Une rentrée en BD : le meilleur de la production indépendante en six albums

La rentrée littéraire s’accompagne désormais chaque année d’une rentrée BD qui s’expose en force dans les librairies dès la fin du mois d’août. Comme pour la littérature, l’excitation de découvrir à la chaîne quelques-unes des meilleures sorties de l’année est contrebalancée par les habituels phénomènes de surproduction, de mercantilisme et de surmédiatisation des grosses machines marketing.

Plutôt que de lister les sorties événementielles, celles qui constitueront les piles les plus visibles de votre libraire, j’ai préféré constituer une sélection alternative d’ouvrages publiés par des éditeurs indépendants des grands groupes de l’édition. Que cela ne vous empêche pas d’acheter le prochain album d’Astérix : il sortira le 21 octobre et sera édité par le groupe Lagardère, propriétaire des éditions Albert René, mais il n’en sera pas question ici.

“Mémoires Effondrées”,

Baya

Editions Rue de l’Echiquier, 192 pages, 24,90 €

Récit hybridant la science-fiction, le récit épistolaire et l’essai philosophique, “Mémoire Effondrées” prend le prétexte de la mort en 2044 d’un homme : Antoine Donelli, pour diluer l’espace et le temps en naviguant au hasard de la quarantaine de carnets qu’il a laissé dans un coffre. Dans les pages de ces carnets qui nous sont livrées au hasard et sans chronologie se mélangent souvenirs, journal intime, réflexions sur le sens de la vie, et témoignage sur l’effondrement possible de notre civilisation à la suite d’une épidémie.

Comédien à succès déprimé, Antoine aspire à une vie sobre et anonyme, en se référant à cette note laissée par Alfred Einstein : “Une vie tranquille et modeste apporte plus de joie que la recherche couronnée de succès qui implique une agitation permanente”. Il ne faut pas se fier aux très nombreuses références égrenées au fil des pages à des philosophes, des penseurs et des scientifiques, qui viennent étayer les propos d’Antoine à grand renfort de citations ou de démonstrations. Ces intellectuels viennent simplement déposer le substrat de connaissances acquises le temps d’une vie, telles que synthétisées dans le cerveau d’Antoine, et cette matière n’est jamais intimidante.

Pour développer un texte ambitieux en véritable roman graphique, les carnets d’Antoine sont illustrés, mis en valeur par un dessin étonnant qui oscille entre le sublime (souvent) et le raté (parfois), sans véritable ligne artistique. Sans doute à l’image d’une vie, le graphisme de l’album avance par virages, par à-coups, et installe une mosaïque créative instable, à grand renfort de peintures offertes pleine page, de photographies, de pochettes de disques, de plans de quartier ou d’affiches de spectacles imaginaires. Sensible sans être sentimental, délicat et introspectif, “Mémoires Effondrées” imprime une morale au milieu de l’ouvrage : le monde ne pourra être sauvé que par l’art et la fiction.

“Ecoute, Jolie Marcia”,

Marcello Quintanilha

Editions ça et là, 128 pages, 22 €

Ne pas se fier à la couverture, pas très aguicheuse et peu révélatrice sur le contenu de cet album. Marcello Quintanilha est un important auteur brésilien de bandes dessinées, à la réputation grandissante (“Tungstène”, “L’Athénée”, “Les Lumières de Niteroi”). Dans son nouvel album “Ecoute, Jolie Marcia”, Quintanilha convoque les sept plaies du Brésil : drogue, gangs, corruption, pauvreté, milices, malbouffe et églises évangéliques. Cet étonnant thriller réaliste confronte au cœur de leur favela deux personnages que tout oppose : Marcia, infirmière dévouée et lumineuse, et sa fille Jaqueline, attirée par l’argent facile, dont la personnalité toxique amène sa famille au bord du gouffre.

Jaqueline traîne avec des dealers, vit de petits trafics et se prostitue afin de pouvoir s’offrir ce que la société de consommation fait briller sous ses yeux, tout en maltraitant sa mère et son beau-père, qui essayent de la sortir d’un enfer dans lequel elle s’enfonce avec délice. Lorsque Aluisio, le compagnon de Marcia, découvre sur un téléviseur l’arrestation musclée de Jaqueline, le sol se dérobe sous les pieds de Marcia qui va enquêter pour comprendre comment elle en est arrivée là et tenter de la sortir d’affaire.

“Ecoute, Jolie Marcia”, au-delà de son déroulement implacable, raconte la réalité sociale affolante du Brésil contemporain, en déplaçant son intrigue de l’hôpital à la prison, en passant par la favela où la mainmise des gangs prive les habitants de leurs libertés fondamentales. L’album propose surtout une galerie de personnages inoubliables, qui se débattent dans une réalité inconfortable avec les armes que leur offre la vie : l’amour, l’humour et la résilience.

“Les Filles du Kurdistan, Une révolution féministe”,

Mylène Sauloy & Clément Baloup

Editions Les Escales / Steinkis (144 pages, 20 €)

La réalisatrice de documentaires Mylène Sauloy rencontre en 2003 des combattantes kurdes dans un maquis des montagnes du Qandil, au nord de l’Irak. Une trentaine d’années plus tard, elle décide d’enquêter sur ce que ces femmes sont devenues et part en 2015 munie d’une simple caméra les retrouver après avoir récupéré des informations sur leur localisation, pour livrer un film et cette bande dessinée.

Combattantes pour la reconnaissance et l’indépendance du Kurdistan, beaucoup de ces femmes ont rejoint la lutte contre Daesh après 2011, souvent avec le soutien logistique de démocraties occidentales bien peu reconnaissantes des sacrifices réalisés. Car les défaites se payent cher pour ces milices de femmes généralement vendues au marché avant d’être réduites en esclaves sexuelles une fois faites prisonnières. En 2015 pourtant, les Unités de Défense des Femmes arrachent à Daesh la ville de Kobané, au nord de la Syrie, quatre ans après les débuts de la révolution contre Bachar el-Assad. Pour l’auteure, il s’agit ni plus ni moins de la première révolution féministe au monde, marquant une victoire dans la lutte contre le patriarcat, ici incarné dans sa version la plus brutale. Le combat politique de ces femmes kurdes a évolué avec le temps : la lutte pour l’indépendance est devenue un combat pour un confédéralisme démocratique, nourri d’écologie et bien évidemment de féminisme.

Derrière ces portraits de femmes au tempérament en acier, instruites, militantes, combattantes surentraînées ayant parfois subi viols et tortures répétées en prison avant de reprendre le combat, flotte le spectre de l’une des plus grandes hontes de nos démocraties. Si les kurdes n’ont jamais fait l’objet d’une reconnaissance internationale (voir l’absence de réaction de la France lorsque Saddam Hussein massacra les kurdes irakiens par dizaines de milliers), ce peuple a largement été utilisé par les gouvernement européens comme appui dans leur lutte contre l’islamisme. Pour autant, la relation s’est construite à sens unique : aucune reconnaissance ne leur a été accordée, ne serait-ce que sur un minimum de droits liés à leur statut de réfugiées politiques. Sans parler de la duplicité de nos élites, par exemple à propos du financement de Daesh par l’entreprise Lafarge, versé avec l’aval du gouvernement de Manuel Valls selon les dernières informations du quotidien Libération.

Le Kurdistan s’étend sur quatre pays : l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie, territoires dans lesquels quarante millions de kurdes représentent le plus grand peuple au monde sans Etat. Des milliers de combattantes se sont retrouvées autour d’un crédo né dans les années 1980 : “une société ne peut pas être libre si la femme ne se libère pas”. Wonder Woman existe. Elle s’incarne dans chacune de ces milliers de femmes bien plus admirables que leur ersatz de fiction imaginé par DC Comics.

“Revanche”,

Alex Baladi

Editions Hoochie Coochie, 240 pages, 28 €

Quand ce western s’ouvre, le héros est en prison. Bien que revendiquant la stature d’un justicier, il a été arrêté l’arme à la main près du cadavre d’un général tué à bout portant à son réveil dans un hôtel de passe. Passé à tabac, l’homme attend son exécution dans le plus grand calme : il s’est laissé arrêter sans protester. Ses motivations sont mystérieuses, et le meurtre sans sommation semble étrange : le pistolero est réputé pour être un tireur infaillible et courageux. Comme dans les vieux films de Clint Eastwood, ce personnage n’a pas de nom.

Pendant qu’il attend dans sa cellule, le pistolero raconte son histoire : celle d’un homme devenu tueur à gage à la sortie de l’adolescence. Pendant qu’il parle, on rencontre les personnages secondaires d’une histoire qui s’accélère : juste après l’arrestation, une bande de gangsters a dévalisé la banque.

Sous ses airs familiers, « Revanche » est une proposition enthousiasmante. Sans relever du chef d’œuvre, l’album constitue une relecture contemporaine convaincante d’un genre pourtant déjà cent fois réinventé : le western, ce qui est déjà beaucoup. Légèrement surréaliste - à l’image de ces personnages féminins aux chapeaux masqués les faisant ressembler à des créatures extra-terrestres -, ambitieux dans son découpage, élégant dans son dessin, « Revanche » est une fiction dont l’histoire peut sembler conventionnelle mais dont la narration est éclatée, nourrie d’une ambition formelle rare.

L’album confirme le talent d’un auteur suisse : Alex Baladi, récompensé il y a peu du Prix de la Bande dessinée alternative au Festival de bande dessinée d’Angoulême pour son travail de rédacteur en chef d’un magazine de création édité au Liban. Baladi avoue dans ses notes conclusives détester le western. Sa capacité à s’en emparer avec talent est une démonstration qu’il n’existe pas de mauvais genre, seulement de bons et de mauvais artistes.

“Comme une Comète”

Aurélie Crop

La Boîte à Bulles, 272 pages, 27 € (sortie le 6 octobre)

Sous-titré “Une histoire de post-partum et d’albinisme”, “Comme une Comète” est un long album autobiographique qui se sépare en deux parties bien distinctes. La première d’entre elles raconte une grossesse et un accouchement dans ses dimensions les plus intimes. Tels que racontés par Aurélie Crop, ces moments ne cochent pas vraiment les cases attendues : pas de confession mielleuse sur l’enfantement, plutôt la chronique honnête et inquiète d’un corps en mutation, un témoignage sur la violence de l’accouchement et sur la fatigue d’une jeune mère confrontée à la dépression post-partum.

De nombreux chapitres sont consacrés à la maternité, nourris de la même honnêteté : ils racontent la difficulté d’être parent pour la première fois, la fatigue, les interrogations, l’impression d’être devenu un “réservoir à bouffe” à cause de l’allaitement, la crainte de ne pas être à la hauteur. Pourtant, l’amour maternel s’impose naturellement. La relation magnifique qui s’installe avec son petit garçon efface les blessures des premières semaines. Hélas, peu à peu, au fil des consultations chez le pédiatre, un diagnostic tombe : le petit Max est albinos.

La deuxième partie de l’album est consacrée à la découverte de ce handicap et à l’apprivoisement de son idée. Au-delà du regard des autres parfois difficile à supporter, l’albinisme implique des problèmes de vue, et il va falloir apprendre à vivre avec. Témoignage tendre et bouleversant, “Comme une comète” est un récit de vie qui touchera tous les parents d’enfants différents. Faisant écho au très bel album de Fabien Toulmé : “Ce n’est pas toi que j’attendais”, il ne cache rien du véritable parcours du combattant que doivent accomplir les parents d’enfants handicapés dans une société souvent trop indifférente. La délicatesse, l’honnêteté et la douceur de cette BD - magnifique chapitre consacré aux “premières fois” - en rendra la lecture universelle, bien au-delà du lectorat à qui ce livre s’adresse : les parents concernés par le séisme du handicap, qui y trouveront un manuel d’espoir.

“Bangalore”,

Simon Lamouret & Meriem Wakrim

Editions Sarbacane, 112 pages, 28 €

Réédition en couleurs d’un album déjà proposé en noir et blanc chez un autre éditeur en 2017, “Bangalore” est le portrait collectif de la grande ville du sud de l’Inde du même nom. Simon Lamouret, dessinateur toulousain et collaborateur régulier de la Revue Dessinée y a traîné ses guêtres pendant plusieurs mois. Doté d’un sens aigu de l’observation, il en a rapporté de nombreuses scènes du quotidien mises en dessin.

L’album, qui relève autant de la bande dessinée que de l’illustration pure, est construit en courts chapitres de deux pages, relatant des séquences prises sur le vif et parfois dessinées dans la rue. De grands dessins imprimés en double page alternent avec de courts récits de vie, souvent racontés sans paroles. La dimension documentaire assume le parti pris, brut et sans commentaire. Un lexique à la fin de l’ouvrage apporte tout juste quelques clés de compréhension, par exemple sur le fonctionnement des castes ou la condition des travailleurs pauvres dont la vie est rythmée par la paie, et qui permettent de décrypter rétrospectivement quelques séquences.

Dentistes de rue, gardiens de parking, travestis, sans-abri, ouvriers, policiers et migrants sont les héros anonymes de cet album au dessin impressionnant. C’est la rue qui fascine Simon Lamouret, qui ne montre pas les beaux monuments et ne s’intéresse pas aux élites de cette société si fragmentée. Le grand format du livre (plus de 32 cm de hauteur) magnifie son travail et les couleurs somptueuses de Meriem Wakrim. Ville grouillante à la densité exceptionnelle, Bangalore apparaît sous des abords pas toujours sympathiques, mais l’agitation de ses rues fascine. Au bout d’une centaine de pages qui peuvent se laisser contempler pendant des heures, il est permis d’être envoûté, et pardonné d’avoir envie de sauter dans un avion.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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