourget, quand il s'était hissé à la tête de l'UMP. En mars 2013 donc, la parenthèse présidentielle juste refermée, Nicolas Sarkozy s'était déplacé à Bruxelles pour le faire commandeur de la Légion d'honneur. Avant cela, le Français s'était vu décerner par Didier Reynders l'ordre de Léopold.

Le Français et le Belge se sont-ils entendus secrètement, dans les coulisses du Kazakhgate ? Le premier demandant au second de trouver le moyen de sortir les trois protégés du président Nazarbaïev de la nasse judiciaire afin de s'attirer ses bonnes grâces ? C'est ce que suggère le livre de Philippe Engels mais aussi ce que laisse entrevoir l'enquête judiciaire franco-belge. Sans cependant en apporter la preuve imparable. Le « smoking gun » reste à trouver.

Le premier volet du Kazakhgate : Tout commence entre deux rivières ardèchoises

Pour aller plus loin : Kazakhgate : un scandale d'Etat franco-belge, l'entretien. Philippe Engels par Denis Robert.

A suivre Volet 3 : Les jeux ne sont pas encore faits

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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