Elisa Lam: la cyber-enquête infinie

Nous sommes tous des enquêteurs. Depuis l’apparition du premier personnage de détective privé, le chevalier Auguste Dupin, dans Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe en 1841, et, plus encore, depuis celle de son successeur Sherlock Holmes dans Une étude en rouge d’Arthur Conan Doyle en 1887, nous n’avons pas cessé de nourrir notre imaginaire de récits policiers. Et nous n’avons pas cessé non plus de nous passionner pour les faits divers, en particulier ceux dont la résolution nous manque : l’identité de Jack l’Éventreur, le meurtre du Dahlia Noir, l’affaire Grégory, la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès. L’enquête policière est un des genres les plus populaires de la fiction. Et ce genre répond peut-être à notre désir de corriger l’imperfection de la réalité. Elle répond peut-être à notre besoin de sentir qu’une logique est susceptible d’apparaître qui puisse mettre fin à l’irrationnel et au chaos : la résolution d’une énigme étant alors une forme de consolation face à l’horreur dérangeante d’une mort inattendue, incompréhensible et violente.

Nous sommes tous des enquêteurs 


Est-ce pour son absence de dénouement, pour son irrésolution, que nous avons massivement été intrigués par l’histoire d’Elisa Lam, cette jeune femme de 21 ans disparue puis retrouvée morte dans la citerne d’eau d’un hôtel de Los Angeles en 2013 ? Ou est-ce par l’intuition qu’une relation étroite se nouait entre son destin et le nôtre ? L’affaire Elisa Lam est sans doute le fait divers qui a entraîné, parmi les internautes, le plus grand nombre de vocations de cyber-détectives. Elle est à l’origine de l’explosion des vidéos de « True Crime » sur YouTube et elle a produit une exploration massive de théories alternatives concernant une affaire criminelle qu’on estime, à juste titre ou non, mal résolue par les autorités.

Portrait Elisa Lam
Image LAPD

Par sa disparition et sa mort mystérieuses, Elisa Lam n’a pas cessé de nous hanter. Et elle est devenue notre guide dans un monde caché derrière le monde, une Ariane dans le labyrinthe du web.

Un labyrinthe qui s’ajoute au labyrinthe du monde et dont nous n’avons peut-être pas encore croisé le Minotaure.

Labyrinthe d'Elisa Lam

Elisa Lam naît le 30 avril 1991 à Vancouver, au Canada. Ses parents sont des immigrés originaires de Hong-Kong et ils tiennent un restaurant à Burnaby, dans la banlieue de Vancouver. Elisa est étudiante en psychologie. Elle tient un blog depuis 2010. Elle a un compte Twitter, un compte Facebook et un compte Instagram. Mais Tumblr est sa plateforme préférée. C’est pour Tumblr qu’elle a délaissé son blog en 2012. Et c’est sur Tumblr qu’elle publie désormais, non seulement des photos et des GIF animés, mais également des billets d’humeur.

Portrait Elisa Lam
Image LAPD

« Je trouve ça plus facile de se confier ici qu’à travers un journal intime, écrit Elisa Lam, sûrement parce qu’on sait que, derrière, quelqu’un va vous lire. Et c’est beaucoup moins cher qu’un psy. Ça me fait un bien fou quand je clique sur le bouton « Publier ». »

Il n’y a pas beaucoup de photos d’elle sur Internet. « Je ne sais pas pourquoi les gens aiment tant rendre public leur vie privée, avait écrit Elisa Lam sur son Tumblr. Ils oublient que l’invisibilité est un superpouvoir. » Cependant, on apprend beaucoup sur elle dans ses propres publications. A partir de celles-ci, on peut savoir qu’elle ne s’aime pas beaucoup, et qu’elle souffre de dépression ou de troubles bipolaires : « Au dire de certains je souffre d’un déséquilibre chimique. Est-ce que je peux habiter dans le cerveau de quelqu’un d’autre ? »

Suite à sa dépression et ses troubles, Elisa doit prendre quatre médicaments différents : deux antidépresseurs, l’Effexor et le Bupropion, un stabilisateur de l’humeur, la Lamotrigine, et un antipsychotique, le Seroquel. « Tous ces cachets, écrit Elisa Lam, c’est le petit-déjeuner des champions ».

Elisa Lam écrit bien, avec beaucoup d’esprit et de sensibilité. On trouve également sur son Tumblr toutes sortes d’images qu’elle aime et qui composent une sorte de portrait mental : des photos de mode et de Harry Potter, comme cela a été souvent relevé dans les articles et les vidéos la concernant, mais aussi des images de David Bowie, l’extraterrestre qui est tombé sur la terre, et d’autres de Dale Cooper, le personnage d’enquêteur de la série Twin Peaks qui va découvrir une porte vers un autre monde et ne pas pouvoir revenir dans celui-ci. C’est un trait psychologique très courant que de relire aujourd’hui son Tumblr en y cherchant ce qui peut apparaître comme des prémonitions, ou des signes de ce qui allait lui arriver. Cela rend compte de notre désir de recréer de l’ordre dans un univers chaotique ou de chercher une consolation face à la brutalité horrible de la mort.

Toujours accessible aujourd’hui, Nouvelle/Nouveau, le Tumblr d’Elisa Lam, est un labyrinthe dans lequel on peut se perdre à l’infini en essayant de trouver une clé qui nous permette de donner un sens à son histoire. 

Dale Cooper, personnage principal de la série Twin Peaks
Image d.r.

« Que serais-je devenue sans Internet ? écrit Elisa Lam sur son Tumblr. Selon moi, si on traine sur Internet, c’est parce qu’on n’est pas capable de trouver dans la vraie vie les éléments nécessaires à notre survie. Alors on cherche inlassablement, seul. »

En janvier 2013, âgée de 21 ans, Elisa Lam décide de partir en voyage dans la Californie du Sud. Elle quitte Vancouver le 22 janvier et se rend à San Diego. Elle a un budget limité. Elle voyage en train et en bus et elle loge dans des hôtels bon marché. C’est la première fois qu’elle voyage seule. 

Deventure du Cecil hotel à Los Angeles
Image d.r.

Elisa Lam à L.A

Le 28 janvier 2013, Elisa Lam arrive à Los Angeles et s’installe au Stay on Main, un hôtel peu coûteux situé dans le centre de la ville. Elle prévoit d’y rester 4 jours, jusqu’au 1er Février, avant de partir à Santa Cruz et à San Francisco. A son arrivée, elle partage une chambre au 5e étage avec trois autres filles. Mais ses colocataires se plaignent de son comportement. Selon la tenancière de l’hôtel, elle aurait laissé des petits mots désagréables sur les lits de celles-ci et refusé plusieurs fois de leur ouvrir la porte. Deux jours plus tard, le 30 janvier, la direction de l’hôtel l’installe finalement dans une chambre où elle est seule, toujours au 5e étage.

Pendant son séjour, elle va écouter des concerts de jazz. Elle se rend également à Burbank pour assister à l’enregistrement d’une émission de Conan O’Brien. « Ça ne me dérangerait pas de me faire aborder par un inconnu, écrit-elle sur son Tumblr, mais je ne me rends pas toujours compte de ce que je raconte. Je devrais faire attention, je vais m’attirer des ennuis. »

Le 31 janvier, veille de sa disparition, elle va à une librairie, The Last Bookstore. La libraire Kathy Orphan se souvient d’une cliente extravertie, joyeuse, amicale. Elisa Lam achète des livres et des disques qu’elle compte offrir à sa famille et à ses amis à son retour. Puis elle retourne à son hôtel.

Elle aurait dû quitter les lieux le 1er Février pour aller à Santa Cruz. Ce jour-là, elle ne s’est pas rendue à la réception. C’est le jour où sa disparition a été signalée par ses parents. Comme elle les appelait tous les jours, ceux-ci se sont inquiétés lorsqu’ils n’ont pas reçu de coup de téléphone de sa part la veille, le 31 janvier. Les policiers du Los Angeles Police Department prennent en charge l’affaire. Ils interrogent les employés qui déclarent avoir vu Elisa Lam le 31 janvier dans une zone réservée au personnel et lui ont demandé de partir. Elle s’est dirigée vers l’ascenseur et c’est la dernière fois qu’ils l’ont vue. Dans sa chambre, elle a laissé son ordinateur portable, ses médicaments, son portefeuille, ses habits, des objets de valeur. Sa chambre était en désordre mais ne contenait pas de traces de lutte. Le 6 février, la police organise une conférence de presse en compagnie de ses parents et de sa sœur. Les agents font appel à la population pour apporter des témoignages ou des indices. 

Les dernières images connues d'Elisa Lam proviennent d'une caméra de surveillance du Cecil hotel
Images Youtube

La vidéo virale

En fouillant dans les archives de l’hôtel, les enquêteurs du LAPD découvrent des images venues d’une caméra de surveillance. Le time-code étant relativement illisible, le moment auquel celles-ci ont été enregistrées est ambigu. Certains commentateurs les datent du 31 janvier au soir, d’autres du 1er Février au matin. Ce sont les dernières images connues d’Elisa Lam. Après deux semaines de recherche infructueuse, et devant la diminution des enquêteurs mobilisables, le 14 février, la police décide de publier sur leur site les images de la caméra de surveillance.

La vidéo dure 4 minutes et il s’y passe énormément de choses étranges. Les portes s’ouvrent, Elisa entre. Elle est en sweat rouge, en short noir et en sandales. Elle ne porte pas ses lunettes. Elle se penche en avant, appuie sur au moins cinq boutons à la suite, puis recule et se met dans un coin. L’ascenseur ne bouge pas. A la 19e seconde, elle sort rapidement la tête de l’ascenseur et regarde des deux côtés. Puis elle retourne à l’intérieur, se colle à la paroi, et, à la 27e seconde, elle se plante à nouveau dans un coin, comme si elle cherchait à se cacher. A la 36e seconde, elle se place à la limite de l’ascenseur et regarde vers la droite. Puis elle pose lentement un pied à l’extérieur, regarde vers la gauche, fait un petit bond, recule, retourne à l’intérieur et ressort. A 1 minute, elle part sur la gauche et disparaît presque totalement du cadre. On aperçoit seulement son bras droit qu’elle lève et porte vers sa tête. A 1mn 30, elle retourne à l’intérieur de l’ascenseur les deux bras levés au niveau de sa tête. Puis elle se penche sur le panneau de commande et appuie de nouveau sur plein de boutons. Puis elle ressort à 1mn 52, se passe les mains dans les cheveux et se reposte à gauche de l’ascenseur. Ensuite, elle fait de drôles de gestes avec les mains, comme si elle s’adressait à quelqu’un qu’on ne voit pas à l’image. Elle semble un moment compter sur ses doigts mais ses gestes sont difficiles à interpréter. A 2mn 28, elle part à gauche de l’ascenseur et disparaît. A 2mn 58, la porte de l’ascenseur se referme. A 3mn 13, elle s’ouvre, soit au même étage, soit à un étage dont la décoration est identique. Puis la porte se referme et se rouvre à un autre étage. A 3m59, la vidéo s’arrête.

Dennis Romero, journaliste au LA Weekly, reposte immédiatement la vidéo sur sa chaîne YouTube et celle-ci devient « virale ». Elle est relayée et massivement partagée sur les réseaux sociaux. Sur un site chinois, elle fait même des millions de vue en une semaine et demi. John Sohbani créé le groupe Elisa Lam sur Facebook : il va y passer des centaines de milliers d’heures. John Lordan ouvre sa chaîne Youtube. Les cyber-détectives du monde entier vont travailler jour et nuit sur les empreintes numériques d’Elisa Lam. Ils vont étudier en détail ses publications sur Tumblr en quête d’indices. Puis ils vont scruter la vidéo. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils vont découvrir des choses.

Tout d’abord l’énigme de l’ascenseur qui ne se ferme pas. Dans la vidéo, Elisa Lam appuie sur les boutons, semble-t-il en vain. Des cyber-détectives se rendront au Stay on Main et reproduiront l’ordre de ses gestes, et ils se rendront compte qu’elle a appuyé sur un bouton particulier dont la fonction est de maintenir l’ascenseur en place pendant deux minutes. L’énigme de l’ascenseur est résolue. Les cyber-détectives répondent également à la question de l’étage où se situe la scène. Il s’agit, non du 5e auquel elle résidait, mais du 14e, l’avant-dernier étage. Ce qu’ils remarquent parce le bouton de celui-ci s’éteint automatiquement lorsqu’elle retire son doigt, à la différence des autres boutons.

Il y a le problème du time code illisible sur la vidéo. Les internautes remarquent que les millisecondes ne défilent pas correctement, et que la vidéo est sans doute ralentie de 33 à 35%. Il y a une coupe au moment où la porte se referme. En déchiffrant le time code, ils remarquent une possible disparition de 53 secondes. La minute manquante devient alors le sujet de grandes spéculations : Certains pensent qu’un employé de l’hôtel a trafiqué la vidéo. D’autres que la police ou la direction de l’hôtel a essayé d’étouffer l’affaire. 

Image CBC

Comme un fantôme

Cinq jours plus tard, le 19 février 2013, un couple de touristes anglais s’installe au Stay on Main. Ils remarquent que la pression de l’eau est très faible. Quand on ouvre le robinet, l’eau est très sombre et ne coule presque pas. Ils boivent cette eau et lui trouvent également un goût bizarre. Ils se plaignent auprès de la direction qui les installe deux étages plus haut. Le débit de l’eau n’étant pas meilleur, l’hôtel fait appel à un agent de maintenance, Santiago Lopez, pour qu’il vérifie les canalisations. Il y a quatre réservoirs d’eau sur le toit. Ceux-ci font trois mètres de haut et on y accède par une petite échelle. Santiago Lopez vérifie le réservoir principal dont il remarque que la trappe est ouverte. En regardant à l’intérieur de la citerne, il découvre le corps d’Elisa Lam. Elle est nue et elle flotte, le visage tourné vers le haut. « Comme un fantôme » dira-t-il.

Les enquêteurs vident la citerne, découpent une ouverture sur le côté et récupèrent le corps. Ils font un relevé d’empreintes à l’intérieur du réservoir, mais rien n’indique qu’une autre personne qu’Elisa soit descendue dans la citerne. L’analyse toxicologique prendra beaucoup de temps. Il faudra attendre le 21 juin 2013 pour que le rapport médical complet soit publié. Selon celui-ci, il est impossible de déterminer combien de temps Elisa Lam est restée dans le réservoir. Le médecin ne constate aucune fracture sur son corps, aucune blessure par balle ou coup de couteau. Enfin, aucune trace de blessure interne ou externe ne permet d’affirmer qu’elle ait été préalablement victime d’une agression sexuelle. Les autorités décident donc d’exclure l’hypothèse criminelle. 

Elisa était vulnérable. « Parfois on regarde le monde et on se dit qu’il ne vaut pas la peine, écrit-elle sur son Tumblr. Parfois je me regarde et je me dis que je n’en vaux pas la peine. » Mais, selon les membres de sa famille, Elisa n’a jamais fait de tentative de suicide. En outre, l’idée d’un suicide par noyade, nue, dans une citerne sur le toit d’un hôtel : citerne de plus très difficilement accessible, semble quand même assez improbable.

Sur le rapport du médecin légiste, on remarque que la case « cause indéterminée » est cochée le 18 juin, puis barrée et changée en « accident ». Selon l’analyse toxicologique, Elisa n’a consommé ni alcool ni drogue les jours qui ont précédé sa mort. Cependant, le taux de ses médicaments ingérés semble particulièrement faible. On détecte bien des traces d’Effexor dans son sang, mais ni le Bupropion, ni la Lamotrigine, ni enfin le Séroquel supposé prévenir des troubles bipolaires. Elisa serait morte parce qu’elle aurait cessé de suivre son traitement. Elle aurait connu un épisode psychotique intense et aurait pris l’initiative d’aller sur le toit pour échapper à des poursuivants imaginaires. La cause décrétée est donc : mort accidentelle par noyade suite à des troubles bipolaires. C’est l’hypothèse défendue par les autorités légales le 21 juin 2013, entraînant la fin de leur enquête. C’est également l’hypothèse privilégiée par le documentaire Netflix de 2021 consacré à Elisa Lam. Cependant, celle-ci ne satisfait pas les cyber-détectives dont l’enquête ne fait, en réalité, que commencer. 

Devanture Hotel Cecil
Image Jim Winstead Flickr

Un hôtel derrière l’hôtel

Tout d’abord, il y a l’hypothèse du meurtre, trop vite balayée à leur goût. Elisa Lam avait écrit sur un post Tumblr qu’elle voulait rencontrer des gens durant son voyage et même qu’elle ne serait forcément mécontente d’être abordée par un inconnu. A-t-elle fait une rencontre qui aurait mal tourné ?

Le Stay on Main où séjournait Elisa Lam n’est pas n’importe quel hôtel. Il s’agit en réalité du fameux Cecil Hotel, un hôtel bâti en 1924 et dont l’histoire est particulièrement chargée. Le Cecil Hotel est un hôtel art-déco immense, avec pas moins de 700 chambres, un hall pavé de marbre et décoré de statues. Il a officiellement 15 étages. En réalité 14 – il n’y a pas de 13e étage comme souvent aux États-Unis. Et il a coûté pour sa fabrication un million et demi de dollars. Il était initialement destiné aux businessmen qui pouvaient alors se rendre rapidement dans le quartier des affaires au centre de Los Angeles. Mais, ayant subi le choc de la grande dépression, le Cecil Hotel est, depuis les années 1930, miteux, malfamé et il a même la réputation d’être maudit suite à un très grand nombre de crimes, de viols, de suicides. En 2015, American Horror Story basera sa cinquième saison, « Hotel », sur le mythe autour du Cecil Hotel. Jean Guidoni lui consacrera une chanson en 2022.

Cela commence le 19 novembre 1931 avec un certain W.K. Norton qui se suicide en avalant une pilule de poison. En septembre 1934, c’est Benjamin Dodich qui se suicide par balle. Le 26 juillet 1937, le sergent Louis Borden se suicide en se tailladant la gorge avec un rasoir. En janvier 1940, c’est l’enseignante Dorothy Seger qui se suicide avec du poison. En septembre 1944, Dorothy Jean Purcell accouche en secret dans sa baignoire et se débarrasse du nouveau-né en le jetant par la fenêtre. En novembre 1947, un certain Robert Smith se jette par la fenêtre du 7e étage. Le 11 Février 1962, c’est Frances Moore qui saute à son tour du 8e étage. Et le 12 octobre 1962, c’est au tour de Pauline Otton qui saute du 9e étage. Dans sa chute, elle tue également un passant, George Giannini. En 1964, une retraitée, Goldie Osgood, est violée, étranglée et poignardée dans sa chambre en pleine journée. Mais c’est surtout à partir des années 1980 que le Cecil Hotel se transforme en une authentique zone de non-droit.

Le Cecil Hotel est situé dans le quartier de Skid Row : un des quartiers les plus dangereux des États-Unis, où la violence dans les rues est un phénomène constant. « A Skid Row, chaque jour ou presque, des femmes disparaissent, dira Doug Mungin, un historien de la ville. Personne ne sait ce qu’elles deviennent. Elles disparaissent, tout simplement. » Skid Row est la section du centre de Los Angeles qui n’a pas connu la gentrification du reste de la ville, mais a été quasiment transformée en zone de « confinement » pour tous les sans-abris, afin que ces derniers ne se mélangent pas aux autres habitants. Presque tous les services des sans-abris s’y trouvent. Du coup, de nombreuses personnes sans foyer, mais aussi des repris de justice, des toxicomanes et des malades mentaux s’y rendent et y restent. Pour beaucoup d’entre eux, lorsqu’ils en ont les moyens, le Cecil Hotel est un asile de nuit. Ainsi que pour ceux qui, pour une raison ou une autre, ne veulent pas qu’on les retrouve.

Deux tueurs en série célèbres ont séjourné au Cecil Hotel. Richard Ramirez, un des serial killers les plus menaçants des années 1980, y a vécu au 14e étage. Il sera suivi en 1991 par Jack Unterweger, l’Étrangleur de Vienne, un serial killer autrichien qui s’y fera passer pour un reporter effectuant une enquête sur le quartier de Skid Row et en profitera pour tuer, dans sa chambre d’hôtel, au moins trois prostituées.

Portrait d'Elizabeth Short alias "Black Dahlia"
Image d.r.

La victime d’une des affaires irrésolues les plus célèbres, le Dahlia Noir, Elisabeth Short, dont le corps a été découvert le 15 janvier 1947, serait également venu au bar du Cecil Hotel le 11 janvier, mais ce dernier fait tient probablement de la légende. Les livres qui le mentionnent se sont essentiellement inspiré d’un article du L.A. Times de 1995 dont les informations n’ont jamais pu être vérifiées.

Le Cecil Hotel est encore, à l’époque de la venue d’Elisa, un lieu de résidence pour les plus démunis, mais, pour contrer sa mauvaise réputation internationale, ses propriétaires lui ont inventé un double : le Stay on Main, un hôtel pour touristes qui couvre trois étages sur les quatorze du Cecil Hotel et bénéficie d’un nom, d’une entrée, d’un hall et d’une réception indépendants, comme s’il s’agissait de deux lieux complètement distincts. Les étages du Stay on Main sont les 4e, 5e et 6e. Les onze autres étages appartiennent au Cecil, dont le 14e où Elisa Lam apparaît dans la vidéo de surveillance. Les deux hôtels fonctionnent comme deux entités séparées, à une exception : les ascenseurs. Dans les ascenseurs, les sans-abris, les repris de justice et les toxicomanes se mélangent aux touristes.

Elisa Lam a-t-elle fait une mauvaise rencontre en se baladant dans le quartier de Skid Row ou en se rendant à un mauvais étage de l’immeuble ? A-t-elle imprudemment sympathisé avec un individu malintentionné ? Elle s’était déjà plainte d’individus louches l’abordant dans la rue. Le 27 janvier, elle avait écrit sur son tumblr : « Je sors ce soir. J’espère vraiment qu’aucun gars flippant ne va m’approcher. » A-t-elle noué une relation amicale ou amoureuse avec une personne rencontrée dans l’ascenseur de l’hôtel ?

Lam-Elisa et le virus de la cyber-détection

Les cyber-détectives découvrent une autre coïncidence curieuse. Il y a eu une épidémie de tuberculose sur Skid Row, quelques jours seulement après la découverte du corps d’Elisa Lam. La tuberculose est une infection qui touche beaucoup les sans-abris. Or le test de dépistage utilisé par les équipes médicales envoyées sur place s’appelle, étrangement, Lam-Elisa.

Des internautes ont suggéré qu’Elisa Lam pouvait travailler pour la CIA et qu’elle avait pour mission d’infecter les sans-abris dans un programme d’élimination de populations considérées comme inutiles. Elle aurait été tuée après sa mission.

Mais c’est une théorie peu crédible. Tout d’abord le test de dépistage préexiste largement à sa venue à Los Angeles : son nom est un acronyme pour LipoArabinoMannan EnzymeLinkedImmunoSorbentAssay. Ensuite l’épidémie de tuberculose ne fit quasiment aucune victime, ayant été dépistée et soignée à temps.

Il s’agit plutôt, dans le cas de la mort d’Elisa Lam suivie d’une épidémie de tuberculose dépistée par le test Lam-Elisa, d’une synchronicité, un concept forgé par le psychologue Carl Gustav Jung. La synchronicité est la rencontre de deux événements mentaux qui ne présentent pas une relation de causalité physique mais dont l’association est porteuse de sens pour celui qui la perçoit.

En effet, le vocabulaire épidémiologique est fréquemment employé pour évoquer l’activité des internautes qui reçoivent des informations et y réagissent – comme si les phénomènes qui envahissaient la toile étaient du même type que la propagation d’une maladie. Comme si, lorsque nous nous rendons sur Internet, nous étions toujours plus ou moins en train de tester notre résistance aux affects collectifs. En ce sens, l’affaire Lam-Elisa était bien un test de dépistage, et nombreux furent les internautes qui, atteints par la vidéo virale de l’ascenseur, avaient déjà succombé à ce qui peut apparaître comme une maladie de l’activité de cyber-détection : la police privée.


Image Youtube

Témoin l’histoire malheureuse du chanteur Morbid, sur laquelle le documentaire Netflix s’étend peut-être un peu trop longuement, mais qui est représentative des dérives auxquelles peut mener l’activité, initialement très sympathique et même courageuse, de cyber-détection. Les passionnés de l’affaire Elisa Lam, toujours en quête de son meurtrier potentiel, ont été troublés par un certain nombre de vidéos postées par un musicien de black metal mexicain, Pablo Vergara dit « Morbid ». Morbid était présent au Cecil Motel en février 2012, un an avant la venue d’Elisa Lam. Il jouait également avec un symbolisme typique du hard rock comme du black metal, mêlant dans ses vidéos des images de serial killers (comme Ted Bundy) comme de victimes célèbres (comme le Dahlia Noir). Morbid ayant également produit un morceau racontant l’histoire d’une fille noyée, celui-ci, pourtant en studio au Mexique pendant les faits, a été dénoncé nommément sur les forums consacrés à Elisa Lam et dans de nombreuses vidéos de YouTubeurs « True Crime » qui le présentent, sans précaution, se contrefichant de la présomption d’innocence, comme l’assassin impuni de la jeune canadienne.

Le résultat, c’est que, après avoir reçu des milliers de messages l’accusant du meurtre d’Elisa Lam et le menaçant de mort à son tour, et après avoir même reçu chez lui la visite du PGR, l’équivalent mexicain du FBI, Pablo Vergara a fait une tentative de suicide. Il s’est réveillé dans un hôpital psychiatrique et, après un séjour dans celui-ci pour soigner sa grave dépression, il a décidé d’arrêter la musique.

C’est là où l’enquête passionnée sur Elisa Lam se transforme en maladie. Il est beau et émouvant de tenter de résoudre une enquête qu’on estime bâclée par la police. Il est beaucoup plus problématique, pour dire le moins, de lancer une « chasse à l’homme » sur le suspect que l’on a trouvé par un système d’association d’idées et de signes équivoques. 

Affiche du film Dark Water de Walter Salles
Image d.r.

Un film derrière la réalité

Autre bizarrerie découverte par les cyber-détectives : les similarités entre l’affaire Elisa Lam et le film Dark Water de Hideo Nakata. Sorti au Japon en 2002, il a fait l’objet d’un remake américain en 2005 avec Winona Ryder et Elina Löwensohn. Dark Water raconte l’histoire de Dahlia, une mère qui emménage avec sa fille Cecilia dans un immeuble new-yorkais qui va devenir le théâtre de phénomènes paranormaux. Cecilia porte un haut rouge comme le sweat d’Elisa et on la voit parler avec une amie invisible. Il y a une scène où de l’eau sombre coule du robinet, comme l’eau dont les clients du Cecil Hotel se sont plaints. Et Dahlia fait, au début du film, des mouvements bizarres avec ses doigts dans l’ascenseur qu’on peut observer par la caméra de surveillance. La petite Cecilia est mystérieusement attirée par le toit. Ca fait beaucoup. Mais la coïncidence la plus troublante c’est quand l’héroïne retrouve le cadavre d’une autre petite fille, Natasha, dans la citerne située sur celui-ci. A la fin du film, Dahlia réussit à sauver sa fille d’un déluge d’eau sombre, mais accepte d’être emportée dans le monde des morts où elle fera office de « nouvelle mère » au fantôme de Natasha.

Certains cyber-détectives ont émis l’hypothèse qu’un tueur dérangé aurait essayé de mettre en scène les événements du film. Voire que celui-ci aurait séduit Elisa Lam dans le but qu’elle rejoue avec lui certaines séquences de Dark Water, sans savoir qu’elle finirait, comme Dahlia, emportée dans le monde des morts.


Image Instagram d'Elisa Lam

Autre élément étrange, Elisa avait posté sur son instagram un selfie la montrant le visage recouvert par ses cheveux : elle se rapprochait ainsi de Sadako, l’héroïne d’un autre film d’Hideo Nakata, Ring, réalisé en 1998, et lui aussi ayant connu un remake américain en 2002. Le film parle d’une vidéo « maudite ». La vidéo contient les images de Sadako : un esprit vengeur, un fantôme affamé qui poursuit les vivants qui ont regardé la vidéo.

Là encore, on peut y voir une synchronicité incroyablement porteuse de sens. A travers la vidéo de l’hôtel diffusée sur les réseaux, Elisa Lam est devenue à son tour une sorte de Sadako. Elle l’est devenue en suivant un chemin qui l’a menée dans un autre monde caché derrière ce monde : le monde des fantômes qui en ont fait, comme Dahlia dans Dark Water, une des leurs. Et, depuis sa disparition, elle n’a cessé à son tour de nous hanter. Par sa vidéo « maudite », elle a obsédé des milliers et des milliers d’internautes à travers le monde. Et, dans leur quête de la vérité concernant Elisa Lam, les cyber-détectives se sont plongés dans le labyrinthe de son Tumblr ou sont retournés au Cecil Hotel, mais ils sont revenus tout aussi bredouilles que la police ou que Netflix – comme si Elisa et son histoire devaient toujours leur échapper, plongées dans une eau beaucoup trop sombre et parmi des fantômes beaucoup trop enragés. Et pourtant…

Une réalité derrière les fictions

Pourtant, ces fantômes ne sont pas très difficiles à identifier. Ces fantômes, ce sont les sans-abris de Skid Row. Ce sont les démunis, les toxicomanes, les malades mentaux : tous ces êtres confinés dans un espace qui les sépare du reste de la population, parqués dans une zone de non-droit qui les expose à un danger quotidien mais que le cynisme et la vénalité d’un hôtel ont décidé de rendre malgré tout accessible aux touristes. Nous sommes entourés de fantômes, mais ces fantômes ne viennent pas nécessairement de l’au-delà. Comme Dahlia dans Dark Water ou Dale Cooper dans Twin Peaks, Elisa Lam est bien passée dans un autre monde, mais cet autre monde et dont l’ascenseur était le lieu de passage, c’est celui de la misère. C’est le Cecil Hotel caché derrière le Stay on Main.

De quoi est morte Elisa Lam ? Elisa Lam a été piégée par le tourisme, piégée par le cynisme et la vénalité, piégée par son innocence et sa jeunesse. Elle est arrivée dans un lieu de malheur, de misère et de mort. Et même si elle n’a pas nécessairement été tuée par une « mauvaise rencontre », elle a vu la réalité masquée par le Stay on Main : que ce soit dans la rue, à l’extérieur de son hôtel, ou au 14e étage, le jour de sa mort. Assassinée ou morte « accidentellement », Elisa Lam est et reste une victime du Cecil Hotel. Comme le Dahlia Noir en son temps, on ne saura jamais vraiment qui a tué Elisa Lam, mais on sait qu’elle a été la victime d’une histoire qui est bien plus vaste qu’elle, une histoire qui nous concerne tous : celle de notre déni permanent concernant la progression de la misère. Le Stay on Main, c’est notre monde, c’est un monde d’apparence stable et normalisé, et même susceptible d’accueillir des touristes. Mais il ne l’est que sur trois étages sur quatorze, le reste étant constitué de zones de non-droit où la misère s’étend, et où la violence est la règle.


Mark Ralston / AFP - Getty Images

Bienvenue dans le labyrinthe

Le monde est un labyrinthe, et, à ce labyrinthe, le web a ajouté un deuxième labyrinthe : celui de toutes nos images, de tous les signes que nous émettons quotidiennement et qui, lorsque nous disparaîtrons, plongeront les internautes du futur dans une cyber-enquête infinie.

Le Tumblr d’Elisa Lam est un labyrinthe de ce genre et le fait qu’il lui ait survécu depuis dix ans et qu’il soit toujours accessible aujourd’hui dit quelque chose de la nature même de ce que nous produisons sur la toile. Nous y produisons le grand récit de notre traversée du labyrinthe, de notre traversée de l’Enfer. Nous répondons à l’énigme du monde par un récit lui-même énigmatique mais à travers lequel, malgré tout, nous voulons croire à une clé qui nous permettrait de résoudre l’énigme du monde.

« Selon moi, avait écrit Elisa Lam, si on traine sur Internet, c’est parce qu’on n’est pas capable de trouver dans la vraie vie les éléments nécessaires à notre survie. »

Mais la vraie vie nous rattrapera toujours, et Internet ne nous en protégera pas.

Labyrinthe dans un labyrinthe, miroir de notre psyché, il ne doit pas nous laisser oublier l’évidence hurlante : la réalité de la misère tout autour de nous, une réalité au moins aussi spirituelle que nos recherches individuelles ; un monde de fantômes aussi affamés et énervés que ceux qui hantent les films que nous regardons ou les histoires que nous aimons nous raconter pour nous faire peur.

En bonus : 

Nouvelle/Nouveau, le Tumblr d’Elisa Lam

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)