Cabinet Capgemini : Le copinage et la pagaille du télétravail parasitent l’Élysée

Le scandale des cabinets de conseil ne cesse de grossir. À l'Élysée le service de la correspondance a fait appel à Capgemini. Pantouflage, autoritarisme, renvoi d’ascenseur, non-respect des règles sanitaires : rien ne va plus entre les petites mains de l’Élysée et leur prestataire macronien. Un courrier anonyme nous a alerté.

Le service de la correspondance de l’Élysée, situé de l’autre côté de la Seine face au palais présidentiel, a pour mission de répondre aux courriers adressés au Président et à son épouse. Ce service, qui compte 72 agents, est un des plus importants de l’Élysée. Il traite les 1000 à 1500 mails et lettres adressés chaque jour à Emmanuel et Brigitte Macron et a subi de plein fouet la crise sanitaire liée au coronavirus. Une source anonyme qui y travaille a pris contact avec Blast et nous a écrit : « La majorité des agents ont passé le premier confinement chez eux à ne rien faire. » Pour que le courrier adressé au couple Macron continue à être traité, l’Élysée a nommé comme chef de service un nouveau sous-préfet en mars 2020, Cédric Bonamigo.

À peine en service, ce dernier a passé commande à une grande entreprise de conseil un « cadrage d’optimisation du processus de la correspondance ». L’entreprise en question : le géant mondial Capgemini, 300 000 employés, chiffre d’affaires de 15.8 milliards d'euros est l’ancien employeur du sous-préfet. Le conflit d’intérêt semble patent. Pourtant, à l’heure où l’affaire McKinsey met en lumière les dépenses astronomiques en conseils du gouvernement, ni l’Élysée, ni Capgemini ne semblent s’embarrasser de ce détail.

Lors de leur audition le 16 février dernier devant la rapporteure de la commission d’enquête du Sénat sur l’influence des cabinets de conseil, deux cadres de Capgemini, Mathieu Dougados et Etienne Grass, se sont défendus en bafouillant de toute violation éthique, dans un exercice de langue de bois pas tout à fait maîtrisé. Ils n’ont pas répondu à la question du prix de l’opération mise en place pour transformer le service de la correspondance. « Il est fréquent que l’État recrute nos salariés », ajoute Etienne Grass, estimant « qu’il se renforce » en agissant de la sorte.

Le but du cadrage commandé à l’entreprise de conseil, rédigé en novlangue managériale, est divisé en trois angles : « engager un dialogue multicanal et moderne avec la présidence », « appréhender en temps réel le sentiment citoyen » et « insuffler une nouvelle posture orientée dialogue ». Tout un programme. Parmi les objectifs : numériser totalement le service de la correspondance de l’Élysée, rendant le travail beaucoup plus facile, flexible et efficace.

Les trois angles du cadrage commandé par le service de la correspondance de l’Élysée à Capgemini.


Pas de télétravail dans un service entièrement numérisé

La transformation au tout numérique a été visiblement très compliquée car en pleine épidémie de coronavirus, le télétravail n’a pas été mis en place au sein du service. C'est ce que rapporte dans son courrier l'employé ayant « à cœur d'informer ses concitoyens de la réalité derrière le discours et les messages qu'il contribue pourtant lui-même à diffuser ». Le Président et le gouvernement répètent à loisir depuis le début de la pandémie que les entreprises devaient autant que possible laisser leurs employés travailler à la maison : « Chaque jour de télétravail compte », répondent les agents du courrier au nom d’Emmanuel Macron.

Dans sa correspondance, Emmanuel Macron n'a de cesse de mettre en avant la nécessité du télétravail.


À contre-courant des consignes qu’ils transmettent, leur service organise des « tests d’éligibilité ». « Il a été décidé que seuls les meilleurs, ceux qui écrivaient le mieux et le plus, sont autorisés à télé-travailler. Pour tous les autres, le télétravail est interdit », explique l'employé du service de la correspondance. Pour les élus, le télétravail est possible pendant… une journée par semaine.

À l’arrivée de Cédric Bonamigo à la tête du service de la correspondance, l’Élysée à même entrepris de transformer les bureaux, contenant alors une ou deux personnes, pour en faire des open space (espaces ouverts sans cloisons) de six personnes. Un décision qui aurait provoquée des remous au sein du service, puisqu’à l’exact opposé des consignes du gouvernement face à l’épidémie.

Pour célébrer les avancées de la transformation du service, l’ex-Capgemini a mis en place des discours et des pots réguliers, comme il est également coutume de le faire lors du départ d’un employé. Afin d’éviter les risques sanitaires que de tels événements comportent, certains agents avaient décidé de ne pas s’y rendre, selon un employé du service. C’était sans compter sur le chef du service qui, devant l’absence d’agents à ces rassemblements, les a rendus obligatoires, interdisant le télétravail à ces occasions par un e-mail transmis à Blast.

En dépit de la situation sanitaire, Cédric Bonamigo rend la présence obligatoire aux pots et discours.


Rappelons qu’Emmanuel Macron est à l’origine de cinq ordonnances qui portent son nom, adoptées en septembre 2017, dont le but était entre autres d’assouplir le régime juridique du télétravail. En mars 2021, il annonçait que le télétravail devait être « systématisé », appelant « tous les travailleurs et tous les employeurs à y avoir recours, à chaque fois qu'ils le peuvent ».

L'idéale idylle entre Capgemini et l'Élysée

Avant d’entrer à l’Élysée, Cédric Bonamigo, aujourd'hui sous-préfet, était responsable de compte au sein de Capgemini, où il avait la gestion d’un client unique : le ministère des Armées. Alors employé du privé, il accompagnait le ministère dans sa « transformation numérique », soit un travail similaire à celui qu'il a réalisé au sein du service public en faisant appel à son ancien employeur. Avant cela, il était employé de ce même ministère des Armées, en tant que capitaine de cavalerie, puis instructeur militaire. Ces allers-retours confortables entre le secteur public et le privé laissent songeur sur les conflits d’intérêts et l’étendue des possibilités professionnelles et commerciales offertes par cette porosité. Notons que les sous-préfets sont nommés par décret du Président de la République, sur proposition du Premier ministre et du ministre de l'Intérieur.

Contacté par Blast pour parler de son parcours et du service qu'il dirige, Cédric Bonamigo n’a pas répondu à nos requêtes. Il n’est pas le premier ex-cadre de Capgemini à trainer ses mocassins dans les couloirs de l’Élysée. Ancien directeur de communication de la firme, Philippe Grangeon avait conseillé François Hollande avant de devenir co-fondateur d’En Marche et de supporter Emmanuel Macron. Selon des dizaines d'emails publiés dans les « Macron Leaks » en 2017, Philippe Grangeon aurait également travaillé sur les discours du candidat Macron. Conseiller spécial du Président entre février 2019 et septembre 2020 et très proche de lui, il était en poste au moment où l’Élysée embauchait le nouveau chef du service de la correspondance et commandait le cadrage au cabinet de conseil. L’actuel chef de la Direction Interministérielle de la Transformation Publique (DITP), Axel Rahola, nommé en février 2018, est quant à lui, l’ancien directeur de Capgemini.

Le cabinet de conseil, présent à tous les niveaux du gouvernement, est l'entreprise française ayant le plus gros chiffre d'affaires. Cela ne l'a pas empêchée de subir un redressement fiscal évalué à 17,3 millions d'euros après que Bercy ait mis le nez dans les montages financiers de l'entreprise au Luxembourg. Selon Libération, Capgemini a finalement obtenu une gracieuse ristourne de 13,4 millions d'euros, ne lui laissant plus que 3,9 millions à régler, alors qu'elle aurait en parallèle bénéficié de 7,6 millions de contrats de l'État. En Macronie, on n'oublie pas ses amis.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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