Kazakhgate / Sarkozy et Reynders : Les secrets d'une intrigue franco-belge (partie 3)

L’affaire du Kazakhgate a connu des développements judiciaires des deux côtés de la frontière. Si le volet belge est refermé, le dossier est toujours à l’instruction à Paris chez la juge Buresi. Les ramifications de ce réseau d'influence remontent jusqu’à Nicolas Sarkozy et Didier Reynders. En jeu, une troublante loi de transaction pénale sauvant les oligarques kazakh votée en Belgique sous l’influence de la France.

3. Les jeux ne sont pas encore faits

Le Français Nicolas Sarkozy et le Belge Didier Reynders se sont-ils entendus secrètement, dans les coulisses du Kazakhgate ? C'est ce que suggère le livre de Philippe Engels mais aussi ce que laisse entrevoir l'enquête judiciaire franco-belge. Sans cependant en apporter la preuve formelle. Le « smoking gun » reste à trouver.

Sous la robe, le ministre-avocat

En remontant la piste kazakhe, les enquêteurs ont rattrapé d'autres acteurs de l'histoire. Parmi les principaux, côté belge, il y a Armand De Decker : ministre d’État, ancien président du Sénat, lieutenant et vieux compagnon de route de Didier Reynders, c'est lui que tout désigne comme l'agent d'influence numéro un en Belgique, missionné pour sauver la mise de Chodiev & co (les trois oligarques, au cœur de cette folle histoire franco-belgo-kazakhe).

Officiellement, De Decker est seulement intervenu en qualité d'avocat, renfilant la robe pour l’occasion afin d'assurer avec sa consœur française Me Catherine Degoul la défense des intérêts du trio. C'est la version qu'il a toujours maintenue, bien qu'il ne fréquentait plus les prétoires depuis belle lurette. Mais, comme le souligne la Cour de cassation dans un réquisitoire de juillet 2020, il faut plutôt voir dans sa désignation le choix stratégique « d'un grand format politique », avec ses entrées dans les cénacles où il était possible de peser sur le destin judiciaire des amis du président Nazarbaïev. De fait, il avait accès au ministre de la Justice ainsi qu'au magistrat qui coordonnait le dossier de la transaction pénale.

Décédé en juin 2019, le libéral Armand De Decker a emporté ses secrets dans la tombe. L'action publique qui le visait s'est donc éteinte avec lui. Il était poursuivi pour corruption passive et blanchiment.

Guéant pour la France, Reynders pour la Belgique

Pour autant, le fait que le ministre-avocat ait pu jouer les missi dominici entre Paris et Bruxelles ressort du dossier judiciaire. En particulier du témoignage de Guy Vanden Berghe - le businessman dont les comptes ont servi à faire transiter les émoluments cachés d'Etienne des Rosaies, le préfet-chargé de mission de l’Élysée, à l’origine de l’alerte déclenchée par Tracfin (lire le volet 1 de notre enquête). Dans un procès-verbal d'audition du 14 novembre 2014, l’homme d’affaires déclare ceci : « Me Degoul allait voir le lobbyiste De Decker qui lui ouvrait toutes les portes. Il me semble qu'elle était mise en relation avec De Decker directement de Paris à Bruxelles par téléphone entre homologues du même niveau, Guéant pour la France et Reynders pour la Belgique ».


Extrait du PV de l’audition de l’homme d’affaires Guy Vanden Berghe par la justice belge, le 14 novembre 2014.

Les noms d'Armand De Decker (l’ex-président du Sénat belge, pour mémoire...) et de Didier Reynders apparaissent dans les agendas et la correspondance de l’avocate niçoise Catherine Degoul, saisis par la justice - ainsi que leurs initiales (« A.D.D.» - « D.R.»). Entendu à ce sujet, le commissaire européen a admis avoir rencontré l'avocate à Bruxelles, le 2 avril 2012 dans les locaux du parlement en compagnie de De Decker. Il était alors ministre des Affaires étrangères de la Belgique. Mais il affirme que l'entretien a porté uniquement sur la libération conditionnelle de... Jean-Pierre Bemba, le leader politique congolais poursuivi à l'époque devant la cour pénale internationale, pour crimes de guerre.

« Qui peut croire ça ? », interroge Philippe Engels, dans son livre

Les vantardises de JFEDR

Un autre document revêt une importance capitale pour comprendre les dessous du Kazakhgate. Il s'agit d'une note « très confidentielle », datée du 21 juin 2011. Elle a été rédigée et signée par Jean-François Etienne des Rosaies, qui sera mis en examen en 2015, soupçonné dans l’ordre de « corruption active d'agent public étranger », de « trafic d'influence passif par personne chargée d'un service public » et de « blanchiment » de ce délit. Adressée à Claude Guéant, elle court sur trois pages. L’objet cité en référence va droit au but : « Relations France-Kazakhstan. Pour mémoire : entretien il y a 2 ans entre le PR (le président de la République, ndlr) et le président Nazarbaëv qui sollicitait "l’aide de la France" pour tenter de sauvegarder en Belgique les intérêts judiciaires et économiques de son principal homme d’affaires : Patokh Chodiev ».

Jean-François Etienne des Rosaies commence par se féliciter de la victoire « favorable » et « définitive » obtenue par son « équipe » le vendredi 17 juin 2011. Une référence explicite à la disposition législative adoptée quatre jours plus tôt en Belgique, qui a donc permis de tourner la page de quinze années de poursuites contre ses protégés kazakhs.

Soucieux de valoriser son travail et celui de son staff, le préfet « coordonnateur », comme il se qualifie, en rappelle la composition à Claude Guéant : « Lorsque Damien Loras (le conseiller diplomatique du déjeuner de l'Ambroisie, ndlr), "officier traitant" de P. Chodiev, m’a sollicité pour trouver un avocat d’affaire international, j’ai immédiatement suggéré Catherine Degoul (que vous connaissez… déjeuner à l’Élysée) avec laquelle nous avons monté une équipe technique (judiciaire et financière) et politique, en France et en Belgique ». Une série de considérations tout aussi évocatrices sur la nature du marché suivent, avant que l'auteur de la note ne finisse sur une observation : « Il (Chodiev) m’a assuré de sa gratitude pour notre succès concernant sa situation judiciaire en Belgique et soutiendra Eurocopter ».


Le brouillon de la note de Jean-François Etienne des Rosaies à Claude Guéant apparait ainsi comme un élément crucial. Malgré ses dénégations et celles d’'Armand De Decker, dénonçant une falsification de la note finale, la découverte de ce brouillon annoté de sa main est accablante. Ce document prouve que la fameuse note de juin 2011, adressée à l'ex-ministre de l'Intérieur de Sarkozy, qui détaille toute l'affaire du Kazakhgate, n'est pas un faux. Elle a bien été rédigée par le préfet Des Rosaies.

A l'heure qu'il est, le commissaire européen Didier Reynders maintient avec force qu'il n'est intervenu en aucune manière dans cette affaire. Il n'est de toute façon pas inquiété. Du côté belge, l'enquête judiciaire, enterrée avec la mort d’Armand De Decker, l'ancien maire et sénateur d'Uccle, n'a pas permis de distribuer clairement les rôles de chacun dans cet entre-soi au plus haut niveau de l’État.

De ce côté-ci de la frontière, en France, les investigations entamées en 2013 se poursuivent à bas bruit au cabinet de la juge d'instruction parisienne Aude Buresi (lire le 1er volet). Patokh Chodiev, qui est assisté par Me Antonin Lévy y est, en plus de sa mise en examen pour blanchiment de fraude fiscale, placé sous statut de témoin assisté pour corruption de fonctionnaire - un statut intermédiaire entre la mise en examen et l’absence de charges. La justice espère clore le dossier avant fin 2021.

La valse aux mallettes

En attendant, le pactole lâché par Chodiev pour servir ses intérêts n'a pas été perdu pour tout le monde. Selon les mouvements financiers identifiés jusqu'à présent, on parle d'une quinzaine de millions d'euros. De toute évidence, Etienne des Rosaies s'est taillé la meilleure part. Catherine Degoul se serait offert un appartement dans le vieux Nice, d'après Le Monde. Menacée de mort selon ses dires, elle y a vécu recluse pendant des mois après sa mise en examen intervenue en 2014 (pour « complicité de corruption active d'agent public étranger » et « blanchiment »). Quant à l'ancien ministre Armand De Decker, il a empoché 735 000 euros facturés sous forme d'honoraires, qu'il n'a jamais pu véritablement expliquer.

Le dossier contient également des indices sérieux indiquant que de l'argent liquide a circulé entre diverses personnes. Des révélations de Médiapart en attestent au surplus. Il y est question de rencontres discrètes et d'échanges de mallettes bourrées de billets dans des hôtels, à Paris, Bruxelles et Zurich.

Les comptes offshore de Guy Vanden Berghe

Une partie du magot a transité par l'île de Man et les îles Vierges britanniques, via les comptes offshore de Guy Vanden Berghe. Était-ce de l'argent destiné à corrompre certains individus pour parvenir au résultat escompté, ou des commissions occultes en récompense du lobbying effectué ? L'homme d'affaires belge, aujourd'hui décédé, n'a pas été en mesure d'éclairer les enquêteurs à ce sujet. D'après un témoin très proche de ce dernier dont Blast a recueilli les confidences, Degoul l'aurait en grande partie abusé et instrumentalisé, se servant de ses comptes sur lesquels elle avait procuration pour maquiller les transferts.

Ce même témoin, proche de l'avocate niçoise durant toute cette période, s’est épanché sur la nature de la relation entre Degoul et Vanden Berghe, nous glissant cette confidence : «Catherine disait que c'était l'affaire de sa carrière. Guy ne comprenait pas toutes les implications mais elle lui avait clairement expliqué que son rôle consistait à dépêtrer Chodiev et les autres Kazakhs de leurs soucis judiciaires en Belgique ». Et notre témoin de préciser encore ceci, au sujet de la Française et son implication dans le Kazakhgate : « Elle était fière de dire qu'elle travaillait pour l’État français. Durant cette période, elle passait beaucoup de temps entre Paris et Bruxelles. Le jour où la loi sur la transaction pénale ayant permis au trio kazakh d'échapper à un procès correctionnel a été votée en Belgique, elle a appelé Guy pour lui dire qu'elle avait gagné ! ».

Saura-t-on un jour si Nicolas Sarkozy et Didier Reynders ont conclu ou pas un pacte au terme duquel l'actuel commissaire européen a accepté d'agir en sous-main pour torpiller le processus judiciaire engagé contre les amis de l'homme qui a dirigé le Kazakhstan pendant trois décennies ? De son côté, l'Elysée, sous la conduite de Claude Guéant, a-t-il monté l'opération « Il faut sauver le soldat Chodiev » ? Dans cette affaire, un nombre conséquent d'indices accréditent ces hypothèses. Mais les indices ne sont pas des preuves. La justice belge n'en cherchera plus. En revanche, la juge Buresi en a peut-être déniché certaines. Les principaux acteurs de cette histoire ont défilé dans son bureau depuis 2017. Ont-ils brisé la loi du silence absolu qui prévaut le plus souvent dans l'entre-soi du pouvoir ? Les réponses ne devraient plus tarder.

Poursuivre :

Le volet 1: Tout commence entre deux rivières ardèchoises

Le volet 2 : Sous la tutelle du parrain belge Albert frère

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