Sylvie, ex-manager et chef de projet, EDF/SEISO, Toulouse

« Je suis entrée chez EDF en septembre 1986, après mes études. J’avais un master de sciences économiques et un DESS d’administration des entreprises. J’ai commencé à la centrale nucléaire de Chinon, au service comptable. Au bout d’un an, ce qui est très rapide chez EDF, on m’a proposé quatre postes. J’ai choisi celui d’adjointe du service achats et marchés, toujours au sein de cette centrale nucléaire de 4 tranches. A 26 ans, je suis donc devenue manager d’une équipe de 50 personnes. J’ai assumé ce poste pendant quatre ans.

En 1991, mon mari a été muté à Toulouse. Comme nous avions une petite fille, je l’ai rejoint au plus vite, en acceptant un déclassement dans la distribution. Pour pouvoir retrouver mon grade, j’ai obtenu, un an et demi plus tard, un poste au sein de l’unité de services et ingénierie du sud-ouest (SEISO) à Toulouse, dans le pôle RH de direction. Nous étions deux, placés sous la responsabilité hiérarchique du directeur adjoint de l’unité.

A côté de ce pôle RH de direction, se trouvait un service de ressources humaines, de 60 - 70 personnes. Peu après mon arrivée à SEISO, le chef de ce service a jeté son dévolu sur moi, en m’indiquant : « je vous veux dans mon service ». Pour moi, cadre et salariée d’EDF, cela a marqué le début de mes problèmes. Sans fin.

« Une fille chassait l’autre, et il n’acceptera pas que j’aie « osé », moi, lui dire non »

En 1994, je me suis en effet absentée en congés maternité. Quand je suis revenue, ce chef de service avait œuvré pour me récupérer. Au 1er janvier 1995, mon collègue (qui subira lui les contrecoups de cette situation !) et moi avons été mutés d’office dans ce service de ressources humaines. Cela a marqué le début de la fin de toute ma carrière à EDF pour les 20 ans à venir car ce chef de service était un harceleur sexuel : une fille chassait l’autre, et il n’acceptera pas que j’aie « osé », moi, lui dire non. Son comportement à mon égard, notamment en réunion, constituait un sujet d’amusement pour tous les cadres masculins du service, qui n’hésitaient pas alors à me « taquiner » avec ça... Ce comportement sexuel « autorisé » rejaillissait aussi sur les managers subordonnés. Lors de mes entretiens individuels, mon N+1 me parlait plus de mes tenues vestimentaires que de mon travail… J’ai fait aussi une mission avec ce N+1, en Andorre. Quand on est arrivé à l’hôtel, il n’avait réservé qu’une chambre pour deux. Et quand son successeur est arrivé, il nous a tous convoqué individuellement dans son bureau, et quand je suis arrivée, il m’a immédiatement demandé s’il fermait la porte à clé !

Je ne me suis pas plainte tout de suite car chez EDF, surtout quand on est cadre, on n’a pas le droit de se « plaindre ». Et à l’époque, mais toujours aujourd’hui car il vient d’y avoir de nouveaux cas d’harcèlement sexuel, EDF considérait que c’était un problème de femmes, et pas un problème d’entreprise, comme l’explique l’article d’une revue de l’époque. D’ailleurs, lorsque mes divers directeurs successifs seront informés de tels faits, ils n’y verront jamais rien d’anormal.

Moins d’un an et demi après mon arrivée dans ce service, j’ai déclaré une première dépression. La pression exercée sur moi était très forte. Ce chef de service m’admirait, et en même temps, il me cassait tout le temps. Il a bloqué mon déroulement de carrière. J’ai alors été placée en arrêt-maladie durant un mois. Mon médecin m’avait prescrit des antidépresseurs mais à 34 ans, étant maman de deux jeunes enfants, cela m’a fait peur de les prendre. Comme je suis plutôt une battante, j’ai pensé que je pourrai « m’en sortir seule ». Je ne savais pas que la dépression est une véritable maladie, et qu’elle vous entraine vers le fond. J’ai donc « coulé » pendant des années sans comprendre ce qui m’arrivait. Et ma santé n’a cessé de se détériorer, sans être aucunement protégée dans le cadre professionnel.

« Il a utilisé les techniques de harcèlement moral de l’entreprise ! »

Quand je suis revenue au travail, j’ai pourtant commencé à parler ouvertement de ma situation au médecin du travail et aux représentants du personnel : aucun d’eux ne m’a aidée. Aucune alerte n’a été lancée. Aucune enquête n’a été réalisée. Mon chef de service, ainsi « protégé », a pu reprendre son harcèlement à mon encontre sans me laisser aucune issue : plus je disais non, plus il me harcelait. Et pour me harceler, il a tout simplement utilisé les techniques de harcèlement moral de l’entreprise ! Ainsi j’ai par exemple cherché à fuir ce contexte délétère en postulant sur d’autres postes officiellement publiés par EDF mais mon chef de service harceleur m’en a découragée. Il m’expliquait que ces postes étaient déjà tous pourvus - ce qui, de fait, est une constante à EDF. A la place, il m’organisera ce dont je n’avais jamais entendu parler auparavant en 13 ans d’entreprise, un « entretien exploratoire », officieux, avec un autre chef de service du SEISO (de Bordeaux), pour un poste qui correspondait parfaitement à ce que j’avais fait à Chinon au service achats et marchés. Pourtant, le chef de service rencontré ne m’a reconnu aucune capacité. En fait, on a très peu parlé du poste durant l’entretien, ce manager a préféré encenser mon chef de service ! Et à la fin, cet autre N+2 qui ne me connaissait pas m’a dit : « vous êtes consciente maintenant que vous avez la tête sous l’eau ? »

De fait, quand vous êtes harcelés à EDF, c’est un rouleau compresseur d’un groupe de 160 000 personnes qui vous passe dessus. Après 5 ans de harcèlement, ma dépression était devenue très importante, avec des idées suicidaires. Ce qui m’a sauvé, ce sont mes deux petits enfants.

Fin 1999, j’ai été arrêtée pendant quatre mois, et placée durant 8 mois sous anxiolytiques et antidépresseurs hautement dosés, et autant de mois de suivi psychothérapeutique. Pourtant, quand j’ai repris le travail début 2000 mon chef de service a immédiatement recommencé à me harceler. On n’était plus sur du harcèlement sexuel, cela avait évolué en harcèlement moral. Il m’a dit, alors que j’étais cadre bac + 5 et ex-manager d’un service de 50 personnes, que « je n’étais plus bonne que pour les petites études ». Au bout de 2 mois, j’ai contacté le directeur pour l’informer de ce qui se passait, et lui demander d’agir. Pendant presqu’un an, il n’a rien fait. Il dira plus tard avoir fait une enquête que je n’ai jamais vue, et que personne ne possède, et qui aurait conclu en l’absence de harcèlement.

« Six ans de harcèlement, ça fait des dégâts dans un couple »

Fin 2000, j’ai eu mon troisième bébé, que la dépression avait jusque-là empêché. J’ai tout fait pour prolonger mon absence en congés maternité le plus longtemps possible, sans plus d’envie de revenir à EDF, car j’étais épuisée. Littéralement détruite. Je suis restée absente deux ans, je n’avais plus de salaire. Mais, six ans de harcèlement et le temps nécessaire à la reconstruction, et désormais en sus des problèmes financiers, ça fait aussi des dégâts dans un couple. On a entamé une procédure de divorce. Ça m’a obligée à reprendre le travail, à EDF.

J’ai informé le même directeur que je ne voulais pas reprendre dans le même service. J’ai aussi informé de nouveau le médecin du travail et le médecin conseil (dit) de sécurité sociale, qui sont tous les deux salariés d’EDF. Ils n’ont rien voulu savoir et j’ai été replacée dans le même service RH. Ils m’ont simplement expliqué que mon harceleur était parti à la retraite. Mais sa remplaçante était son ancienne N+1. Elle l’avait soutenu... Elle m’a donc harcelée à son tour, et dévalorisée en me disant « que je n’étais pas du niveau », « j’étais ingérable », « que j’étais agressive avec mes collègues, notamment avec ma hiérarchie », « que je ne savais pas piloter un projet », etc... Mes missions étaient pourtant effectuées pour des clients internes à EDF, en clair d’autres managers pas de ma hiérarchie directe, et eux tenaient un discours inverse - « experte dans son domaine », « force de proposition », « autonome »... -, jusqu’à demander à pouvoir retravailler avec moi !

« Un régime de destruction en bonne et due forme »

En 2004, après deux nouvelles années de ce régime de destruction « en bonne et due forme », je suis de nouveau tombée en dépression. Là, j’ai exigé du médecin du travail qu’il « me sorte de là ». J’ai été sortie du service RH mais ils m’ont maintenue à SEISO, sans poste, auprès d’une direction qui faisait donc partie de mes harceleurs. Au bout de six mois, ils m’ont donné une mission aux archives, disant que « si je faisais mes preuves » j’aurais un poste à l’organigramme ! Mon nouveau chef de service m’a soutenue comme il a pu. A la fin de cette mission, qui était un projet national, celui qui l’avait dirigée m’a envoyé des félicitations par écrit, disant notamment être « impressionné par le travail réalisé ». Ça me permettra d’obtenir et un poste à l’organigramme et un grade supplémentaire, mais uniquement parce que j’ai menacé ma direction d’alerter désormais le niveau national.

A la fin de cette mission, on m’a diagnostiqué un cancer certainement dû à mon état d’épuisement chronique depuis 12 ans, y compris immunitaire, avec des complications nosocomiales. J’ai dû arrêter un an. A mon retour, j’étais épuisée par la maladie, les traitements et leurs conséquences mais le médecin conseil m’a opposé sous la forme de menace ma possible mise en invalidité « si je devais encore prolonger mon arrêt de travail ». J’ai donc repris début 2008, toujours à SEISO, à un nouveau poste juridique lié à l’exploitation hydraulique, domaine dans lequel je ne connaissais rien… Comme le harcèlement exercé par la direction, désormais d’ordre moral et institutionnel, continuait j’ai prévenu mon directeur fin 2009 que j’allais informer l’échelon national. Il a répondu que si je faisais ça, et si je saisissais les Prud’hommes, je deviendrais « l’ennemie de l’entreprise » ! Comme je l’étais manifestement déjà, j’ai donc alerté le niveau national d’EDF. Aussitôt, mon dossier a été renvoyé au directeur local, « pour traitement » !

Fin 2010, n’en pouvant plus, j’ai pris trois mois de congés, de nouveau non rémunérés. A mon retour, début 2011, j’ai saisi le conseil des prud’hommes, cela a été pire que tout. Comme EDF devait justifier tout ce que l’entreprise a fait contre moi depuis 1995, des faux ont été faits, y compris d’ordre médical… En 2012, le médecin conseil d’EDF m’a notamment imposé une expertise psychiatrique. Dans son faux rapport, l’expert que j’ai vu à peine 10 minutes, ne faisant référence qu’aux premières années de mon harcèlement, sexuel donc, estime que je pouvais « peut-être développer un sentiment de persécution ! ». Et il précise que seule une enquête administrative, menée par l’employeur, EDF donc, permettrait de lever son doute médical… Mon médecin psychiatre m’avait pourtant arrêté pour « état dépressif réactionnel ». Mais il n’a pas été interviewé.

En 2011, j’ai parallèlement saisi le comité exécutif d’EDF. Là non plus, je n’ai obtenu aucun retour. J’ai renouvelé en 2012, saisissant cette fois la DRH du groupe. Et une fois encore, j’ai vu mon dossier « redescendre » ! J’ai dû insister pour obtenir un retour de l’employeur. La réponse est arrivée fin 2012, sans que je n’aie été ni reçue ni entendue. Elle tient en deux lignes, toujours les mêmes : une enquête a été faite… dont personne ne possède les résultats mais qui aurait encore conclu en l’absence de harcèlement et de discrimination exercés à mon encontre ! Et EDF n’explique pas comment j’ai pu obtenir en 6,5 ans 8 reconnaissances avant mon harcèlement, puis seulement 9 au cours des 21,5 années suivantes... 

« 180 000 euros, le prix du silence »

A partir de 2012, j’ai saisi l’inspection du travail, à plusieurs reprises. Mais sans enquête, elle n’a, elle non plus, « rien identifié d’anormal » dans ma situation salariée. Fin 2012, EDF a quand même fini par me proposer un poste à Paris, unique point de chute « possible » pour moi sur les 160 000 postes de travail que compte l’entreprise ! J’ai accepté cet éloignement qui m’était pourtant abusivement imposé à la seule condition préalable que ma situation de harcèlement soit résolue. EDF a refusé à nouveau, préférant me proposer 100 000 puis 180 000 euros pour que je quitte « plutôt » l’entreprise après 20 ans de harcèlement et de souffrances, de vie, professionnelle et personnelle, détruite, ainsi que ma santé. 20 ans de séquestration professionnelle, à SEISO. J’ai refusé « ce chantage au silence ».

En février 2013, j’ai saisi le CHSCT (1), qui n’agissait pas depuis 18 ans. Il a continué à ne rien faire. Le registre spécial, qui doit légalement enregistrer ce type d’alerte, tenu sous la responsabilité de l’employeur, n’a pas été renseigné !

Après mon retour de cancer, j’ai été de nouveau arrêtée plusieurs fois pour dépression. En septembre 2013, j’ai informé la direction, le médecin du travail et le CHSCT que je me mettais désormais en retrait de mon travail pour mise en danger de ma santé, demandant une fois encore l’ouverture d’une enquête. En riposte, EDF m’a immédiatement supprimé la totalité de mon salaire. Je suis restée sans salaire pendant trois mois et demi. Eloignée de mon lieu de travail, sans que personne ne s’inquiète de moi, salariée. Aucune enquête n’a été réalisée. Parallèlement, et parce que j’aurai refusé, dans le cadre aussi de la médiation subitement organisée aux Prud’hommes fin 2013, la somme « offerte » pour que je quitte l’entreprise en me taisant, EDF m’a menacée de me licencier d’une manière « plus ou moins abusive », en me prévenant que la justice est très longue à rendre ses décisions ! En décembre 2013, j’ai demandé à partir à la retraite, contre mon gré, avec 59 % de mon salaire qui n’aura pas évolué durant 20 ans, puisque qu’un tel licenciement m’aurait laissée sans ressources pour vivre, mes enfants et moi-même. Je suis partie définitivement d’EDF en mai 2014.

Depuis, je ne suis plus jamais malade, comme avant le harcèlement. Pour continuer à me faire taire, EDF agit désormais « via » l’alimentation électrique de mon domicile : coupure sauvage de mon alimentation durant 15 jours en 2016, menaces d’autres coupures ou réduction d’énergie, suppression de mon tarif particulier agent. Là encore, « tout le monde sait ». Pourtant ça fait quatre ans et demi que cela dure, et, là encore, en toute impunité. Ça fait 10 ans que mon dossier est toujours en cours aux Prud’hommes, et 6 ans que j’ai porté plainte au pénal. Je me suis constituée partie civile en 2020. Mais rien ne bouge : ma plainte n’est pas classée sans suite mais à ce jour aucun juge d’instruction n’a été nommé. On me dit « qu’on enquête » sans que personne ne veuille me faire le moindre retour depuis 6 ans. EDF est-elle donc un Etat dans l’Etat, où tout est permis ? Jusqu’à détruire des ressources humaines de l’entreprise ? Je me pose la question... »

(1) Le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail, instance représentative)

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