Hommage à Bertrand Tavernier

C’était à la fois un de nos plus grands cinéastes et le plus prosélyte des cinéphiles. Décédé au mois de mars, Bertrand Tavernier laisse un héritage considérable : celui d’une vie entièrement dédiée au Cinéma, un mot qu’à son sujet on peut écrire avec une majuscule. Attaché de presse de Stanley Kubrick, assistant de Jean-Pierre Melville, critique aux Cahiers du Cinéma et à Positif, auteur d’une encyclopédie incontournable maintes fois rééditée sur l’histoire du cinéma américain, blogueur pionnier, chroniqueur sur France Inter, Président-fondateur de l’Institut Lumière à Lyon, directeur d‘une collection consacrée au western chez Actes Sud, Bertrand Tavernier fut tout cela en une seule vie.

Il fut surtout un cinéaste essentiel, dont il semble que personne n’a encore véritablement mesuré l’importance et la place dans notre patrimoine culturel. Vingt-deux longs métrages, plusieurs courts métrages ou segments de films collectifs, d’autres films pour la télévision et quelques documentaires remarquables consacrés au blues, à l’histoire du cinéma français et à la guerre d’Algérie. Une carrière sans égale en France, couronnée par de nombreux César, un Prix de la mise en scène à Cannes, un Ours d’Or à Berlin, un Lion d’Or à Venise et une nomination aux Oscars.

Bertrand Tavernier a fait jouer les plus grands acteurs du cinéma mondial : Romy Schneider, Michel Piccoli, Philippe Noiret, Isabelle Huppert, Jean Rochefort, Nathalie Baye, Harvey Keitel, Harry Dean Stanton, Tommy Lee Jones, John Goodman... Passionné de musique, il a aussi fait travailler d’immenses compositeurs : Antoine Duhamel, Philippe Sarde, Henri Texier et même Herbie Hancock, dont Thierry Frémaux raconte que Bertrand Tavernier réécoutait la musique de son film Autour de Minuit peu avant de mourir.

De 1964 à 2021, Bertrand Tavernier a écrit une page magnifique de l’histoire du cinéma de notre pays, rassemblant cinéphiles exigeants et public populaire, ce qui est très rare. Un coffret vidéo somptueux rend hommage à sa carrière hors du commun. Dix-huit films y sont présentés, pour la plupart restaurés. De son premier long métrage (L’horloger de Saint-Paul, en 1974) à son dernier (Quai d’Orsay, en 2013), le cinéaste a fait preuve d’un éclectisme rare, réalisant des polars, des fresques historiques, des films de guerre, des drames, des comédies et même (comme François Truffaut) un unique film de science-fiction.

Un cinéaste engagé

Difficile de trouver un fil conducteur dans cette longue filmographie. Comment définir le cinéma de Tavernier et caractériser les points communs d’œuvres si différentes ? C’est peut-être d’abord cet éclectisme qui définit l’homme, incapable de renoncer à une curiosité universelle. Ses passions étaient nombreuses, elles irriguent ses films : le jazz (Autour de Minuit, son film le plus touchant), le roman noir (Coup de Torchon, transposition en Afrique du roman 1 275 âmes de l’Américain Jim Thompson) ou l’histoire (pas moins de sept films en costumes).

La constante évidente du cinéma de Bertrand Tavernier, c’est son réalisme, en tout cas le souci de la véracité, le besoin de témoigner du réel. Certains détracteurs ont condamné chez lui ce qu’ils considéraient comme de l’académisme. Rien de plus faux ! Le cinéma de Tavernier était vivant, toujours en résonance avec son époque et profondément personnel. Son documentaire Voyage à travers le cinéma français peut être compris comme un hommage aux grands cinéastes qui l’ont inspiré, ayant pour point commun un certain classicisme : Marcel Carné, Julien Duvivier, Jacques Becker et Jean Renoir. Comme eux, Tavernier refuse les effets de manche et utilise la mise en scène comme un outil au service du récit, évacuant les faux-semblants. Ce vérisme du cinéma de Tavernier est particulièrement impressionnant dans les films L.627 ou Holy Lola, au point que ces œuvres de fiction semblent être de véritables documentaires sur la vie quotidienne d’un commissariat de police ou sur le parcours de futurs parents sur le chemin de l’adoption. Pour autant, le cinéaste n’hésitait pas à travailler parfois d’autres formes de narration, à l’image du burlesque Quai d’Orsay ou du thriller tourné en anglais Dans la Brume Électrique, pur film de genre.

Une autre ligne de force du cinéma de Bertrand Tavernier est à trouver dans l’engagement de l’artiste, sincère et intransigeant. Tavernier était un homme de combats, ce que l’on retrouve dans ses films. Par exemple dans La Vie et rien d'autre (1989) consacré à l'histoire du soldat inconnu, où le cinéaste s'indigne de la récupération idéologique des soldats morts au combat et de la distorsion mémorielle opposée à l’histoire par les politiques. Capitaine Conan (1996) prolonge ce discours en dénonçant l’horreur de la guerre. En 1992, Tavernier met en fureur Paul Quilès, le ministre de l’intérieur, en raison de la dénonciation du manque de moyens de la police et des ravages de la bureaucratie du film L.627. Tout aussi engagé à défendre le service public, Ça commence aujourd’hui (1999) révèle à travers le portrait collectif d’une école maternelle la misère sociale cachée derrière l’égalité des chances proclamée par la République. La Guerre Sans Nom (1992), documentaire très ambitieux sur la Guerre d’Algérie co-réalisé avec Patrick Rotman, est une œuvre majuscule qui oblige le public français à faire face aux innommables tortures pratiquées par l’armée, dénoncées sans filtre.

Parfois, le discours politique chez Tavernier se cache au second plan. C’est la force inouïe du film Le Juge et l’Assassin (1976), dont le regard acéré sur les rapports de classe dans la France du XIXe siècle est occulté par l’intrigue policière. Alors que le film semble raconter l’affrontement d’un magistrat et d’un tueur d’enfants, et que le spectateur est révulsé par les actes du pédophile, le générique de fin est amorcé par un panneau énonçant que pendant les cinq années où l’assassin tua douze enfants, “plus de 2 500 enfants de moins de 15 ans périrent dans les mines ou les usines à soie, assassinés !”. Des victimes tout aussi innocentes mais intéressant bien peu le spectateur. Pour enfoncer le clou, défilent alors des images vues plus tôt dans le film montrant d’autres enfants : les victimes que le spectateur, pris par l’histoire qu’on lui racontait, n’a pas su voir. Les indices disséminés pendant deux heures sur la dimension politique de l’œuvre (citations de Zola, ambiguïté des membres du clergé, antisémitisme omniprésent, impunité de protagonistes puissants) étaient pourtant nombreux.

Engagé, Tavernier l’était dans la vie, et ses coups de gueule étaient légendaires. Pour légaliser les sans-papiers. Pour combattre l’extrême-droite incarnée par le Front National de Jean-Marie Le Pen. Pour condamner le principe de la “double peine” appliquée aux sans-papiers. Aux côtés des artistes aussi, pour défendre l’exception culturelle ou faire respecter l’intégrité des œuvres par l’interdiction de la colorisation des films en noir et blanc. C’est cette générosité que l’on retrouve dans toute son œuvre, qui brasse ses obsessions et ses passions.

Un cinéphile passionné

Cette même obsession à transmettre la passion de la cinéphilie a amené Bertrand Tavernier à devenir le premier Président de l’Institut Lumière, de 1982 jusqu’à sa mort. Équivalent lyonnais de la Cinémathèque parisienne, l’Institut Lumière programme chaque année un festival consacré aux films classiques, pendant lequel plus de deux cents films sont projetés devant des salles remplies en présence de personnalités du cinéma du monde entier. Une autre manière de transmettre la passion aux nouvelles générations.

Sa double casquette de cinéaste et de « passeur » de la cinéphilie rapproche Bertrand Tavernier de Martin Scorsese, que l’on pourrait considérer comme son homologue américain et à qui Tavernier donna un rôle dans son film Autour de Minuit. Peu après sa mort, Scorsese publiait une lettre pour rendre hommage à son ami français. Après avoir longuement évoqué sa cinéphilie, il concluait ainsi : “Je veux partager une dernière image à propos de Bertrand. Une image bien connue par tous ses amis et par tous ses proches. Bertrand était tellement passionné qu’il pouvait littéralement vous mettre K.O. Il restait assis, pendant des heures et des heures, argumentant pour ou contre un film, un cinéaste, un musicien, un livre ou une décision politique. Au bout d’un moment, terrassé, vous vous demandiez simplement : mais d’où lui vient toute cette énergie ? Aujourd’hui, il m’est très difficile de me dire que je n’aurai plus jamais la chance de recevoir toute cette incroyable énergie. Que je n’aurai plus jamais la chance de rencontrer un homme aussi extraordinaire, un homme tellement irremplaçable.”

• Bertrand Tavernier, la collection, éditions StudioCanal, 130 € (19 DVD) ou 150 € (19 BluRay)

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo / Blast

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