(Ré)écouter Moondog en 2021

Par la grâce d’un livre inaugurant une nouvelle collection de la Philharmonie de Paris, Moondog sort d’un relatif oubli. Tout en expliquant en quoi cet extraordinaire musicien fut l’inventeur d'un “jazz amérindien” qui n’appartient qu’à lui, l’ouvrage rappelle que le personnage fut aussi fascinant que son œuvre.

La Philharmonie de Paris lance « Supersoniques », une collection d’ouvrages dédiée à « ces personnalités qui par le pouvoir des sons ont donné forme à une œuvre, un monde, une théorie, une utopie… bousculant les frontières entre les disciplines et transformant la société. »

Moondog est le premier artiste à être honoré par cette collection, avec un texte de Guy Darol illustré par Laurent Bourlaud. Leur ouvrage était nécessaire pour remettre l’artiste en mémoire si l’on en croit les indications en nombre de « fans » sur les plateformes de streaming d’un musicien que plus grand monde ne semble écouter.


Moondog, Guy Darol et Laurent Bourlaud, éditions Philarmonie

Et pourtant : comment serait-il possible d’oublier Moondog ? Ce personnage « bigger than life », clochard céleste dont l’imposante carrure, la longue barbe de chamane recouvrant un visage aveugle et l‘improbable look de viking impriment pour toujours la rétine de celui qui le découvre. Peut-être à cause d’une discographie chaotique et peu rééditée, ou à cause d’une moindre curiosité du public pour les artistes marginaux qui ne cherchent pas de leur vivant à écrire leur propre légende, ceux dont l’impact sur l’époque s’estompe avec elle et le souvenir s’évanouit au fil des années.

Pour transmettre leur histoire, il est nécessaire de s’en remettre aux passeurs capables de restituer leur force et transmettre la passion en héritage. C’est bien l’objectif de ce court et passionnant ouvrage.

Le Viking de la 6e Avenue

Louis Thomas Hardin, né en 1916, perd la vue à l’âge de 16 ans après avoir ramassé un bâton de dynamite sur une voie ferrée qui lui explose au visage. Il apprend la musique dans différentes écoles pour enfants aveugles puis obtient une bourse en 1943 pour étudier la musique à Memphis. A l’âge de 27 ans, il abandonne sa femme et prend le bus pour New York City, muni de seulement 60 dollars. Des années 1940 aux années 1970, il se pose sur une intersection de la 6e avenue et adopte un mode de vie proche du vagabondage. Il joue sa musique sur les trottoirs, déclame ses poèmes dans la rue et adopte un style inspiré des vikings qu’il arborera sa vie entière : une grande cape et un casque à cornes (il apprendra à son grand désarroi vers la fin de sa vie que les vikings n’en portaient pas).

Moondog, the viking of the 6th avenue (Honest Jon's, 2006)

Louis Thomas Hardin adopte le pseudonyme “Moondog” à l’âge de 31 ans, en hommage au chien de son enfance qui hurlait à la lune. Sa notoriété grandit malgré son mode de vie, et nombreux sont les artistes, parfois très connus, qui viennent le voir sur son bout de trottoir. Il est toujours dans un état avancé de clochardisation lorsqu’un ponte du label SMC amène à la réalisation d’un premier 78 tours.

Son talent est immense et l’emmène vers des voies expérimentales. Il crée ses propres instruments, développe un style unique et imagine un « jazz amérindien » ancré sur une triple inspiration : la musique classique européenne (Bach, Beethoven), les rythmes tribaux des indiens d’Amérique (auxquels il fut initié enfant) et le jazz afro-américain. Il fréquente le bopper Charlie Parker et le « King of swing » Benny Goodman, mais aussi des chefs d’orchestre classique, dont Leonard Bernstein. L’enregistrement d’un disque avec Charlie Parker est d’ailleurs programmé, mais ne se fait pas en raison de la mort de celui-ci.

L’événement inspirera à Moondog un titre en hommage au saxophoniste : Bird’s Lament, qui reste l’un de ses plus connus. Un sample du morceau réalisé par Mr. Scruff en 1999 pour son titre Get a Move On - au succès immense - ressuscitera d’ailleurs un temps l’intérêt du grand public pour la musique de Moondog, l’année de son décès.

Une musique qui rassemble, de Philip Glass à Janis Joplin

Moondog tente un temps l’ermitage dans le New Jersey à Mount Pleasant, avant de revenir s’installer dans sa rue new yorkaise. Un jeune pianiste : Philip Glass, l’invite à jouer des percussions sur ses enregistrements. Steve Reich et Terry Riley collaborent aussi avec lui. Trois grands noms de la musique minimaliste contemporaine, dont Moondog refuse pourtant de se considérer comme un parrain : il change de chemin. Plus tard, le producteur Jim Guercio lui offre la possibilité d’enregistrer ses compositions. Moondog a l’opportunité d’enregistrer dans les plus grands studios de la côte Est, il signe quelques contrats avec de prestigieux labels (Epic, Prestige) sans renoncer à son mode de vie. Son éthique « do it yourself » peut être comparée à celle qu’adopteront les punks dans la deuxième moitié des années 1970 : l’artiste ne s’embarrasse pas des contrats, ne recherche à assurer son confort matériel, préférant s’investir complètement dans sa musique sans s’intéresser à la façon dont la recevra le public.

Le succès vient quand même, presque malgré lui : en 1967, Janis Joplin et son groupe The Big Brother and The Holding Company reprennent une de ses compositions : All is Loneliness. En 1969, il enregistre au studio Columbia entouré d’une formation de 50 musiciens. Une unique journée d’enregistrement suffit pour réaliser un album sobrement intitulé Moondog, qui trouve miraculeusement son public (il est même classé dans les meilleures ventes du magazine Billboard). L’artiste est alors approprié par les poètes de la Beat Generation : Allen Ginsberg et William Burroughs lui proposent des collaborations.

German years (Strange Music)

Mais Moondog s’exile bientôt en Allemagne, où il décide de s’installer après un concert à l’invitation d’une jeune étudiante qui convainc ses parents de lui offrir l’hospitalité. Il enregistre encore, rarement, et se produit régulièrement sur scène (l’ouvrage raconte un de ses derniers concerts aux Transmusicales de Rennes) jusqu’à sa mort, en 1999 à l’âge de 83 ans.

Recommandations d’écoute

Parce qu’une musique qui s’affranchit de toutes les modes reste éternelle, il est urgent d’écouter - ou réécouter - Moondog en 2021, après avoir lu le « Moondog » de Guy Darol et Laurent Bourlaud.

- La compilation The Viking of the 6th Avenue (Honest Jon's, 2006), avec pas moins de 35 titres variés est une bonne entrée en matière.

- L’album Moondog enregistré pour Columbia en 1969 a été réédité en CD et vinyle plusieurs fois. C’est un incontournable de l’artiste, sans doute son chef d’œuvre. On y trouve Bird’s Lament mais aussi Stamping Ground que beaucoup ont découvert sur la bande son du film The Big Lebowski des frères Coen (dernière réédition CD et vinyle CBS, 2017).

- Trois célèbres albums enregistrés pour le label Prestige en 1956 et 1957 ont été réédités en deux CD sous leurs titres originaux Moondog et More Moondog (ce dernier ajoutant en bonus The Story of Moondog). On trouve sur More Moondog le morceau All is Loneliness repris par Janis Joplin (rééditions CD Warner Music).

- H’art Songs (Kopf Records, 1979) est l’un des albums les plus accessibles de Moondog, composé d’une dizaine de chansons principalement articulées sur le piano et la voix. Atypique pour l’artiste, mais très émouvant.

- Enfin, The German Years est un double CD (chez Strange Music) qui documente les travaux les plus tardifs de Moondog (1977-1999)

Tous ces disques sont disponibles en CD, parfois en LP, et sur les plateformes de streaming.


Crédits photo/illustration en haut de page :
© Cité de la musique - Philharmonie de Paris, 2021