Tribune - Pourquoi Emmanuel Macron s'intéresse-t-il tant au vote des jeunes ?

Emmanuel Macron est en campagne auprès des moins de 30 ans, c’est un fait qui n’aura échappé à personne ces dernières semaines. Entre un Pass Culture de 300€ annoncé à grand renfort de stories sur Instagram s’inscrivant dans les codes et les références culturelles de cette génération, et l’annonce de la création d’un Pass sport de 50€, le terrain était préparé pour finir sur l’apothéose de cette séquence de communication : sa vidéo avec les Youtubeurs Mcfly et Carlito, tournée à l’Elysée. Une séquence qui n’aura pas manqué de faire réagir tant elle s’inscrit dans les codes de la publicité pour rompre avec ceux du politique, et qui laisse de nombreux observateurs entre rage et perplexité face à une nouvelle façon de faire de la communication politique.

Un électorat qui vote peu, mais…

Sociologiquement, le pari des jeunes semble étrange à première vue. D’ailleurs, si on compare leur poids électoral avec celui de leurs aînés, il n’y a pas photo.

Les 17-30 ans représentent près de 11 millions de personnes dans le pays. Les + de 55 ans eux sont 22 millions. Non seulement ils représentent plus du double de la tranche d’âge des « jeunes » mais en plus, ils s’abstiennent nettement moins puisqu’en 2017, ils n’étaient que 10% à ne pas être allé voter, contre plus de 20% des 17-30 ans.

Il y a donc 8,5 millions de votants à aller chercher sur cette tranche d’âge, contre 20 millions chez les 55 ans et plus.

Se focaliser sur cette génération semble absurde, à première vue. Mais dans le détail, cette génération incarne le duel qu’Emmanuel Macron cherche à imposer : celui entre LREM et le RN.

Objectif : Affaiblir l’emprise du RN

Avec un parti LR en ruines, qui traditionnellement surperforme auprès des plus âgés, le seul adversaire qui pourrait lui faire de l’ombre sur cette tranche d’âge est Xavier Bertrand, dont les derniers sondages montrent qu’il jouit d’une très grande popularité chez les seniors.

Une menace dont il semble parfaitement conscient, en témoignent les renforts qu’a reçus la liste LREM conduite par Laurent Pietraszewski pour les élections régionales dans les Hauts-de-France avec les candidatures des ministres Éric Dupont-Moretti, Gérald Darmanin, Agnès Pannier-Runacher et Alain Griset, dans le but avoué d’affaiblir suffisamment Xavier Bertrand pour qu’il ne soit pas en mesure de se présenter à la présidentielle.

Génération Z : Une puissance qui dépasse son simple vote ?

Démographiquement et économiquement, la génération Z ne représente pratiquement rien dans ce pays. Ils sont peu nombreux en regard du reste de la population, et son poids économique est dérisoire, tant la difficulté d’insertion dans le monde du travail et la précarité étudiante qu’elle subit la rendent dépendante du soutien des générations précédentes.

Pour autant, aucune génération ne dispose d’une force de frappe aussi colossale que celle qu’elle a réussi à se créer grâce à son mode de vie ultra-connecté.

À l’heure de l’individu média, où chacun, armé d’un simple smartphone, est un créateur de contenu dont l’audience dépasse pour beaucoup le millier d’individus, cette génération produit une quantité de contenu tellement supérieure à celles de ses ainés qu’elle dispose d’un pouvoir d’influence absolument démesuré par rapport à son poids réel.

Avec la génération Z, nous ne parlons plus à de simples spectateurs, nous parlons à des producteurs de contenu, à des gens qui peuvent amplifier le discours qu’on leur présente via les réseaux sociaux

Un pouvoir d’influence qui produit des effets concrets puisqu’elle lui permet d’imposer ses sujets dans le débat public. Intersectionnalité, écriture inclusive, véganisme, écologie… autant de thèmes qui restent dans le débat public par le seul pouvoir d’influence de cette génération.

Et c’est très certainement là-dessus que compte Emmanuel Macron.

Avec la génération Z, nous ne parlons plus à de simples spectateurs, nous parlons à des producteurs de contenu, à des gens qui peuvent amplifier le discours qu’on leur présente via les réseaux sociaux.

À l’heure où la puissance des médias traditionnels (TV, presse et radio) décroit lentement mais sûrement, et après une crise du Covid-19 qui a vu les plus de 50 ans utiliser de plus en plus les réseaux sociaux, les campagnes de communication sont amenées à massivement se digitaliser.

Être le candidat préféré de la génération qui y créé le plus de  contenu est assurément un moyen non négligeable pour gagner cette lutte numérique que vont se livrer les candidats dans les mois à venir.

Génération Z : des pourrisseurs hors pair

Mais le plus grand talent de la génération Z n’est pas de donner de la visibilité aux causes qui lui tiennent à coeur. Son plus grand talent, c’est de pourrir et de démolir celles qui ne lui plaisent pas, et en politique, c’est Donald Trump qui a été le premier à en faire les frais.

En juin 2020, c’est leur mobilisation concertée sur le réseau social TikTok qui a permis le sabotage en règle du meeting de Tulsa de Donald Trump, qui devait marquer le lancement en grandes pompes de sa campagne.

Pour assister à ce meeting, il fallait réserver des places, gratuitement, via un site internet. Ces jeunes internautes se sont donnés le mot et ont réservé un maximum de places tout en n'ayant aucune intention d’y assister, dans le seul but de limiter au maximum le nombre de supporters de Trump qui se rendraient au meeting.

Résultat : les images de Trump faisant un discours devant des gradins au 3/4 vides ont fait le tour des Etats-Unis, et lui ont fait prendre un retard de plusieurs semaines dans la création d’une dynamique de campagne.

Je ne doute pas que ce genre d’action puisse inspirer les équipes de LREM, qui, rappelons le, sont dotées depuis 2016 d’une cellule « riposte numérique » qui s’illustre dans le sabotage régulier des arguments des différentes oppositions.

Le pari de la popularité

Malheureusement pour Emmanuel Macron, son bilan pour la jeunesse après 4 ans de mandat est terrifiant.

Depuis 2017, les jeunes sont la cible de nombreuses réformes qui ont rendu leurs conditions de vie plus difficiles et leur avenir plus incertain.

Avec Parcoursup et la réforme du lycée, leurs chances d’accéder à une bonne formation se sont réduites, et ont creusé les inégalités entre les jeunes issus des centres-villes favorisés, et les autres (banlieues et «province»).

Emmanuel Macron n’est pas non plus au rendez-vous des attentes de cette génération en matière de climat, en attestent le non-respect des accords de Paris et ses renoncements /aménagements sur les néonicotinoïdes, le glyphosate et l’interdiction du plastique jetable.

La question également des violences policières, au cœur des préoccupations d’une partie de cette génération comme l’a prouvée l’immense succès de la manifestation du 2 juin devant le tribunal judiciaire de Paris en mémoire d’Adama Traoré et George Floyd, est également un marqueur de rupture avec un président qui ne cache pas son soutien aux méthodes du préfet de police de Paris, Didier Lallement.

Et surtout, cette jeunesse est aujourd’hui affamée, et désespérée.

Entre l’augmentation exponentielle de la prostitution, physique ou numérique, et l’allongement jour après jour des files d’attente devant les centres d’aides alimentaires, s’impose le constat d’un abandon de toute une génération dans un contexte de crise sanitaire.

Sur le fond, c’est irrattrapable et aucun discours politique ne pourrait rattraper la violence avec laquelle cette génération a été traitée. Alors Emmanuel Macron adopte une communication qui se veut la plus dépolitisante possible.

Un choix qui pourrait être payant d’ailleurs puisqu’il semble en accord avec la vision du monde de cette génération.

Une vision radicalement différente de l’engagement sociétal

Conséquence de son mode de vie ultra connecté, la génération Z a développé un rapport différent à l’engagement. Il se veut plus court et plus concret, structuré autour d’actions ponctuelles comme on a pu le constater avec plusieurs opérations de levées de fond organisées par Omar Sy au bénéfice des Ouïghours, par les opérations humanitaires de la Love Army de l’influenceur Jérome Jarre ou encore le succès exceptionnel qu’est le Zevent chaque année.

Et si cette génération défend massivement des causes qui lui tiennent à coeur : inclusivité, féminisme, écologie… Cela ne se traduit pas du tout par un engagement au sein d’un parti politique ou d’un syndicat, tant ces modes d’organisations semble obsolètes pour parler à des individus qui choisissent de s’investir dans des luttes et des revendications plus courtes et plus précises.

Dès lors, leur parler de projet politique global, de droite, de gauche, ne semble pas pertinent pour gagner leurs suffrages.

Cette génération a grandi dans une France en crise, dans une France qui n’a connu que le modèle libéral, qu’on n’a cessé de lui présenter comme hégémonique et indépassable. Cette génération a appris, malgré elle, la résignation, et a intégré que les politiques étaient impuissants à changer les choses et à améliorer leur quotidien, et leur avenir.

Reste donc l’image, celle d’un président jeune et cool, qui comprend leurs codes et dont on peut dire, sans vraiment savoir pourquoi, qu’on est fier de l’avoir comme président pour les convaincre.

Et finalement, ça peut suffire.

Antoine Kalawski, expert en communication digitale.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Les youtubeurs Mcfly et Carlito tournent une video avec le President Emmanuel Macron. Une stratégie de communication un an avant les élections présidentielles. Photographie de Stephane Ferrer Yulianti et Hans Lucas via AFP