Michel, technicien, centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux

« Mon père travaillait à EDF, il m’a fait passer le concours d’entrée après mon année de première technique, en électrotechnique. J’ai intégré l’école EDF de Seine-et-Marne. Après 18 mois, j’ai été muté dans une centrale nucléaire, celle de Saint-Laurent-des-Eaux, en 1979. J’avais 19 ans, j’ai fait 6/7 mois et je suis parti à l’armée. A mon retour, j’étais rondier, donc agent technique, au service conduite sur la tranche 1 - le réacteur graphite-gaz accidenté en 1969. Au bout de quelques années, je suis passé technicien d’exploitation. Normalement, c’est un poste qui te forme pour devenir opérateur. A la fin des années 1980, je suis passé sur la tranche 2 - le réacteur graphite-gaz accidenté en 1980. Au début des années 1990, ces deux tranches ont été arrêtées et j’ai été nommé opérateur réacteur à l’arrêt.

« Je me suis rendu compte qu’on nous mentait »

A la fin des années 1980, j’ai regardé un reportage, je crois sur Arte, sur le réacteur de Three Mile Island, qui avait été accidenté en 1979. Le reportage expliquait que près de 50 % du cœur avait fondu. Pourtant on m’avait toujours dit qu’il n’y avait pas eu de fusion à Three Mile Island. Je me suis rendu compte qu’on nous mentait. Or on avait deux réacteurs jumeaux à côté à Saint-Laurent-des-Eaux - les réacteurs à eau pressurisée - et on nous cachait que le cœur peut fondre. Donc j’ai commencé à me renseigner sur les deux accidents de Saint-Laurent, et j’ai trouvé plein d’informations.

Je suis entré au syndicat (la CGT), j’ai intégré le comité d’hygiène et sécurité, dont je suis devenu le secrétaire. Là, tu t’opposes forcément à la direction puisque tu défends les salariés. Ce que le directeur n’appréciait pas. Petit à petit, j’ai acquis la certitude que le nucléaire était mensonger. On nous exposait à des doses de radiation qu’on pouvait éviter…

C’est devenu de plus en plus conflictuel avec la direction. J’ai découvert les contaminations au plutonium. Et on a mené une longue bataille pour faire reconnaitre ces contaminations.

Au milieu des années 1990, la direction a commencé à réduire le soutien au syndicat et le secrétaire de section m’a demandé de mettre la pression. J’ai donc publié sur le site de la section un article sur la contamination au plutonium de la Loire. Ça a fait un esclandre, la direction a organisé une chasse aux sorcières pour savoir qui était l’auteur. Au bout de 3 semaines, le syndicat a retiré l’article, la direction ayant... rétabli le budget !

En fait, plus d’une dizaine de salariés avaient été contaminés au plutonium en 1995, ç’est pour cette raison que j’avais fait toute cette recherche sur la pollution au plutonium. Et on a obtenu une attestation de contamination au plutonium pour tous les agents de terrain.

« Le directeur m’a même dit que je pouvais aller me suicider ! »

En 1998, j’ai publié dans la revue de l’association Sortir du nucléaire un article pour expliquer le problème du silo où étaient entreposées les chemises en graphite des cartouches d’uranium. C’était un vieux silo semi-enterré, mal entretenu, avec tôle très fine pour assurer l’étanchéité, et tout cela noyé dans la nappe phréatique. Je l’ai signé de mon nom, comme syndicaliste CGT et secrétaire du CHSCT.

Un matin je suis arrivé, et j’ai eu droit à un vrai procès de Moscou : le directeur avait fait convoquer tout le personnel par les chefs de service pour dénoncer ce que j’avais fait et démentir mes informations. Et du jour au lendemain, j’ai été mis au placard, sans travail. Quand je demandais aux cadres ce qui se passait, ils m’expliquaient que c’était le directeur qui m’avait interdit de travail. Le directeur m’a même dit que je pouvais aller me suicider !

Je suis resté un peu plus de deux ans dans le placard. Quand le nouveau directeur est arrivé, il a rencontré le personnel. Quand ça a été mon tour, je lui ai dit que j’étais au placard, et c’est lui qui m’a remis au travail et j’ai eu un peu d’avancement.

Le syndicat m’a toujours soutenu sauf quand j’ai fait ma déclaration d’accident du travail. Le syndicat pensait que ce n’était pas possible. J’ai eu une radiodermite, une brûlure de la peau due à l’irradiation. C’est grâce à une membre du Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN) que j’ai pu faire ma déclaration. Ça a été validé par la Sécurité sociale en 2001. Mais dans le rapport annuel de la centrale, ma maladie professionnelle n’y était pas…

Dans les années 1990, on avait une médecin du travail de combat, elle faisait des déclarations d’accident du travail pour le plutonium, l’amiante… Elle déclarait en moyenne cinq maladies professionnelles par an. Du coup, la direction a réussi à la muter en la sortant du nucléaire, et à la place on a eu un médecin du travail très « corporate ». En cinq ans, il a réussi à ne déclarer qu’une maladie professionnelle, la mienne.

« Il y avait beaucoup de gars sous antidépresseurs, certains étaient de véritables zombis. »

Durant toutes mes années dans la centrale, j’ai vu d’autre cas de salariés harcelés. L’un de mes collègues techniciens était plus compétent que son chef. Il a donc été sorti de son service, et mis à des postes subalternes. Un autre de mes collègues rondiers s’est suicidé parce qu’on lui a refusé son avancement au poste de technicien, alors que cela faisait des années qu’il était présent et qu’il avait toutes les compétences. En fait, on avait un ingénieur conduite qui était un vrai harceleur : il s’amusait à aller voir les rondiers et leur faire miroiter leur promotion. Ce collègue n’a pas supporté de ne pas être nommé alors que cela faisait cinq ou six fois qu’il postulait. Sur une autre tranche nucléaire, il y a eu un autre suicide. Il y avait aussi beaucoup de gars sous antidépresseurs, certains étaient de véritables zombis.

Les questions sur le harcèlement moral n’étaient pas traitées en CHSCT. Sauf une fois. Il y avait un chef de service qui insultait en permanence son équipe... Je leur ai dit de l’enregistrer et comme le directeur ne voulait rien faire, on a abordé son cas en réunion du CHSCT, et on a réussi à le faire partir. Mais le syndicat ne m’a pas vraiment soutenu parce qu’il ne voulait pas qu’on s’attaque aux personnes.

J’ai réussi à quitter Saint-Laurent-des Eaux en 2005. Je voulais éloigner mon fils de la centrale. Après quelques péripéties, c’est un dirigeant de la branche hydro qui m’a convoqué à Paris et qui m’a proposé un poste dans le Sud-Ouest.

J’ai pu reprendre un peu d’avancement pendant mes dix années de travail à l’hydraulique. »