L’affaire K. Chronologie

Le secrétaire général de l’Elysée est dans la tourmente depuis qu’il est visé par une plainte d’une association anti-corruption. Pendant des années Alexis Kohler aurait dissimulé ses liens familiaux avec la compagnie MSC alors qu’il prenait part à des décisions qui engageaient de l’argent public en faveur de l’entreprise.

C’est l’un des hommes les plus discrets du quinquennat d’Emmanuel Macron. La France le découvre en plein été 2018, au moment où le Sénat enquête sur l'affaire Benalla. 

Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée est « le collaborateur direct du Président de la République » comme il le dit lui-même.

En clair, Alexis Kohler filtre tout ce qui peut arriver sur le bureau d’Emmanuel Macron.

Enarque méthodique, capable de gérer plusieurs dossiers à la fois, c’est le haut fonctionnaire le plus influent de la République. La tour de contrôle de l’Elysée.

Ce fonctionnaire au parcours irréprochable à un gros souci depuis le mois de mai 2018 : l’association anti-corruption Anticor à porté plainte contre le secrétaire général de l’Elysée pour « prise illégal d’intérêts » et « trafic d’influence. » 

Ancien député macroniste, Aurélien Taché a pu observer de près celui qu’on surnomme le jumeau du Président : « Alexis Kohler est un homme assez secret qui ne fréquente que ceux qu'il veut bien fréquenter. » Le député, aujourd’hui soutien de Yannick Jadot, voit en Alexis Kohler un pur technocrate : « À mon avis, il pense que c'est aux experts, à la technocratie et aux fonctionnaires de décider. Parce qu'en gros, ce sont les “sachants”. Quand les élus et les citoyens sont un peu la plèbe qu'il faut contenter, mais qu'il ne faut surtout pas trop écouter. »

Pourtant, ce fonctionnaire au parcours irréprochable à un gros souci depuis le mois de mai 2018 : l’association anti-corruption Anticor à porté plainte contre le secrétaire général de l’Elysée pour « prise illégal d’intérêts » et « trafic d’influence. » Pendant des années il aurait favorisé la société MSC, à travers les différents postes qu’il a occupés, sans jamais déclarer qu’il s’agissait d’une entreprise qui appartient à des membres de sa famille. 

Kohler et les conflits d'intérêts  

Petit retour en arrière, pour comprendre.

Tout commence en septembre 2010. A 37 ans, Alexis Kohler travaille à l’Agence des Participations de l’Etat, l’APE.

Depuis son bureau du ministère des Finances, à Bercy, il représente le gouvernement au conseil d’administration de grandes entreprises dont l’Etat contrôle une partie du capital.

En tant qu’administrateur de l’Etat, Alexis Kohler siège au conseil de surveillance du port du Havre et des chantiers navals de l’Atlantique à St Nazaire.

Parmi leurs principaux clients: Un géant Italo-suisse du transport maritime : la « Mediterranean Shipping Company ».

Au port du Havre et aux chantiers navals de l’Atlantique Alexis Kohler va participer à des discussions qui concernent directement MSC. Selon Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart : « Il participe aux délibérations du conseil d'administration du Port autonome du Havre, dont le principal opérateur, le principal exploitant, c'est MSC. C'est le plus gros. C'est l'un des géants dans le monde dans ce domaine du transport maritime. Il représente l'Etat à une époque où les chantiers navals sont en crise. Et ce n'est pas le client principal MSC, c'est l'unique client pendant un temps. » 

Le 6 octobre 2016, Alexis Kohler obtient enfin son feu vert. Mais avant de rejoindre le géant Italo-suisse, il est nommé “directeur général” d’En Marche, le mouvement lancé par Emmanuel Macron pour sa campagne présidentielle

Et cet “unique client”, Alexis Kohler aimerait bien le mettre à son service. En 2014, il demande à la commission de la déontologie de la haute fonction publique s’il peut quitter le cabinet de Pierre Moscovici, dont il était directeur adjoint, pour aller travailler chez MSC. Mais comme il vient de gérer des dossiers impactant la compagnie, il y aurait conflit d’intérêts. Sa demande est donc refusée. Du coup, Alexis Kohler reste à Bercy comme directeur de cabinet d’Emmanuel Macron. Et en 2016, le scénario se répète : Kolher demande à nouveau à la commission de déontologie s’il peut rejoindre MSC. Cette fois, elle va se montrer plus souple. 

Le 6 octobre 2016, Alexis Kohler obtient enfin son feu vert. Mais avant de rejoindre le géant Italo-suisse, il est nommé “directeur général” d’En Marche, le mouvement lancé par Emmanuel Macron pour sa campagne présidentielle. Un mois plus tard, Kohler rejoint enfin MSC en tant que directeur financier. Il s’installe alors à Genève, payé par MSC près de 28 000 euros/mois.

En parallèle, il va continuer à animer en coulisses l'État major de la campagne d’Emmanuel Macron. Pour preuve, ses échanges de mails qui avaient fuité lors des “Macron leaks”.

Le 9 décembre 2016, la veille du célèbre discours de la porte de Versailles Ismaël Emelien, conseiller communication d’En Marche demande à Alexis Kohler de relire le discours d’Emmanuel Macron.

il lui répond : “j’ai fait des modifications ci-joint (...) je viens de reparler avec EM, après réflexion, j'ai convenu avec lui de retirer le plan d’investissement au bénéfice d’un discours futur (…)"

Le 3 mars 2017, une proche d’Emmanuel Macron qui se rêve candidate En Marche aux legislatives, va jusqu’à féliciter Alexis Kohler de réussir à travailler en même temps pour MSC et pour la campagne d’En Marche ! : “ la publication du programme hier me donne l’occasion de t’envoyer ce message, bravo pour la séquence! Je crois que tu gères cela la nuit, quand tu es à Genève le jour… Quelle est ta recette de surhomme?!"

En mai 2017, Emmanuel Macron est élu Président de la république.

Alexis Kohler va alors quitter MSC pour devenir le secrétaire général de l’Elysée.

Dans la foulée, Emmanuel Macron va prendre une décision totalement inattendue dans un dossier industriel touchant directement MSC. 

Explication : 

Depuis 2006 les chantiers de l’Atlantique sont détenus par un constructeur naval sud coréen : STX. Mais au printemps 2016, les sud coréens font faillite. Il faut donc trouver un repreneur. Début 2017, la justice française choisit le constructeur naval italien Fincantieri. Mais le patron de MSC : Gianluigi Aponte, voit d’un mauvais oeil l’arrivée du constructeur public italien en France.

Quelques semaines plus tard, Bruno Le Maire, alors ministre de l’Economie, confirme le revirement du gouvernement en faveur de MSC

Le 31 mai 2017, Emmanuel Macron inaugure aux côtés de Gianluigi Aponte un nouveau paquebot de MSC construit par les chantiers de l’Atlantique. Le président fraîchement élu va en profiter pour remettre en cause l’accord précédemment conclu avec Fincantieri. Il déclare : « je souhaite que les équilibres de principe trouvés en avril 2017 puissent être revus. » Ravi, le patron de MSC se félicite alors de ce revirement dans une interview accordée au Monde : “ Si les chantiers devaient tomber entre les seules mains de leur concurrent Fincantieri, cela créerait sinon un monopole, du moins une position dominante problématique (…) Monsieur Hollande avait bien compris le problème, monsieur Macron aussi. »

Quelques semaines plus tard, Bruno Le Maire, alors ministre de l’Economie, confirme le revirement du gouvernement en faveur de MSC. « Bruno Le Maire, à l'inverse de toute la doctrine économique qu'a défendue le gouvernement, dit : “ Je nationalise les Chantiers de l’Atlantique et vous ne comprenez pas… » précise Martine Orange, la journaliste de Mediapart qui a révélé l'affaire Kohler. Elle ajoute ne pas comprendre, elle,   pourquoi Emmanuel Macron a choisi une solution si favorable à Gianluigi Aponte, le fondateur de MSC.  En mai 2018, la journaliste fait alors  une découverte incroyable : Alexis Kohler serait lié à la famille Aponte ! « La mère d'Alexis Kohler est la cousine germaine de l'épouse du fondateur de MSC, c'est-à-dire Gianluigi Aponte. » Et durant toutes ses années Alexis Kohler n’aurait jamais révélé ses liens familiaux, notamment lorsqu’il siégeait au conseil d’administration du Port du Havre et des chantiers navals de l’Atlantique : « On s'aperçoit par 5 fois qu'il a pris des décisions qui étaient engageantes pour les Chantiers de l'Atlantique en relation avec MSC. Et de la même façon, il y a eu plusieurs prises de décision au port du Havre, dont certaines très lourdes en faveur de MSC. Décisions d'ailleurs qui, par la suite, au port du Havre, ont été condamnées par la Cour des comptes tellement elles étaient favorables à MSC. Et il ne se déporte pas. Et à chaque fois, on parle quand même de centaines, voire de centaines de millions, voire de milliards. Donc, ce n'est pas des petites décisions là » poursuit-elle. 

MSC, une multinationale familiale 

Pour comprendre les liens familiaux d’Alexis Kohler, il faut faire un peu de généalogie.

Né en 1972 à Strasbourg, Alexis Kohler est le fils de Charles Kohler et de Sola Hakim.

Les racines d’Alexis Kohler, c’est l’Alsace mais aussi Israël. Sa mère, Sola Hakim, est née en 1932 à Haïfa, dans une famille juive de Palestine. C’est par elle que le secrétaire général de l’Elysée est lié à la famille Aponte. Sola Hakim est en effet la cousine germaine de Raffeala Diamant.

Cette dernière est la fille de Régine Hakim et de Pinhas Diamant, un banquier Suisse ayant poussé à l’émigration des juifs d’Europe vers Israel après la guerre. Rafaella rencontre Gianluigi Aponte à Naples dans les années 1960. Ensemble, ils fonderont MSC.

Au sein de la compagnie, les postes les plus importants sont occupés par des membres de la famille : Diego, le fils, s’occupe des portes conteneurs et des terminaux portuaires, Alexa, la fille, gère les finances. En 50 ans, Rafaella et Gianluigi Aponte ont fait de MSC le numéro deux mondial du transport maritime de marchandise : Avec 75 000 salariés, 500 porte-conteneurs, vingt paquebots de croisière et 25 milliards d’euros de chiffres d’affaires par an. 

Ça c’est côté pile, mais côté face, MSC, c’est aussi de l’opacité financière. La compagnie, qui a implanté son siège à Genève, entretiendrait une opacité sur ses finances.

Et ce n’est pas tout, ces dernières années, une dizaine d’importantes saisies de drogue ont été opérées sur des navires de MSC.

Filippo Taglieri est membre de ReCommon, une ONG qui enquête sur les entreprises publics et privés : « Etudier MSC a toujours été très compliqué, en raison de la structure de leur société, ils ne sont pas tenus à présenter un bilan public dans tous les pays où ils sont présents. Officiellement on peut dire que la holding est une entreprise familiale. C’est un peu étrange que la plus grande holding de logistique au monde soit gérée comme une boutique de village. »

Une “boutique de village” qui dispose tout de même d’une trentaine de filiales dans des paradis fiscaux comme : Le Panama, Chypre, Malte ou Guernesey…

Et ce n’est pas tout, ces dernières années, une dizaine d’importantes saisies de drogue ont été opérées sur des navires de MSC.

Le 17 juin 2019 à Philadelphie, coup de tonnerre pour Gianluigi Aponte. Sur un navire de la banque JP Morgan exploité par MSC, les Américains découvrent 16 tonnes de cocaïne, la plus grosse saisie jamais opérée dans toute l’histoire des Etats-Unis. Une dizaine de membres de l’équipage de MSC, originaire d’Europe de l’est, sont emprisonnés et condamnés.

Dans toutes ces histoires de saisies de drogue sur les bateaux MSC, Gianluigi Aponte n’a jamais été personnellement inquiété par la justice. 

Anticor et la bataille de l'agrément

Au printemps 2018, suite aux révélations de Mediapart, l’association Anticor, dépose plusieurs plaintes contre Alexis Kohler pour “prise illégale d’intérêts” et “trafic d’influence”.

« Ces plaintes ont provoqué l'ouverture d'une enquête préliminaire. Cette enquête préliminaire a été confiée à la Brigade de répression et de la délinquance économique et à un commissaire en particulier qui a enquêté pendant un an. Donc ils ont rendu un rapport en juin 2019. Un rapport finalement à charge, considérant que oui, il y avait un très gros problème dans ses intérêts détenus par Alexis Kohler et qu'il fallait poursuivre » détaille Elise Van Beneden, présidente d’Anticor. 

Ce rapport, publié par Médiapart, en voici quelques extraits 

Quand l’actuel secrétaire général de l’Elysée affirme avoir prévenu par courrier ses supérieurs hiérarchiques de ses liens familiaux, voici ce que répond le commissaire de la BRDE :

« Aucun courrier ou document faisant état du lien familial n’a été découvert. (...) Ne figure non plus aucune note du Trésor ou du ministère informant qu’Alexis Kohler a un lien de famille avec les Aponte ou qu’il devrait être exclu de tout document, information ou réunion concernant une négociation ou un contrat avec MSC »

Quant à l’affirmation d’Alexis Kohler démentant s’être occupé des dossiers qui concernaient MSC, le rapport de la BRDE démontre le contraire :

« Ainsi en sa qualité de membre de l’APE siégeant au conseil d’administration de STX France, Alexis Kohler a pris part à cinq votes favorables à des opérations en lien avec MSC »

Même chose lorsqu’Alexis Kohler était directeur de cabinet d’Emmanuel Macron :

« Rien ne démontre à ce stade de la procédure qu’Alexis Kohler n’ait pas supervisé ou donné des avis à son ministre sur les opérations impliquant STX et MSC. Sur la recapitalisation de STX, des documents et les mails, notamment en juillet 2016, prouvent que toutes les informations lui remontaient et qu’il pouvait en parler directement à son ministre ». Et le commissaire de conclure  : « Alexis Kohler a conscience d’être en conflit d’intérêts ».

Mais un mois plus tard, coup de théatre !

En août 2019, suite au courrier d’Emmanuel Macron dédouanant Alexis Kohler, le Parquet national financier classe finalement l’affaire sans suite

Le même commissaire dédouane finalement Alexis Kohler de tout soupçon de conflit d’intérêt !

« N’étant ni actionnaire de MSC, ni dirigeant de MSC, il n’avait aucun intérêt à déclarer. »

Que s’est-il passé pour qu’en l’espace d’un mois, deux rapports rédigés par le même commissaire se contredisent à ce point ?

« Ce qui a attiré notre attention, ce qui est rentré dans le dossier entre les deux rapports, c'est une lettre d'Emmanuel Macron. Une lettre d'Emmanuel Macron à Alexis Kohler qui lui dit : j'atteste que tu n'as pas participé à aucune à aucune activité qui concerne la société MSC » ajoute Elise Van Beneden.

En août 2019, suite au courrier d’Emmanuel Macron dédouanant Alexis Kohler, le Parquet national financier classe finalement l’affaire sans suite. Du coup, début 2020, Anticor décide d’utiliser son agrément, c’est un droit de saisir la justice. Mais en forçant la justice à enquêter, Anticor va s’attirer les foudres du gouvernement. D’autant qu’elle est déjà à l’origine de deux plaintes pour “prise illégale d’intérêt” contre Richard Ferrand, le président de l'Assemblée nationale et Eric Dupont Moretti, le ministre de la Justice.

En octobre 2020, Anticor doit justement demander au même Dupont Moretti, de renouveler son droit d’agir en justice.

Pour éviter un conflit d’intérêt, c’est Jean Castex qui va gérer le dossier.

Et pendant des mois, sous son autorité, les fonctionnaires du ministère de la Justice vont exercer de fortes pression sur Anticor.

En avril 2021, après 7 mois de harcèlement administratif, Jean Castex annonce qu’il renouvelle finalement l’agrément d’Anticor !

« Peut être que l'idée, c'était pas de nous empêcher de continuer à faire ce qu'on fait, mais c'était d'abîmer notre image autant que possible pendant cette période là » résume Elise Van Beneden.

De cette affaire, aujourd’hui instruite par la justice, MSC sort en tout cas grand gagnant :

Pendant des années, la compagnie a obtenu d’importants financements publics.

Au total : 2,6 milliards d’euros pour la construction de ses paquebots de croisières.

Et ce alors même que MSC paye peu d’impôts en France.

Comment ? Grâce à un montage financier où la plus grande partie du chiffre d’affaires de la branche croisière, est déclaré dans sa filiale Suisse : MSC Cruises SA, basée à Genève. Là-bas, le taux d'imposition est trois fois moins élevé qu’en France !

Un mécanisme qui a intrigué Bercy.

En mars 2021, le ministère des finances à lancé un contrôle fiscal.

Directeur financier de MSC Cruises SA, à Genève, de novembre 2016 à avril 2017, Alexis Kohler pouvait-il ignorer ces mécanismes d’optimisation fiscale ?

Un mois après l’envoi de notre premier mail, Ni Alexis Kohler, ni l’Elysée ne nous ont apporté la moindre réponse.

Les éventuels conflits d’intérêt d’Alexis Kohler sont désormais entre les mains de la justice.

Si pour le moment, le secrétaire général de l’Elysée est présumé innocent, l’affaire lui aurait déjà coûté politiquement.

En 2019, suite au départ d’Edouard Philippe, Emmanuel Macron avait envisagé de le nommer Premier ministre.

Les révélations de Médiapart et la plainte d’Anticor l’en auraient dissuadé. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
Hôtel de Matignon, le 7 mars 2016, Emmanuel Macron alors ministre de l'Economie et Alexis Kohler, chef de cabinet. Jacques Demarthon via AFP.

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