Les concerts-tests à la ramasse comme le reste

Les moutons peuvent-ils à nouveau rêver d’androïdes électriques ? En février dernier, la Ministre de la Culture Roselyne Bachelot annonçait la tenue, dans un futur proche, de deux concerts-test en France : le groupe pop Indochine à Paris et les rappeurs IAM à Marseille. S’ensuivirent moult publications enthousiastes détaillant des « expérimentations » dignes d’une nouvelle de K. Dick, puis plus rien, niet, nada, nothing. Bref, la routine, sauf qu’il est de nouveau question d’un « concert-test » français, en salle et en mai.

Il n’y a pas que sur les masques, les tests et les vaccins que la France est à la traîne. Un peu partout dans le monde, des concerts organisés selon divers protocoles ont déjà prouvé qu’il était possible de réunir un public debout sans provoquer cluster ni contamination. La plus spectaculaire de ces initiatives revient sans conteste au groupe rock psychédélique américain Flaming Lips qui a donné les 22 et 23 janvier derniers à Oklahoma City (États-Unis) deux concerts durant lesquels public et musiciens étaient séparés dans des bulles gonflables individuelles contenant des haut-parleurs intérieurs afin d'optimiser le son, plus une bouteille d'eau, un ventilateur à piles, une serviette et un panneau « Je dois faire pipi / il fait chaud ici ». La routine ou presque pour le leader et chanteur du groupe Wayne Coyne, qui utilise lui-même depuis plusieurs années une bulle pour se balader dans la foule — laquelle n’excédait pas deux cent personnes à l’occasion des deux concerts tests, soit une personne par bulle.

«Assassins of Youth» filmed au «The Criterion» à Oklahoma City. 100 personnes 100 bulles.

Plus près de nous, et de manière plus significative, la ville de Barcelone en est à sa deuxième expérience in-situ réussie. La première a eu lieu le 12 décembre 2020 dans une salle de 900 places et portait sur un public test de 1047 personnes, dont 463 participant au concert (les autres sont restés chez eux). Puis les Espagnols ont remis ça le samedi 27 mars dernier, cette fois avec un concert test de 5 000 spectateurs — le plus grand d’Europe depuis la pandémie — masqués mais sans distanciation sociale, autorisés à bouger, chanter et danser à leur guise aux sons du groupe phare de la scène indie espagnole Love of Lesbian. « Les résultats sont concluants », selon l’édition du 8 avril dernier du magazine professionnel evementiel.com qui rappelle que l’initiative a déjà eu lieu en Allemagne en août 2020 avec le même succès et note que « malheureusement, les Français, eux, devront attendre le mois de mai pour l’expérience covid-19 initialement prévue pour le mois de mars. »

« Bienvenue à Gattaca »

Au départ il y avait deux concerts-tests prévus en France. Ayant regardé « avec beaucoup d'intérêt » la première démonstration barcelonaise et assuré qu’on allait « en parler avec les professionnels du spectacle », la Ministre de la Culture Roselyne Bachelot avait ensuite attendu plus de deux mois avant d’annoncer officiellement, le 15 février dernier, la mise en place d’un doublé d’ « expérimentations » similaires, l’une à Marseille avec les rappeurs d’IAM et l’autre à Paris avec le groupe pop Indochine. Les deux événements devaient en outre se voir confrontés et étudiés lors d’un « colloque européen » qui se serait tenu le 8 avril dernier à Marseille dans le but de bâtir un « modèle résilient » pour le monde du spectacle. 

Tout cela, exprimé dans ce jargon, ne vendait pas exactement du rêve, et ce n’était encore que le début. S’ensuivirent jusqu’à environ mi-mars des articles détaillant des protocoles dignes du thriller eugéniste Bienvenue à Gattaca : « Le public sera choisi parmi une population étudiante sans pathologie ni comorbidité », pouvait-on ainsi lire à propos des deux concerts de IAM prévus au Dôme de Marseille. « Les 2000 volontaires seront testés une première fois entre 24 et 48 heures avant l’événement, puis sept et quatorze jours plus tard. Contrairement aux autres études scientifiques, celle-ci n'écartera pas les spectateurs positifs au Covid 19, pour évaluer s'il existe vraiment un sur-risque d'infection. » Et ainsi de suite, tout ça pour déboucher sur une annulation pure et simple.

« Il y avait un élan, tout le monde est déçu. »
Eric Bellamy, producteur d’IAM

« Le projet de Marseille est suspendu, nous informait récemment au téléphone Eric Bellamy, producteur de groupes de musiques urbaines avec sa boîte Yuma Productions et membre du Prodiss, le principal syndicat du spectacle musical et de variétés français. 

Reporté ou annulé ?

« Abandonné. Avorté. J’ai pas eu le fin mot de l’histoire mais j’ai l’impression qu’entre la politique locale et le reste, toutes les histoires de protocole à faire valider à chaque fois auprès des différentes autorités s’occupant du suivi de l’expérimentation… ça a été un peu compliqué, personne n’a voulu s’avancer. Il y avait un élan, tout le monde est déçu. Mais on en est là. »

Il évoque encore subrepticement « les pressions des lobbies, comme celui du sport qui est très fort » et insiste sur ses craintes pour « les concerts debout, qui sont très menacés, et comme je m’occupe essentiellement d’artistes de musique urbaine, de hip hop, j’ai peur qu’on se retrouve au total avec deux années blanches entières… Alors qu’on le sait depuis septembre dernier qu’avec une bonne clim et le port du masque, c’est pas plus risqué qu’ailleurs d’aller en concert. On cherche à convaincre mais on sait déjà en fait. »

Ou on saura bientôt ? À la surprise de tous dans l’industrie musicale après plus d’un mois de silence médiatique, il est de nouveau question du concert-test d’Indochine à l’Accor Arena de Paris (anciennement Bercy) pour la fin du mois de mai, le 25 ou le 27 selon les sources présentes à Lyon vendredi dernier 6 avril. Lors d’une conférence de presse donnée pour annoncer le report en 2022 de la tournée anniversaire des 40 ans d’existence de son groupe, son leader Nikola Sirkis a ainsi déclaré : « On nous a effectivement contactés et on veut le faire, pour aider toute la profession, pour démontrer, comme à Barcelone ou à Berlin, qu'aller dans un concert (avec masques, ndlr), ce n'est pas risqué. Ils nous ont demandé car il y a une légitimité du groupe par rapport à ce type de salle (sic) et car nous pouvons réunir trois-quatre générations. »

« On sera peut-être les derniers en Europe… »
Nikola Sirkis d’Indochine

Si l’événement finit par se concrétiser, on en sait déjà un peu plus côté protocole grâce à la professeure Constance Delaugerre, virologue à l'Hôpital Saint-Louis de Paris et coordinatrice de l'expérimentation : « 5000 volontaires seront tirés au sort pour aller au concert et 2 500 resteront chez eux. Seule la fosse sera occupée, avec donc 5000 spectateurs, debout, masqués et non distanciés. Il n’y aura personne dans les gradins. Il faudra être testé négatif dans les 72 heures avant l'évènement, ne pas être vacciné, et ne pas être à risque de faire un Covid grave. On se met dans la situation la plus délicate, celle où une large partie de la population, tous âges confondus, ne serait pas vaccinée dans les prochains mois ».

Quoi, la population PAS entièrement vaccinée dans les prochains mois, encore de la science-fiction ? Mais foin d’ironie facile, espérons avec Nicolas Sirkis « qu'avec les vaccinations de masse, les jours meilleurs arriveront. » En attendant, l’Aventurier en chef d’Indochine peut fourbir son costume de super-héros : « On sera peut-être les derniers en Europe à le faire », notait la semaine dernière le chanteur en parlant du premier concert-test d’envergure français. « Mais il faut que ça serve à quelque chose. Nous sommes prêts, nous attendons le signal des autorités médicales et gouvernementales. » À suivre, et sachez que vous n’êtes pas au bout de vos surprises…

Crédits photo/illustration en haut de page :
Berlin, Alemagne. Christoph Soeder / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP