Marre du rose !

Marre de la magie, de la fantasy, des épopées intergalactiques ? Cela tombe bien, la littérature jeunesse n’a jamais autant mieux proposé d’alternatives aux littératures de l’imaginaire. Des livres enfin pleinement en prise avec le monde, puisant dans l’histoire d’hier et d’aujourd’hui des récits qui résonnent avec les questionnements des générations contemporaines. Des livres surtout qui s’engouffrent dans les questions de société de leur époque, quitte à en épouser pleinement les nouvelles causes et tenter d’apporter leur pierre à l’édifice de l’éducation morale et politique. On ne s’étonnera pas qu’ils avancent tous en rang serré sur les grandes voies du progressisme, ni que nombreux soient écrits par des femmes (c’est aussi l’objet de cette sélection), participant ainsi à passer les clés d’un nouveau féminisme. Pour l’été, pour plus tard, voici donc dix romans à offrir, ou découvrir, pour les filles et les garçons de demain.


Anne de Green Gables (C) Ed. Monsieur Toussaint Louverture

Malgré ses millions d’exemplaires vendus de par le monde et l’immense popularité qui la précède, au point d’avoir engendré plusieurs adaptations au cinéma et à la télévision, dont une jolie série Netflix probablement à la source de cette nouvelle édition, la série de romans cultes Anne de Green Gables, plus connue chez nous sous le titre de Anne aux pignons verts, intégrait la liste des classiques oubliés ! Certaines librairies en avaient même omis l’existence. La ressortie du livre Monsieur Toussaint Louverture rend enfin justice à ce chef d’oeuvre de la littérature anglo-saxonne (canadienne plus précisément), avec un ouvrage magnifique dont chaque couverture nouvellement illustrée est déjà un trésor de souvenirs. Roman phare donc, de Lucy Maud Montgomery, qui depuis l’île du Prince Edouard où elle a grandit avec ses grands parents au début du siècle dernier, a imaginé la vie de la jeune Anne, héroïne au grand coeur, transformant le réel en roman, puisant dans l’imaginaire les ressources d’une vie un peu plus grande. Romantique et combattante, elle est aussi à l’heure des nouvelles luttes féministes (comme l’étaient alors celles qui n’avaient besoin de personne pour prendre leur destin en mains), ce qui explique sans doute son retour parmi nous aujourd’hui.

>> A lire dès 9 ans


Manuel d’une jeune fille culottée (C) Lafon

Marine a dix sept ans. Elle est en terminale et se lie d’amitié avec son professeur de littérature adulé par tous les élèves de sa classe. Un jour, tard, après avoir travaillé sur le journal de l’école, il propose de raccompagner son élève chez elle. En chemin il prétexte devoir faire un crochet chez lui afin de remettre à Marine un livre. C’est là que tout bascule et que le professeur embrasse la jeune fille, qui tentera d’abord de ne pas en faire toute une histoire, jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle n’était pas la première, et que pour d’autres ça été beaucoup plus loin. A partir de là, Candace Bushnell et Katie Cotugno s’engouffrent dans un ouvrage assez fin sur le sexisme et la place des jeunes femmes en société, sur les préjugés et les injonctions multiples, parfois invisibles, inconscientes, contradictoires, omniprésentes, qu’elles subissent et dont la critique n’est jamais de trop. Un récit aussi sur le pouvoir (le directeur de l’établissement qui minimise, le prof qui tente d’entraver la carrière universitaire de Marine), et qu’il faut déconstruire en prenant de la voix.

>> A lire dès 14 ans. 12 pour les plus averti.e.s !

Le mouvement woke est en marche et la littérature jeunesse l’un de ces premiers bastions. Ce qui risque d’en irriter certains, craignant de voir naître une génération gorgée de certitudes vertueuses indéboulonnables devant l’ambiguïté du réel, devrait pourtant aussi quelque peu les rassurer. Jamais le genre, bien qu’encore trusté par la fantasy, n’a autant ouvert les yeux à nos enfants sur le monde sans y aller par quatre chemins. Je ne meurs pas avec toi ce soir aurait de quoi presque servir d’exemple, ou en tout cas de curiosité. Le livre s’intéresse à la rencontre de deux lycéennes d’Atlanta réunies par le destin après que des bagarres aient éclaté lors d’un match à leur école. Se déroulant presque entièrement lors d’une nuit d’émeutes, le roman montre comment les personnages apprennent progressivement à se connaitre et se lier d’amitié pour dépasser leurs préjugés et les clivages raciaux à l’origine des heurts dans la ville. Ce roman américain (il ne pouvait en être autrement), inspiré des émeutes de Baltimore en 2015 et mené tambour battant, pousse jusqu’au bout son idée d’articuler deux points de vue, puisque ses autrices, Kimberly Jones et Gilly Segal, sont elles aussi noire et blanche, à l’image de leurs personnages. Un livre d’actualité pour aller au-delà des préjugés, mais aussi un livre sur le courage, l’engagement, la famille, la communauté, auquel on reprochera peut-être de ne pas pousser la description assez loin.

>> A lire dès 12 ans

La fille des manifs (C) Syros

Pendant que les vieux cons ricanent devant les discours de Greta Thunberg, nos enfants les prennent très au sérieux, avec leur sens inflexible de la justice qui fait parfois pousser très tôt des convictions dont les adultes voudront atténuer l’exaltation. Avec La Fille des manifs, l’ancienne reporter Isabelle Collombat, autrice de plusieurs livres jeunesse (notamment dans la collection Ceux qui ont dit non chez Actes Sud) raconte l’histoire de Barbara, une lycéenne en Bac pro qui se retrouve mis à la tête d’un mouvement pour le climat, avec toute les difficultés que cette exposition politique et médiatique comprend : le soutien des uns, les proches, la famille, et les critiques assassines des autres avec l’exposition sur les réseaux sociaux débordant sur du harcèlement. Avec ce portrait d’une adolescente de notre temps (qui fait immanquablement écho à la jeune icône de la cause écolo), Isabelle Collombat livre un beau récit sur l’engagement aujourd’hui. Un engagement au féminin, que l’autrice tente d’élargir en s’appuyant sur une construction façon journal intime qui permet de nouer un dialogue entre la jeune fille et sa grand-mère, décédée et elle aussi combattante pour la justice. Une manière de croiser les causes, de faire de l’intersectionnalité avec une dimension intime, comme on le voit désormais ailleurs (le film Moxie d’Amy Poehler pour ne citer qu’un exemple).

>> A lire dès 12 ans


Toffee Darling (C) Sarbacane

Après le remarqué Collision en 2018, relecture au lycée des Liaisons dangereuses, Joanne Richoux revient chez Sarbacane pour un road trip dans l’Amérique des sixties. Qu’on ne s’interroge pas sur l’âge des personnages, assez vieux pour être mariés. Il s’agit bien d’un roman jeunesse, mais qui, à nouveau, peut aussi toucher les plus grands. Les années 1960 donc, en compagnie de Vivianne, jeune épouse lasse de son boulot et de Jérôme, son mari, qu’elle aime éperdument mais dont elle ne peut s’empêcher de voir les défauts, tandis que lui étouffe, comme si les deux était déjà usés par le quotidien, la routine d’une vie qui démarre à peine. C’est aussi que dehors le monde vous appelle, et lorsque Vivianne rencontre la mystérieuse Kathleen, elle n’hésite pas longtemps quand cette dernière l’invite à partir sur les routes de l’Amérique - mais à une seule condition, de mettre Jérôme dans ses bagages. Ainsi démarre ce road novel à trois, en route vers l’aventure, la découverte, l’apprentissage de soi, des autres, de ses émotions et des sentiments. Si on s’éloigne ce sera bien sûr pour mieux se retrouver, changer, se transformer, mais jamais totalement car on ne devient jamais complètement un autre. Un voyage passionnant dans le creux de la contre culture, où tout n’est pas toujours rose, mais où on apprend à se parler, s’écouter, tout ça au fil d’une plume qui tente de capter le rythme de l’époque, et surtout donne envie de partir soi-même. Une belle manière de faire revivre une période révolue où les grands questionnements identitaires ont commencé.

>> A lire dès 14 ans, 12 pour les plus averti.e.s !


The Black Kids (C) Slalom

La vie c’est pas de la fantasy. Certains hurleront en lisant une telle affirmation, mais ça fait du bien de lire des romans qui ne prennent pas nos enfants pour des condamnés de l’imaginaire sous cloche, ces univers de carton pâte où l’on ne rentre en contact avec le monde que par des paraboles. Ainsi de The Black Kids, premier livre de l’autrice afro-américaine Christina Hammonds Reed qui nous plonge dans le Los Angeles de 1992, en pleines émeutes suivant l’acquittement des policiers qui ont passé à tabac Rodney King. Un roman d’immersion dans un évènement crucial de l’histoire américaine, vu par une adolescente noire de 17 ans, Ashley, vivant avec sa famille dans un quartier tranquille de la ville. Ayant grandi dans un environnement aisé, elle n’a jamais vraiment été en proie à la discrimination (ou peut-être l’avait elle intériorisé, passé sous silence), et lorsque L.A s’embrase et bascule dans la violence, c’est tout son quotidien qui progressivement se voit lui aussi bouleversé, contaminé, remettant en cause sa place, à elle, dans cette société si fortement divisée. Si le contexte peut sembler lointain pour un adolescent français, il n’en apprendra pas moins pourtant sur des questions essentielles : identité, communauté, justice et bien sûr racisme, l’autrice décryptant avec finesse les racines de la ségrégation. Malgré un début qui a du mal à s’installer, le roman prend ensuite son envol et dépeint avec un réalisme saisissant une époque en l’articulant avec cet âge décisif qu’est l’adolescence.

>> A lire dès 13 ans


Ceci est mon coeur (C) Causette & Rageot

Après Ceci est mon corps, paru l’an dernier et dédié au corps féminin ou transgenre, le magazine Causette et l’éditeur Rageot récidivent avec Ceci est mon cœur, cette fois dédié à l’amour au féminin. Sur le même principe que l’ouvrage précédant, le livre se compose de six nouvelles, par si autrices, alternant littérature et récit journalistique. Six façons donc de voir et parler du sentiment amoureux quand on est femme, à destination des adolescentes comme de toutes celles, et ceux, qui croient encore que sur le sujet, la messe est dite. Car comme le souligne la préface : « Aimer au grand jour qui elles souhaitaient aimer, pour les femmes, fut longtemps une bataille. Ca l’est parfois encore.» Chaque récit apporte ainsi son éclairage et explore autant de questions existentielles, identitaires, culturelles, sociétales, sociales, historiques, familiales, psychologiques voire scientifiques avec le texte de la journaliste Lauren Malka, qui tente ni plus ni moins que sonder le coup de foudre à l’aide des neurosciences. Un joli florilège, dont on appréciera en particulier la nouvelle d’Anne Cuxac, qui en s’inspirant de l’histoire d’une de ses grandes tantes, lesbienne, nous raconte celle de l’une des pionnières de la libération des femmes et de la cause LGBTQ. Certains passages mettront peut-être mal à l’aise des parents, donc à consulter plutôt qu’offrir les yeux fermés. (Et on ne pourra que pousser les garçons à s’y intéresser !)

>> A lire dès 14 ans - ou 12 pour les plus éclairé.e.s !


Sweet Sixteen (C) Casterman

Attention, petit best seller et vrai grand livre. Publié en 2014, ce roman d’Annelise Herutier, auteure prolixe (plus d’une trentaine de titres), plonge en plein dans l’Amérique ultra conservatrice de la fin des années 1950. Direction l’Arkansas, alors que vient d’être promulguée la loi mettant fin à la ségrégation dans les lycées. L’histoire s’inspire de l’affaire des Neuf de Little Rock, où des jeunes noirs qui s’étaient inscrit à la Little Rock Central High School (après avoir été sélectionnés parmi des milliers d’autres), avaient vu leur entrée refusée par le gouverneur de l’Arkansas, qui n’avait pas hésité à employer la garde nationale de son état pour leur empêcher l’accès, se lançant dans un bras de fer avec le gouvernement, espérant maintenir des lois ségrégationnistes en vigueur depuis la fin du siècle passé. Cet évènement sera l’un de ceux fondateur du mouvement des droits civiques, il engendrera de tels remous que le président Eisenhower devrait faire intervenir l’armée pour que la loi soit appliquée. S’immergeant donc dans ce contexte riche en suivant l’histoire de deux adolescentes à l’aube de leur seize ans, Grace, la blanche, et Molly, la noire comptant parmi les neuf lycéens inscrits. Annelise Heurtier signe un roman passionnant, instructif, qui ouvre grand les yeux sur le racisme, aux Etats-Unis comme partout ailleurs.

>> A lire dès 11 ans


Trois filles en colère (C) Gallimard jeunesse

D’abord, le livre : Trois filles en colère est conçu comme ce cahiers regorgeant de photos, de coupures de journaux, d’extraits découpés, de cartes et autres lettres manuscrites que l’on aurait trouvé caché dans le placard ou le grenier d’un parent, de préférence une mère ou grand-mère. Au fil des pages, la lecture est ponctuée de ces archives qui veulent mettre le lecteur dans l’ambiance, l’esthétique d’une époque, comme on écouterait une mix tape composée de ces morceaux choisis telle une suite de mélodies nostalgiques qu’on aurait pas vécu. L’époque, c’est ici celle de mai 1968 et des deux années qui précèdent. A travers un récit épistolaire à trois voix, de femmes, dans trois pays (France, Grèce, Allemagne), qui chacune vit à sa manière le grand mouvement révolutionnaire qui gronde à travers le monde, Isabelle Pandazopoulos compose un fantastique récit choral sur la jeunesse au moment où celle-ci chante son désir de liberté avec le souffle de la révolte. Toutes nées en 1949, ses personnages ont alors à peine vingt ans. Elles viennent de milieux différents, et nous apprennent à observer la grande Histoire par le biais des petites. Un procédé classique qui ici trouve un vrai souffle romanesque et permet de s’interroger avec intelligence sur ce grand chambardement socio-culturel que représente cette période charnière, autant que sur des questions intemporelles qui forgent notre conscience collective.

>> A lire dès 11 ans


Les petites reines (C) Gallimard jeunesse

On ne pouvait clôturer cette liste sans un livre de Clémentine Beauvais, autrice désormais star du genre, et pas seulement puisqu’elle est devenue depuis quelques années l’une des favorites d’un lectorat adulte, pour qui elle vient de publier son premier livre (Décomposée, récit en vers inspiré de Baudelaire). Prix Lire du meilleur roman jeunesse 2015, faut-il présenter encore Les Petites reines, récit chouchou de toutes celles (et ceux) tombés amoureux de la plume de cette surdouée de 32 ans qui, en plus de son activité d’écrivaine est aussi traductrice et enseignante-chercheuse à l’Université de York ? Le livre raconte les péripéties de trois « boudins » de Bourg en Bresse (ça fait rêver !) partant pour Paris à vélo afin de rejoindre la garden party de l’Elysée du 14 juillet. Elus boudins d’or, d’argent et de bronze sur Facebook, elles décident de retourner ce titre ingrat à leur avantage pour financer leur road trip - puisque c’est en vendant du boudin, en route, qu’elles se font un peu d’argent. Accompagnées du frère handicapé de l’une d’elles, les voilà donc embarquées sur les routes de France où elles ne manquent pas d’attirer l’attention des réseaux. Véritable feel good novel dont pas la moindre des réussites est d’être une véritable comédie, Les Petites reines emballe par son rythme trépidant, ses personnages attachants qui ne perdent jamais leur sens de l’autodérision et finissent pas s’assumer, avec force et courage. Un roman généreux, débordant, malin, qui derrière son ton en apparence léger, trouve toujours la bonne distance sur des questions lourdes comme le harcèlement et la confiance en soi. Un roman d’amitié et et de liberté surtout, qui sait parler avec finesse de tolérance et de solidarité avec un écho évidemment féministe, ceci avant que la tendance n’envahisse les étales des libraires.

>> A lire dès 11 ans

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) JF

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