Deux Ensemble !, un de trop

Ils pensaient gagner Ensemble !, en renouvelant leur majorité absolue, ils ont échoué Ensemble ! et désormais tirent la gueule Ensemble !. Pour la macronie et leur chef, les dernières législatives ont été un électrochoc. Cette bannière commune, le camp présidentiel l’a subtilisée à… un mouvement soutien de la Nupes. Une mauvaise manière qui pourrait nourrir plusieurs recours devant le Conseil constitutionnel. Explications.

Un trou noir : au lendemain du second tour des législatives et de sa réélection dans la 1ère circonscription de l'Isère, Olivier Véran s’est offert un de ces moments de solitude qui prennent parfois au dépourvu. Invité sur le plateau de C à Vous, sur France 5, l'ancien ministre de la Santé, désormais en charge des relations avec le Parlement, a eu bien du mal à se rappeler le nom du parti sous lequel il venait pourtant de mener campagne.

« Mais je n’ai jamais été dans les trucs (sic) de partis, a bafouillé le ministre devant les caméras. Je respecte infiniment ceux qui s’en occupent mais moi c’est vraiment… ».

C’est le 5 mai dernier, très fiers d’eux, que les stratèges de la macronie avaient annoncé « une seule bannière #Ensemble pour mener campagne », selon les mots d’un Richard Ferrand que les électeurs bretons ont depuis renvoyé à sa suffisance. 

Ainsi rassemblés sous ce nom commun destiné à simplifier le choix de leurs supporters, La République en Marche (LREM), le MoDem, Agir, Territoire de Progrès, Horizons, le Parti radical et En commun étaient partis plein d’allant, persuadés qu’ils parviendraient grâce à ce « truc », pour reprendre le mot d’Olivier Véran, à donner au président de la République réélu en avril les moyens de ses ambitions. On a vu le résultat.

Ensemble! présidentiel vs Ensemble! de gauche

Le plus étrange dans cette histoire, c’est celle qui se cache en arrière-plan. En effet, un mouvement politique français porte déjà ce nom depuis plusieurs années. Il a été déposé dès 2014 à l’INPI (l'Institut national de la propriété industrielle) par le Mouvement pour une alternative de gauche, écologiste et solidaire. « Ensemble est né en réunissant plusieurs courants politiques, détaille à Blast son coprésident Roland Mérieux. Avec le NPA, les alternatifs, les communistes et les associatifs-citoyens nous voulions impulser une vision horizontale des choses, avec des prises de décision venant de la base et non du haut ». Sympathique et louable mais insuffisant pour retenir Emmanuel Macron/Jupiter de s’adonner à une de ses fâcheuses habitudes : piller les idées de gauche, pour brouiller les pistes.

Roland Merieux, le coprésident du mouvement de gauche Ensemble !, créé en 2014. Photo Blast/MC.


La députée Clémentine Autain, qui a retrouvé son siège à l’Assemblée nationale dimanche dernier, a également été à l'origine de la création du mouvement en 2014. Forcément, à l'annonce de ce plagiat « orwellien », elle s’est étranglée : « Ça me fait penser au titre du livre de Macron en 2017 : Révolution, avait réagi l’élue de Seine-Saint-Denis sur les réseaux sociaux. C’est de la triangulation. Il essaye de surfer sur l’air du temps en détournant les mots de leur sens ». 

Confusion totale

En matière d’appellation ou de marque, en cas de conflit, la prime est souvent accordée à celui qui était déjà là. Mis devant le fait accompli, le mouvement de gauche, soutien de la Nupes, a logiquement porté l'affaire en justice. En urgence, pour tenter de régler les choses avant les deux tours de scrutin. Le 3 juin dernier, Maître Jean-Louis Peru a demandé au tribunal de Paris la destruction de « tous les documents électoraux et les différents supports » utilisant la dénomination Ensemble! (Majorité Présidentielle).

Mais rien ne s'est passé comme prévu. En réalité, le jugement prononcé le 8 juin (il avait été mis en délibéré) ajoute beaucoup de confusion à la confusion.

Roland Merieux décrypte la décision de justice. Document Blast.


A entendre le plaignant, on le constate, le tribunal appelé à trancher en référé n’a donc rien réglé, si ce n’est de le débouter de ses demandes. Mais ce n’est pas tout. Cerise sur le gâteau, si la juge Karine Thouati s'est donc déclarée incompétente pour traiter l'affaire sur le fond, elle a tout de même pris la peine de… condamner le mouvement de Clémentine Autain & consorts à verser 8 000 euros, pour « supporter la charge des dépens » !

Un second front

Sonné, Ensemble! ne fera pas appel de cette décision baroque, pour éviter de payer des frais supplémentaires. « Nous sommes surpris par la décision de la juge de référés et abasourdis par la somme dont doit s'acquitter Ensemble! (gauche) », confie sans détours Maître Jean-Louis Peru à Blast. Mais ses animateurs n’en démordent pas : ils s’estiment victimes d'un jugement politique. Si l’affaire en restera donc là, elle pourrait pourtant rebondir sur un autre terrain. Celui du contentieux électoral : les candidats de la Nupes battus de quelques voix par un concurrent de la coalition Ensemble! de la majorité présidentielle, mais soutenus par Ensemble! canal historique, peuvent parfaitement déposer un recours devant le Conseil constitutionnel, juge des élections législatives, pour usurpation de nom. Une possibilité ouverte jusqu'au mercredi 29 juin, 18 heures. 

« Nous n'allons pas faire appel car l'élection est passée, par contre, oui, les candidats qui ont perdu avec un faible écart de voix peuvent parfaitement faire un recours, relève Me Peru. C'est tout à fait légitime ».

Pour Roland Merieux, « le juge aux élections peut très bien décider l'annulation et le fait que l'élection soit à refaire ». Document Blast



Photo Blast/MC.

Le jugement du 8 juin et ses attendus - dans lesquels la juge invitait le plaignant à se retourner devant le Conseil constitutionnel alors... que l’élection n’était pas actée (et que celui-ci ne se prononce qu’après le scrutin) - est presque une invite, par anticipation, à destination de ces déçus des législatives. Ils sont selon notre pointage (voir en encadré) plus d’une vingtaine de candidats de la Nupes concernés. De quoi, sur le papier, apporter de nouveau soucis pour la majorité présidentielle et un Emmanuel Macron, qui a perdu de sa superbe.

A vous dégouter de jouer… Ensemble!

Consultez le jugement du 8 juin 2022



Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Blast

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