Claude Cahun : Marcel Moore, et les feuilles volent encore

"Je veux changer de peau : arrache-moi la vieille"

Sur l’île de Jersey, la Gestapo passa le seuil de leur porte alors que Marcel Moore et Claude Cahun dînaient. Chez elles devaient se trouver les preuves d’une résistance de quatre années ; une résistance de papiers, de sculptures, de mains ; une résistance de crayons, de machine à écrire, de lignes, de couleurs, d’encres, de bois repris, de bouteilles vides, d’emballages de cigarettes, de revues arrachées, de mots simples, de slogans et d’apparitions spontanées. Là-bas, dans La ferme sans nom, une imprimerie frugale et immense avait existé. Claude Cahun et Marcel Moore y avaient produit plus de 6000 documents de contre-propagande, déposés à tous endroits et à fins variées, pendant quatre ans. Lorsque les nazis entrèrent, Claude Cahun leur dit :

Trop tard : l’Allemagne a perdu la guerre

Claude Cahun était née Lucy Schwob en 1894 ; Marcel Moore, Suzanne Malherbe, en 1892. Elles s’étaient rencontrées à Nantes au début du siècle. Après la première guerre mondiale, Cahun devint une figure des Avants-Gardes artistiques parisiennes. Liée avec Desnos, Michaux, Birot, entre autres, elle écrivait, posait, photographiait et jouait au théâtre. Moore, plus réservée, dessinait, gravait, et photographiait aussi. Leur œuvre était commune. 
Cahun se rédigeait elle-même ; Cahun se rédigeait elles-mêmes. Explorant un monde kaléidoscopique, un questionnaire du « je » au « je » et vers les autres surfaces du « soi », elle revendique l’androgynie, s’écrit au masculin comme au féminin, diversifie les pseudonymes, déplie minutieusement le camaïeu chaotique de ses voix et de ses métamorphoses. Paradoxalement, elle ne recourut pas au déguisement dissimulant. Le récit de soi n’étant pas une variation cosmétique des étoffes, mais un effeuillage impitoyable de la maille jusqu’au point de fuite. Dans Aveux Non Avenus (1930), texte illustré par des héliogravures de Marcel Moore, sa poétique trouve son plus brûlant degré :

J’ai toujours eu, j’aurai toujours au fond du cœur un tyran de rechange
Tant mieux : on n’a pas prise sur soi, on n’apprend à se voir que par quelque judas

Le 9 mai 1938, elles quittaient Paris pour l’île de Jersey. Là-bas, elles poursuivent leur travail photographique, jardinent et promènent Kid, leur chat. Tout semblait idéal jusqu’à la déclaration de guerre. Puis vint le 1er juillet 1940. Jersey est envahi par les Allemands. Dans ce maigre territoire, la population que décrit Cahun est neutre, sans activité politique sinon celle d’une collaboration assumée ou de circonstance. Sous l’égide de l’occupant, des commerces plus ou moins interlopes ouvraient : cafés, bobinards... Ainsi, l’illégalité était soit au service du pouvoir policier, soit sans projet. Ici et à cet instant, toute tentative de résistance semblait vaine, tant les groupes organisés étaient loin, unis en Angleterre ou luttant sur le continent ; tant les habitants et les nouveaux arrivants s’oubliaient dans l’inertie ou la collaboration. Et pourtant...

Dans le Scrap Book, Claude Cahun écrit :

Je m’adresse aux incrédules des nations qui n’ont pas subi l’Occupation ou ne l’ont pas subi
dans toute sa rigueur. 
La destruction des sens, des sentiments, des facultés mentales, de la conscience et de la volonté,
peut précéder la destruction de la vie. La marche normale des choses est la résistance à cette
destruction – qui finalement l’emporte


Elles commencèrent par arracher des affiches. Aux premiers jours, elles découvrent l’île et leurs habitudes défaites. En observant les Allemands, Claude Cahun se demande, interloquée, « Pouvait-il exister des antifascistes conscients parmi eux ? ». Ensemble, elles arrangent leur quotidien pour que l’évènement ne lui nuise pas. A la mi-juillet, en se promenant, Claude Cahun est saisie par l’extrait d’un exemplaire du journal Le Crapouillot trouvé par terre. Vieux numéro, il expose les dangers de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. À l’intérieur, les slogans nazis reproduits lui suggèrent une idée : faire l’inverse, écrire et diffuser, partout où il se pourra, des écrits de contre-propagande ; produire l’illusion d’une mutinerie au sein de l’armée d’occupation ; créer, comme elle le dira « un fantôme en bande organisée ». Dans une lettre à Gaston Ferdière datée de mars 1946, elle relate ce qui suivit :

Le lendemain, j’allai me promener avec Suzanne. Je ramassai les cartons à cigarettes vides […] J’inscrivais les mots « ohne Ende » (« sans fin » en français), tantôt au crayon-encre violet, tantôt en rouge, au crayon ordinaire ou bien au stylo […] Suzanne se moquait de moi mais avait refusé de me laisser aller seule. Elle disait que je ferais des imprudences. Une fois dehors, elle était plus audacieuse que moi.

Naissait ainsi cette « lutte individuelle à deux » que Cahun recueillit dans sa correspondance et trois récits inachevés. Elles déposèrent d’abord des papiers et des cartons de cigarettes à proximité de l’aérodrome où se concentraient les allemands ; elles se procurèrent des images dans les illustrés en vente, les modifièrent et les disposèrent dans les rayons des librairies, sur les vitres, partout ; elles construisirent des croix en bois peintes de l’inscription « Pour eux la guerre est finie » et les installèrent sur des tombes nazies ; elles produisirent des petits tracts par milliers, à l’aide de copies carbone, en tchèque, allemand, russe, italien, qu’elles signèrent « Le soldat sans nom » et à partir desquels elles donnaient parfois de faux rendez-vous aux Allemands ; elles abandonnèrent des bouteilles sur la plage, remplies de faux messages soi-disant venus de France et annonçant l’imminente victoire Alliée. A deux, elles créèrent l’impression d’un déploiement constant, d’une fronde croissante. Une prosopopée géante se déplaçait à travers l’île, un essaim de menus moyens, une nuée polyphonique. Une prosopopée d’infini conçue par quatre mains d’un peu plus.

Le 25 juillet 1944, dénoncées, elles sont arrêtées. Cahun écrit:

Ce 25 juillet… arrêtées non pas au cours d’une de nos sorties mais au retour – sur délation amenant la perquisition domiciliaire… surprises à l’improviste alors que nous finissions de dîner , nous n’en avions pas moins réussi, malgré les cinq policiers experts, dont les yeux étaient braqués, tantôt sur nos mains, tantôt sur nos visages, à avaler chacune les vingt comprimés à dix centigrammes.

Elles avaient prévu leur suicide au gardénal depuis longtemps. Après des jours à souffrir, Cahun et Moore se rétablirent. Malherbe survécut à une deuxième tentative au sein de la prison. Un procès se tiendrait, l’occupant cherchant désespérément à établir la vérité sur « Le soldat sans nom ». Le comble fut assurément que les Allemands n'entendissent pas leurs aveux, incapables de concevoir qu'ils avaient été piégés tout ce temps par deux femmes, dont une juive, qu'ils estimaient dégénérées. C'est elles qui durent les convaincre de leur culpabilité. La sentence tomba. Dans une lettre à Paul Lévy, Cahun se souvient :

Le conseil de Guerre nous condamna donc à être fusillées ; il nous condamnait, en outre pour n’avoir pas livré notre radio, nos revolvers, et notre appareil photographique, à six ans de travaux forcés et neuf mois de prison – et à la confiscation de tous nos biens.

Au verdict, Cahun répondit :

Devons-nous faire les neuf mois et les six ans avant ou après avoir été fusillées ?

En prison, les deux n’abandonnèrent rien de ce qui les fit incarcérer. Le souci de la révolte imprima jusque l’opacité des geôles. Parfois, la terreur revenait scandaleuse, quand elles apprirent, par exemple, les exécutions de leurs récents camarades ; parfois, la clarté rompt l’effroi, la prison chante en chœur, à voix haute et nue, des chansons populaires. Puis ce moment, rapporté dans Le muet dans la mêlée :

Je me rappelais le 26 août quand je vis par ma lucarne la main de Suzanne ouverte en V me signifiant la libération de Paris.

Le 8 mai 1945, elles étaient libérées. La peine de mort ne fut, en effet, jamais exécutée. Dans Jersey, elles retrouvent un monde qui perpétue le fardeau : leur maison a été pillée, leurs œuvres détruites, Cahun croise même une femme qui portait ses habits pendant son emprisonnement. Devant chez elles se dresse encore le mur de fortification construit par les Allemands, qui devance la mer. Elles le fleurirent :

Je plante des graminées qui seront du gazon mêlé de violettes sauvages… Je plante des lauriers, des palmiers, du lierre, des chèvrefeuilles, des pervenches... Je plante en plein ciment (« ça ne prendra pas » mais ça prend !…), des saxifrages, des fougères, des giroflées naines […] L’autre ouvrier (Suzanne Malherbe), toujours sur le chantier, sourit à mes humeurs les plus noires, me relève épuisée, me tient au lit, au chaud, cultive, cueille et vend les narcisses, les tulipes, les roses, les glaïeuls… me réservant mes préférés...

Par la ville libre marchait alors une ombre. L’ombre nouée de deux silhouettes parties à travers l’île pour déposer quelques papiers chaque jour, déposer ces papiers d’où venaient l’interrogation et le faux complot, cette ombre où ne régnait plus aucun matin paisible. L’insurrection avait été un évènement multiplié, l’amour un ivoire pur éclairé par la vapeur des regards de deux femmes à la marche compliquée, au teint déjà réduit ; deux femmes qui avaient promené un chat, confondu l’outrance et la discrétion ; deux femmes dont chaque pas était désormais le rayon jasminé du non, du non plein, celui que l’absolu jalouse, du non étreint, que les retrouvailles envient. Ce non de papiers, de mains, de matériaux triviaux, récupérés au domicile de la contingence. Ce non insoupçonné, dépendant du vent, survenu tant de fois sur tant de riens, déployant sa nécessité sur ce qui dépeçait tout. Il avait été baptisé par ses deux démiurges « Le soldat sans nom ». 

Restée très faible après son incarcération, Claude Cahun s’éteignit le 8 décembre 1954, à Jersey, qu’elle avait, en dépit de tout, refusé de quitter. Suzanne Malherbe se donna la mort le 19 février 1972, sur la même île. Elle avait fait inscrire sur la tombe de l’aimée : « Alors j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle. »

Quelques brèches creusées dans le mur leur permirent de revoir la mer depuis chez elles. Après les feuilles, elles avaient déposé les fleurs. Elles n’avaient été qu’éclore.

Bibliographie :

- Claude Cahun, Ecrits, Jean-Michel Place, 2002

- Sophie Mendehlson, Claude Cahun, l’effacement et l’énigme, Savoirs et Cliniques n°12, 2010

- François Leperlier, Claude Cahun, L’exotisme intérieur, Fayard, 2006

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Philippine Déjardins

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