Annette for ever

Anne Beaumanoir, médecin, résistante et juste parmi les justes, s’en est allée le 4 mars dernier. Nina Robert avait réalisé un documentaire sur elle en 2018. Elle témoigne ici du choc de cette disparition et de la beauté d’Annette…

Annette et Tommy

Nous avions quitté Marseille et filions vers Dieulefit. Elle roulait, mon père jouait au co-pilote et moi je portais son chien Tommy sur les genoux. Annette et Tommy allaient bien ensemble : petits et énergiques, on avait envie de les aider à marcher du fait de leur gabarit et surtout de leur âge avancé mais on se surprenait à les voir galoper et tracer côte à côte, plus vite que nous. Nous étions donc sur l’autoroute quand, d’un coup, Annette se met à piler : « Je ne vois plus rien, il y a trop de soleil ! ». Nous avons survécu. Mon père tenant le volant maladroitement, Annette tentant de maintenir son pied sur la pédale et moi jouant au coach mental.

Elle avait survécu aux nazis, aux colis piégés, à la prison, au passage clandestin de frontières et aux chars militaires algériens, elle pouvait bien survivre à 110 sur l’autoroute. 

Je la croyais immortelle. Elle avait tant vécu et tant survécu.

Et pourtant, mon amie Annette s’en est allée. Discrètement. Sans faire de bruit. Laissant nos cœurs bien lourds et nos têtes pleines de souvenirs.

Toute sa vie, Annette s’est battue pour qu’aucun homme n’oppresse aucun autre homme et pour qu’aucun état n’oppresse aucun autre état. Elle n’aimait pas qu’on la présente comme une héroïne. L’expression « petite souris de l’Histoire » lui convenait.

Annette n’étalait pas sa vie ou sa science, elle ne se mettait pas en avant. Elle aimait la compagnie des enfants mais n’avait rien d’une mamie gâteau. Elle s’intéressait à eux, leur posait des questions sans les infantiliser. Elle les écoutait et leur racontait son histoire. Elle avait à cœur ce devoir de mémoire. Pour lutter contre le racisme, le colonialisme et toutes les formes d’oppression.

« La Condition humaine » d’André Malraux était son livre préféré. Elle ne comprenait pas pourquoi nous avions tenu à faire un film sur elle. « Les mots restent, les images pas forcément. » Elle pouvait se montrer cinglante mais jamais dans le but de blesser, toujours dans celui d’avancer.

La Bretagne l’a vue naître et mourir. « Partir » est plus poétique que « mourir ». Mais Annette était scientifique, elle aimait qu’on emploie le mot juste. 

Elle était d’ailleurs Juste parmi les nations pour avoir sauvé avec son grand amour trois enfants juifs. Un bébé et deux adolescents, Daniel et Simone, qui deviendront sa deuxième famille. C’était une nuit de janvier 44, dans Paris occupé. Elle avait tout juste 20 ans et avait déjà transporté clandestinement des colis, changé plusieurs fois d’identité, démarré ses études de médecine et frôlé la mort à plusieurs reprises.

Ses parents lui avaient transmis la tolérance, le goût du courage et de la liberté. Engagée volontaire à 16 ans dans les jeunesses communistes clandestines, elle y avait rencontré l’amour. S’aimer était interdit dans les réseaux clandestins. Trop dangereux, trop risqué. Elle avait pourtant couru le risque. C’était la plus grande des aventurières et la plus grande des amoureuses.

Animée par le même souci d’équité, elle viendra quelques années plus tard en aide à un autre peuple opprimé : le peuple algérien. Porteuse de valise du FLN, elle est condamnée par la France à dix années de prison pour terrorisme. Elle s’enfuit en Algérie où elle devient la principale conseillère du Ministre de la Santé sous Ben Bella jusqu’au putsch militaire qui la poussera à nouveau à s’enfuir. Elle gagnera cette fois-ci la Suisse où elle dirigera pendant 26 ans la division de neurophysiologie et d’épileptologie du CHU de Genève.

Annette a toujours résisté, en suivant son instinct et sa conscience.

Annette est morte vendredi 4 mars 2022 après 98 années de vie sur Terre.

Nous donnant à tous l’impression que des vies, elle en avait eues plusieurs. Et nous donnant à tous l’envie d’être courageux.

Avec Annette, on se disait que finalement tout était possible tant qu’on y croit et qu’on agit avec cette flamme à l’intérieur de nous.

Je la vois courir pieds nus sur la plage de Saint-Cast un matin de janvier, ses cheveux blancs au vent, ses pieds gelés par les vagues. Et je l’entends éclater de rire.

Jeune, courageuse, intelligente, fougueuse et têtue.

Dans mon coeur, pour toujours. 

Annette et Nina au plateau des Glières

Anne Beaumanoir

30 octobre 1923 - 04 mars 2022 

Le film est visible ici : 

Pour aller plus loin : 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Nina Robert

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