Azov : entre futur militaire et destin politique - partie 2

En Ukraine, à mesure que la popularité du sulfureux bataillon d'origine néonazie Azov et des autres milices ultranationalistes s’accroit, les partis politiques d’extrême-droite organisent la récupération politique de leurs victoires militaires. En marge du bataillon originel qui vient de se rendre aux forces Russes à Marioupol, le nouveau « Mouvement Azov » prend la relève et pourrait ainsi donner aux partis d’extrême-droite l’élan politique dont ils manquaient, dans un pays initialement hostile aux idées fascisantes. Exceptionnellement, nous avons pu aller à la rencontre de ces combattants qui ont pour habitude de refouler les journalistes.

Le rendez-vous est donné dans l’Ouest de Kiev, à proximité des premières villes de banlieue. Au bout de la route, alors que les maisons s’éparpillent, se trouve un complexe de plusieurs bâtiments abandonnés. Si certains ont probablement abrité de petites industries, d’autres semblent avoir été dédiés à des bureaux ou à un espace de coworking. C’était avant la guerre. Aujourd’hui, l’endroit n'est plus entretenu : entre les bâtiments, les herbes folles ont envahi les trottoirs. Les extérieurs sont devenus un terrain vague. L'endroit est grand, suffisamment pour s’y entraîner. C'est ce que sont venus faire les hommes de la 2ème compagnie du 1er bataillon d’Azov à Kiev. Un petit parcours commando a été construit et le terrain vague sert à exercer leur progression par équipe. Il est probable que les rues voisines leur servent à entraîner leurs compétences de combat en zone urbaine.

La plupart des hommes qui occupent ce terrain vague sont des recrues récentes, plus âgées que le militaire moyen, et entraînés par des anciens qui ont l’expérience du combat. Le capitaine Victor, dont le nom de guerre « Lycurgus », le faiseur de loi, fait référence au législateur antique de Sparte, nous reçoit dans un bureau improvisé. L'homme d’une trentaine d’années au regard calme et à la prononciation un peu trainante a pris soin d’y accrocher au mur un trophée en bois en forme de kalachnikov en souvenir d’un rallye sportif et patriotique. Ce jeune homme commande depuis deux mois la compagnie qui nous accueille. « J’ai servi au sein d’Azov dès le début, dans le bataillon d’origine, de 2014 à 2016. » Explique t-il. « Puis je suis devenu réserviste, mais je n’ai pas pu les rejoindre avant que Marioupol ne soit coupé du reste de l’Ukraine fin février. Alors j’ai été affecté ici, et j’entraîne ces hommes, avec qui je vais partir pour Kharkiv. »

Victor « Lycurgus » et son trophée en forme de kalachnikov.

Devant nous, les hommes à l’entraînement sont moins imposants que ceux des photos au marketing soigné partagées sur les réseaux sociaux. Car ce groupe appartient à Azov, mais pas véritablement au bataillon. C’est ce qu’on appelle le « Mouvement Azov », un collectif de groupes de volontaires de tailles variables éparpillé dans différentes villes du pays. Selon toute vraisemblance issu du Cercle d’Azov, une association de vétérans qui avait formé quelques milices par le passé, le collectif semble avoir sauté le pas et utilise à présent le même nom que le bataillon d’origine de Marioupol. Différents groupes nommés « Azov » sont ainsi apparus à Dnipro, Kharkiv ou Ivana-Frankist ou Zaporijjia. À Kiev, il s’agit tout de même de deux bataillons de trois compagnies chacun (pour un total de 300 à 400 volontaires) qui s’entraînent. Inspirés par le régiment originel, ils n'ont que peu de liens concrets avec celui-ci. Ici, on remarque de l'amateurisme et un soupçon d’improvisation. « Notre équipement vient en partie du financement participatif . » Souligne Victor. « Les armes sont fournies par l’armée, mais on se débrouille pour le reste. » Résultat : personne n’a le même uniforme, et sous le brassard vert des combattants, on peut apercevoir les restes d’insignes étrangers que les hommes n’ont pas pris le temps de découdre.

Derrière les brassards verts, des symboles d'armées étrangères laissés sur les uniformes.

Le bataillon Azov, de la politique extrémiste à l’élite militaire

Le bataillon d’origine de Marioupol qui a cessé le combat sur ordre de Kiev vendredi 20 mai a connu beaucoup de transformations depuis sa création en 2014. Fondé par un groupe néo-nazi, les « Patriotes d’Ukraine », et mené par un chef très controversé, Andreyi Biletsky, l'unité s’est formée en intégrant dans ses rangs des hooligans de Marioupol et d’autres groupes néo-nazis plus petits comme la Division Misanthrope, pour former un groupe de combattants volontaires dès mars 2014. La création du bataillon fait alors suite à la désorganisation de l'armée régulière ukrainienne incapable de faire face aux séparatistes pro-Russes du Donbass, dans l'Est du pays. Ce bataillon a immédiatement enchaîné les victoires tactiques, à l’aéroport de Donetsk ou à Marioupol, lui conférant une célébrité sans équivalence en Ukraine, mais il a dans le même temps défrayé la chronique internationale avec des accusations de torture et de crimes de guerre dévoilées par un rapport de l’ONU de 2016. Grâce à la complicité du ministre de l’Intérieur de l’époque, Arsen Avakov, Azov a malgré tout été intégré à la Garde Nationale, en dépit de sa réputation sulfureuse et de son étalage régulier de symboles nazis sur les réseaux sociaux. Cette intégration, qui coïncide avec le départ du chef radical Andreyi Biletski en octobre 2016 pour monter son parti, Corps National, a permis à l’État de reprendre en main les cadres du groupe et d’en écarter ceux dont l’idéologie était trop affirmée. L’idéologie ultranationaliste du noyau a quant-à-elle été diluée lorsque Kiev a pris la décision d'ouvrir le recrutement au-delà des cercles néo-nazis. Enfin, l'intégration du bataillon à une chaîne hiérarchique a permis de mieux contrôler ses chefs et son action sur le terrain.

Les soldats du Mouvement Azov s'entraînent à la progression en trinôme. L'homme de tête porte un uniforme allemand.

Le bataillon ainsi professionnalisé a pu acquérir de nouvelles capacités militaires, notamment en parachutisme, en nage de combat, en combat blindé, en artillerie et en génie militaire, et même en lutte contre la guerre nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (NRBC). Il a aussi développé un état-major tactique aux normes de travail OTAN. « Cela a permis de hausser le niveau de l’entraînement. » Explique le capitaine Victor. « Mais avant tout, ces normes de travail permettent de développer notre capacité à anticiper, donc de renforcer notre C2. » Le C2 est un acronyme militaire qui représente la faculté à commander et contrôler ses unités, indispensable pour pouvoir manoeuvrer militairement. « Nous amenons ainsi du sang neuf à l’armée ukrainienne. » Continue l'officier. « Le développement des capacités de C2 nous permet de décentralisér le commandement, ce qui est très utile pouvoir s’adapter rapidement à la situation sur le terrain. C'est quelque chose que l’armée régulière ukrainienne ou l’armée russe ont beaucoup de mal à faire. » Ces savoir-faire inspirés des armées occidentales, Azov en est très fier. Mais si l’affichage de ces capacités fait dorénavant partie de la communication officielle du groupe, il n’est pas certain que celui-ci les maîtrise complètement. Selon Sacha, le commandant d’une compagnie du groupe DUK Pravyï Sektor, une milice ultranationaliste souvent associée à Azov, « il faut apprendre, et puis aussi pratiquer. Et puis trouver des gens pour remplacer les morts et les blessés. Et recommencer à apprendre et pratiquer. Azov a été formé pour l’élite, et ils étaient les meilleurs jusqu’en 2019. Mais le niveau a commencé à baisser ensuite. » « Personne n’avait d’autre bataillon comme le notre », balaie Roustan, un officier de renseignement d’Azov. Mais la capture des combattants de l’aciérie Azovstal remet tout en question : « La vraie question pour le moment, c’est de savoir si nos hommes rentreront un jour. »

Azov et le Mouvement Azov

Dehors, les hommes attendent tranquillement, groupés à côté du bâtiment. Sur l’ordre du capitaine Victor, ils vont simuler une progression en trinôme, comme dans un environnement urbain où la menace peut surgir à 360 degrés. Les tirs pouvant venir d’une fenêtre, d’un soupirail comme de la rue, le trinôme se regroupe afin que le soldat de tête soit épaulé par deux autres qui vont surveiller les côtés, les hauteurs et l’arrière. Ce sont là des savoir-faire d’infanterie (le combat à pied d’homme armé à homme armé), qui sont beaucoup plus représentatifs des capacités réelles du « Mouvement Azov » et des autres bataillons ultranationalistes tels que DUK (ou les plus petits et parfois idéologiquement plus subversifs C14, Centuria et Freikorps), que de celles du bataillon Azov. Dans le bataillon d'origine se côtoyaient des savoir-faire multiples et des hommes qui travaillaient à intégrer ces savoir-faire au sein d’une manoeuvre coordonnée, afin de décupler les effets sur le terrain. Mais face au siège sans issue positive identifiable à laquelle était confrontée le bataillon, les vétérans ont voulu réagir et le « Mouvement Azov » est né pour prendre le relais.

Le Mouvement Azov maîtrise surtout des compétences d’infanterie, le combat à pied.

Si cette volonté de prolonger de l’effort de résistance d’un bataillon assiégé est compréhensible, la structure du « Mouvement Azov » est bien différente de celle du bataillon d'origine. Elle bénéficie néanmoins de sa réputation. « Azov a réussi le pari de créer une marque. Une marque qui vend de l’élitisme, et qui donne a ses membres l’impression de faire partie d’une communauté unique et difficile d’accès. Or au contraire, le mouvement Azov s’est beaucoup agrandi », souligne Ivan, un officier d’état-major de la défense territoriale. Au rebours de la culture militaire de la rétention d’information, le bataillon communique énormément, produit des vidéos à la mise-en-scène soignée, utilisant des ralentis et des plans par drone pour mettre en scène ses victoires. Plutôt que de simples porte-paroles inconnus, il sait aussi mettre en avant ses chefs tactiques charismatiques qui viennent s’adresser directement à la communauté. À la fin de chacune des productions : un numéro de téléphone, un adresse email, ou des coordonnées bancaires.

Ce travail de communication incarnée, spontanée, régulière et soigneusement mise-en-scène a eu pour conséquence avant l’invasion russe de permettre au bataillon originel de recruter. Elle bénéficie aujourd’hui financièrement au « Mouvement Azov ». En effet, les sites de la fachosphère européenne reprennent et relaient la communication d’Azov dont ils ont fait un porte-étendard. « Le financement du Mouvement Azov repose presque entièrement sur les dons », explique Mikhaïl, un ancien cadre moyen d’Azov joint par téléphone. « Azov produit photos et vidéos pour entretenir ce flot financier. Aujourd’hui, seules les armes sont fournies par le gouvernement et le reste, comme les les drones ou les moyens de transmissions, sont achetés ou proviennent de dons internationaux. Avec parfois des armes légères aussi, en petites quantités. »

Promotion et appels aux dons pour le Mouvement Azov du groupe de la fachosphère française Ouest Casual, sur le fil de la messagerie sécurisée Telegram.

Ce « Mouvement Azov », s’il bénéficie de l’appui financier et de la réputation du bataillon, n’a finalement que peu d’autres liens avec lui. Car le bataillon Azov a été incorporé au 18ème régiment opérationnel de Marioupol, lui-même membre de la 5ème brigade « Slobozhansky » du commandement territorial Est de la Garde Nationale. Or le commandement du « Mouvement », lui, est beaucoup plus flou. Contrairement au bataillon originel, il n’a pas intégré une chaîne hiérarchique claire. « Sur le terrain, nous dépendons de la Défense Territoriale, où tous les groupes de volontaires ont été rassemblés pour leur donner un statut », confirme Roustan, un officier de renseignement d’Azov aux faux-airs de supporter de foot. « Mais nous avons maintenant un commandement unifié à Kiev aussi».

Cette affiliation « double » à la fois à la Défense Territoriale et à un commandement séparé est une spécificité qui attire l’attention, car elle laisse deviner une difficulté de l’appareil militaire ukrainien à contrôler ces nouveaux bataillons de volontaires. En effet, le commandement de la Défense Territoriale est une structure récente, son texte de loi fondateur datant de janvier 2022, et elle s’appuie sur des structures activées ponctuellement et peu coordonnées avec le reste de l’appareil militaire. « Au niveau tactique, on entend peu parler de la Défense Territoriale », confirme Ilya, un membre de DUK Pravyi Sektor. « Le lien est lointain. Je sers d’officier de liaison avec leur chef local. C’est simplement un homme du village. On forme ses hommes au combat et au secourisme aussi, de temps en temps. » Autre fait caractéristique : chez DUK comme chez les bataillons du « Mouvement Azov », aucun signe de moyens de transmissions vers le « haut », vers l’état-major de la Défense Territoriale qui devrait théoriquement fournir ordres et renseignement à ces bataillons qui devraient en retour rendre compte de leurs actions. Tous leurs moyens sont orientés vers les sections de combat, vers le « bas ». Les bataillons se coordonnent au mieux entre eux par le biais de simples talkie-walkies lorsqu’ils en ont, ou par téléphone auprès des unités voisines, lorsque le réseau le permet. 

Cette absence de liaison directe et régulière vers l’entité supérieure encourage une relative indépendance dans la prise de décision, et contrairement à la Garde Nationale qui a professionnalisé le bataillon Azov, la Défense Territoriale ne semble pas détenir les capacités de contrôler concrètement les groupes de volontaires qu’elle est censée commander, ni de mener le travail de professionnalisation vigilant qui avait été effectué auprès du bataillon originel.

Le talkie-walkie, denrée rare mais essentielle aux bonnes liaisons des combattants entre eux.

En guerre comme en politique, la nature a horreur du vide

Nazar Slipchyshyn est un homme d’une trentaine d’années à la barbe épaisse, au parler franc, jovial et au geste lent. Sur son bureau trône une urne funéraire. Celle-ci, explique t-il, contient les cendres de son mentor, Mykola « Kruk » Kravchenko, l’un des premiers fondateurs et idéologues du groupe néo-nazi « Patriotes d’Ukraine » puis d’Azov, tué par l’armée russe le 14 mars dernier à Marioupol. L’aspect solennel de cette présentation est endommagé par la déambulation des volontaires et l’entassement des cartons contenant de la nourriture, des uniformes, et du matériel divers.

Nazar

À l'instar de son mentor, Nazar est un ancien de « Patriotes d’Ukraine » et d’Azov, qu’il a rejoint dès 2014. Il a ensuite quitté le groupe et rejoint le parti Corps National, créé par Andreyi Biletsky, le fondateur controversé du bataillon. Selon lui, le futur politique du parti est « très incertain. » Il précise : « Corps National disparaîtra peut-être avant la fin de la guerre, en tout cas c’est en discussion. » Mais Nazar ne semble pas spécialement touché par cette disparition, car l’heure semble être au contraire au rapprochement avec le « Mouvement Azov ». En Ukraine, les activités des partis politiques sont interdites pendant le temps de la guerre au nom de l’union sacrée. Son parti a donc décidé de transformer ses bureaux en annexe du « Mouvement Azov ». « Nous avons des bureaux dans chaque ville d’Ukraine. Puisque nous avons dû arrêter notre activité politique, nous avons offert nos locaux à Azov », explique le politicien.

L’origine du nouveau « commandement centralisé d’Azov », qu’avaient mentionné Roustan et Victor, et qui serait censé « coordonner, organiser et superviser » l’activité de tous les petits groupes Azov éparpillés dans le pays provient donc d'un rapprochement avec le parti d’extrême-droite Corps National. La nature a horreur du vide, et le manque de contrôle de la Défense Territoriale sur ses unités a permis la naissance de cette association prévisible. Ancrer une milice sur le terrain par le biais du maillage territorial de ce parti n’est pas nouveau, selon Adrien Nonjon, chercheur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales et expert des groupes extrémistes en Ukraine : « La milice Nationalni Druzhyny, qui avait tout de même 16 000 membres, avait tenté quelque chose de similaire avec Corps National en 2018. D’autres groupes armés ultranationalistes supplétifs plus petits et parfois plus extrémistes qu’Azov ou DUK, comme Centuria, gravitent aussi plus ou moins loin de ce parti politique ».

Le Mouvement Azov, de l’image de marque à la politique extrémiste ?

Les différentes tentatives de récupération politique des succès d'Azov par ses anciens membres et fondateurs néo-nazis ont jusqu’ici toujours échoué. Lors des élections de 2019, le parti Corps National d’Andreyi Biletsky et le Parti Pravyi Sektor qui a fondé la milice DUK totalisaient 2% des voix des électeurs. Le capitaine Victor ébauche la raison de ces scores : « Les gens nous font confiance au niveau militaire, parce que notre organisation est flexible et moderne, contrairement au reste de l’armée régulière, mais ils se rendent bien compte que le savoir-faire militaire n’est pas forcément utile en politique où tout est plus compliqué. Les partis politiques et les bataillons restent éloignés les uns des autres ».

Malgré tout, l’utilisation de la « marque » Azov par ces groupes de volontaires éparpillés et formés par des vétérans provenant potentiellement du noyau ultranationaliste originel rebat les cartes, particulièrement maintenant que le bataillon originel n’est plus en mesure de combattre et de se différencier du reste du « Mouvement ». C’est par exemple à ce dernier, et non au bataillon, que l’on doit l’attaque d’un évènement LGBTQ+ à Chernivtsi en octobre 2016, avec la participation supposée de quelques membres de DUK. La milice Nationalni Druzhyny, proche de Corps National avait également attaqué en août 2018 un concert de punk « anti-discriminations ».

Au-delà de l’idéologie individuelle des membres et des cadres des bataillons d’Azov ou de DUK, c’est donc la structure politique et paramilitaire qui gravite autour de ces derniers qui interroge le plus. Les succès tactiques indéniables des combattants du bataillon se sont retrouvés ainsi instrumentalisés d’un côté par les Russes pour légitimer leur invasion, et de l’autre par des vétérans radicaux qui essaient de récupérer les fruits politiques d’un outil militaire performant qu’ils ont créé et dont ils sont aujourd’hui dépossédés deux fois, la première fois par Kiev, et maintenant par la Russie.

Le but de l’entreprise politique n’est pas clair, si ce n’est s’appuyer sur une réputation militaire pour transformer dans les urnes la célébrité du groupe au profit d'Andreyi Biletsky et des vétérans ultranationalistes aujourd'hui politiciens. Le Mouvement garde pour l’instant un profil assez discret, s’abritant derrière la nécessité de former des milices tout en étendant son maillage territorial, ses relations à l’international et sa réputation. Le cas d’une divergence de point de vue entre ce Mouvement Azov et le gouvernement Ukrainien, par exemple au niveau des négociations avec la Russie n’est pas encore apparu. « Il est toujours difficile d’anticiper le futur en géopolitique », prévient Adrien Nonjon, avant de continuer : « néanmoins, on peut éventuellement imaginer, au vu de la rhétorique russe, que le président Zelensky puisse poser sur la table des négociations la dissolution de ce mouvement et de DUK, ce qui constituerait une victoire symbolique pour la Russie, et enlèverait probablement une épine du pied du gouvernement ukrainien. »

Ce scénario, encore improbable aujourd’hui, ne fait pas partie des considérations du Corps National. « Nous ne pensons pas que Zelensky nous trahira, nous lui faisons confiance à 100% », déclare Nazar. Néanmoins, l’utilisation des ressources de son parti au profit du Mouvement Azov permet de contourner un peu l’union sacrée face à la guerre, et donc de reprendre une activité politique indépendante de celle de l’État.

Au nom d'Azov

Du côté des combattants, personne n’avait réfléchi jusqu’ici à une possible divergence des points de vue et. Obnubilés par le combat, personne n’envisage ni que le gouvernement puisse s’éloigner à leurs dépends de la ligne ferme tenue jusqu’ici, ni que les partis politiques extrémistes aient un agenda caché et se servent d’eux autant qu’ils les aident. Néanmoins, assis confortablement sur sa chaise d’écolier devant l’annexe de la salle de sport éclairée à la lueur des lampes frontales rouges qui sert aujourd’hui d’armurerie, Dobromyr « Predator », l’officier adjoint de la compagnie de DUK, accepte de réfléchir à ces hypothèses : «Je pense que si le « Mouvement Azov » ou Pravyi Sektor décidaient de faire cavalier seul ou de s’opposer au gouvernement quant à l’issue de la guerre, ils auraient beaucoup de difficultés. » Il développe : « Ils n’ont pas assez de légitimité parmi les combattants, parce que pour beaucoup d’entre nous, notre idéologie, c’est simplement la liberté. Les bataillons ont trop ouvert le recrutement pour que le contrôle idéologique par des partis soit efficace. Je pense qu’en cas de désaccord profond les bataillons comme DUK ou Azov se briseraient, et que seule la frange la plus extrémiste poserait problème au gouvernement. »

Quant à l’instrumentalisation de l’action des combattants par le Corps National ou Pravyï Sektor, il ne sait pas : « Peut-être, oui, pourquoi pas. » Il a déjà répondu que les combattants préfèrent rester éloignés des politiciens. Et s’il se prête ce soir au jeu des questions sur l’idéologie extrémiste, sur les liens entre symbologie et réalité des convictions, entre partis politiques et bataillons de combats, c’est par pure politesse : tout ça ne l’intéresse fondamentalement pas. Contrairement aux politiciens qui ont pesé leurs mots, mentionné leurs valeurs ou opposé le nationalisme de De Gaulle à celui de Pétain, Dobromyr, Victor, Sacha et Mikhaïl ont du mal à exprimer leurs convictions. Parfois même, ils semblent ne pas en avoir réellement. Comme si le chaos de la guerre avait effacé la légitimité de ce type de débat ou l’avait rendu obsolète, et qu’il ne restait plus que « pour nous » ou « contre nous». Ou peut-être, simplement, « on verra plus tard », si la paix revient. Une paix que les politiciens tenteront de façonner à leur manière, quel que soit l'avis des combattants.

* Cette enquête a été menée avec l'appui de Volodymir Ivanov à Kiev, d'oleksander Popovych à l'Viv, et de Gaël Delaite pour la retouche photographique. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo Moinet / Bruno Pieretti

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