En immersion avec les combattants ultranationalistes ukrainiens – Partie 1

À la pointe des combats à Marioupol, à Irpin et dans le Donbass, les milices ultranationalistes ukrainiennes se sont imposées partout où les combats font rage, mais la question des opinions politiques de ces combattants déterminés revient comme un leitmotiv. Qualifiés de néo-nazis par la Russie, vus comme des défenseurs héroïques par une majorité de la population ukrainienne, ces milices nationalistes monopolisent l’attention sur les réseaux sociaux. Un ancien capitaine de l'armée française a enquêté en immersion chez Azov et DUK, à la découverte de l’idéologie des combattants les plus controversés d’Ukraine.

Sud de l’Oblast de Tchernihiv, à trois heures de route de Kiev, début avril.

L’homme est dissimulé derrière un arbre, à l’orée du bois. Il appelle l’un de ses camarades et tend le bras en direction du bout d’un champ long de quelques centaines de mètres. Sur la route, à la sortie d’un village abîmé par les combats, apparaît un blindé russe. Une sorte de tank à la tourelle massive, impressionnante et surélevée. C’est un véhicule d’artillerie, un lance-roquettes multiples TOS-1, que les ukrainiens surnomment le « Buratino », du nom d’une version russe de Pinocchio. Il peut atteindre ses cibles jusqu’à huit kilomètres. Ce n’est visiblement pas le premier véhicule de ce type croisé dans les parages : sous les pieds du combattant, le sol est noir, brûlé par des munitions incendiaires spécifiques lancées par ce type de lance-roquettes. Mais aujourd’hui le Buratino est isolé sur une route disputée, et constitue une proie parfaite pour la trentaine d’hommes abrités dans le bois. Au rebours de toute logique militaire, et pour la plus grande satisfaction des combattants dissimulés, il n'est défendu que par les servants de cette pièce, des techniciens peu initiés au combat d’infanterie et habituellement protégés par des sections de combat. Ces sections semblent cette fois-ci être restées à deux ou trois kilomètres de là, dans le prochain village tenu par l’armée russe. Ce type d’erreur en plein sur la ligne de front, sur un axe logistique vulnérable, est une véritable surprise mais semble caractéristique de la désorganisation tactique dont a fait preuve l'armée russe dans le Nord de l'Ukraine.

Les hommes de DUK mettent en place les armes d'appui.

Le Buratino avait été annoncé dix minutes auparavant grâce au vol d’un petit drone de reconnaissance, et commençait à se faire attendre. Les combattants barbus et aux visages tirés par la fatigue se lèvent et quittent le creux de terrain où ils étaient dissimulés, pour prendre lentement position le long de l’orée du bois. Deux d’entre eux s’écartent pour rejoindre un monospace, d’où ils sortent un Stugna-P, un lance-missile portatif de conception ukrainienne qui a mis à mal beaucoup de blindés russes depuis le début de l’invasion, et dont on peut suivre la progression du projectile sur un petit écran. Les deux combattants montent sur un terre-plein et mettent l’engin sur pied pendant que l’équipe d’observation se concentre sur la progression du blindé russe. Habillés sommairement, équipés comme ils le peuvent et roulant dans des véhicules de ville, ces combattants qui s’apprêtent à déclencher le feu sur ce blindé d’artillerie ne sont pas officiellement des soldats ukrainiens. Ce sont des miliciens qui appartiennent à l’une des plus importantes milices politiques du pays, DUK (un sigle qui signifie Dobrovolchyï Ukrayinskyï Korpus, Corps des Volontaires Ukrainiens). Cette organisation paramilitaire a été créée par Pravyï Sektor (Secteur Droit), le plus grand parti d’extrême droite ukrainien. Contrairement au régiment Azov, un bataillon de volontaires tout aussi controversé pour son ultranationalisme qui a été intégré officiellement à la Garde Nationale en 2014, DUK est la dernière milice politique de grande envergure, et vient tout juste, ce lundi 16 mai, d’intégrer l'armée régulière ukrainienne au titre de la Défense Territoriale, cette entité un peu fourre-tout où l’on a regroupé la plupart des groupes de combattants volontaires.

Le lance-missile Stugna-P ukrainien est placé en hauteur. L'herbe est carbonisée par la munition incendiaire d'une précédente attaque russe.

Cette situation non-officielle à laquelle le gouvernement vient de mettre un terme comportait plusieurs désavantages, selon Sacha, qui commande l’attaque du blindé russe. Ukrainien d’origine russe, celui-ci a servi cinq ans dans la légion étrangère française, et s’est vu offrir début 2022 le commandement de la plus récente des compagnies de DUK, qu'il commande avec l’aide de deux autres anciens de la légion étrangère, tous ukrainiens. « Déjà, nous n’étions pas payés, nous sommes tous bénévoles, contrairement aux militaires de l’armée ou aux anciens civils engagés au titre de la Défense Territoriale. Cela crée parfois des complications : des hommes pouvaient être appelés par l’État pour rejoindre une unité régulière à l’arrière alors qu’ils sont plus utiles ici sur le front, et nos familles ne touchaient pas de compensation financière, ni de retraite, en cas de décès. » Malgré l’envie évidente de régularisation que semblent partager l’ensemble des miliciens de sa compagnie, il aura fallu à l’État sept ans de plus que pour Azov pour franchir le pas et intégrer la milice aux forces régulières.

Sacha, ancien de la Légion étrangère, donne ses instructions pour planifier l'attaque.

Si le processus décisionnel concernant cette milice a été si long, c’est que cette milice n’est pas inconnue des Occidentaux. Tout comme les membres du régiment Azov, ses combattants sont régulièrement taxés de néo-nazisme dans la presse, et leur appartenance à un parti politique d’extrême droite a rendu la décision difficile pour Kiev. Le gouvernement ne peut se permettre d’apparaître trop complaisant au regard des mouvements extrémistes que la propagande russe instrumentalise pour justifier son invasion et discréditer l’ensemble de l’effort de résistance ukrainien. Azov, le groupe armé ultranationaliste le plus célèbre, a été intégré au ministère de l’intérieur dès 2014, sous l’impulsion du ministre lui-même, Arsen Azakov, un homme controversé et critiqué par différentes agences anti-corruption ukrainiennes et l’ONG Transparency International. DUK n’a pas bénéficié du même appui, ayant accusé un ministre-adjoint d’avoir fait emprisonner illégalement une douzaine de ses combattants. Sept ans plus tard et deux ans après le départ d’Arsen Azakov du ministère, la différence de traitement subsistait, même si l’idéologie commune à DUK et Azov fait qu’un nombre non négligeable de leurs membres ont combattu tour à tour au sein des deux entités, celles-ci ayant même souvent combattu côte à côte.

Pourtant, selon Dobromyr - nom de guerre « Predator » -, qui s’est retrouvé il y a quelques semaines officier adjoint de la toute nouvelle 2ème compagnie du 3ème bataillon de DUK Pravyï Sektor, les combattants n’ont en général que des relations distantes avec les partis politiques dont proviennent les groupes armés. Les deux mondes se fréquentent peu, et selon lui, les politiciens du parti Pravyï Sektor font fréquemment l’objet de moqueries parmi les miliciens de DUK qui rient de leur méconnaissance de la guerre et des réalités. « La politique, ça pose toujours problème, explique t-il, alors on évite d’en parler entre nous. La plupart des gens qui ont rejoint notre milice sont venus simplement pour se battre contre la Russie, pas pour la politique. Moi-même, je ne connaissais pas Pravyï Sektor avant d’être recruté. »

Parmi tous les combattants interrogés au sein des unités ultranationalistes, beaucoup d’entre eux semblent avoir rejoint les milices par défaut suite aux difficultés à rejoindre l'armée régulière. Ilia, un tireur d’élite d’origine juive et probable ancien membre du SBU, les services de renseignement ukrainiens, est l’un des nombreux miliciens à affirmer avoir rejoint DUK uniquement parce que l’armée ne lui a pas offert d’opportunité. Cet homme élancé, revêtu d’un uniforme français dépareillé, tire sur sa cigarette l'air rêveur alors que le lourd canon de 130 ukrainien résonne depuis une position voisine. La pièce d'artillerie doit interdire aux fantassins russes de venir en aide au Buratino en difficulté. Ilia raconte : « Je suis allé voir un premier centre de recrutement. Je leur ai montré mes qualifications, et je leur ai demandé quand ils pouvaient m’obtenir un fusil et des munitions. Ils m’ont dit qu’ils n’en avaient aucune idée et qu’ils me rappelleraient. Je suis allé voir un deuxième centre, où on m’a répondu la même chose. En sortant, j’ai vu un stand de recrutement de DUK. Au cas où, je leur ai posé ma question. Ils ont répondu : « deux heures », et ils ont tenu parole. Voilà pourquoi je suis ici. Ensuite, je suis resté simplement parce que l’ambiance est bonne et que notre compagnie est efficace. »

Ilia, le tireur d'élite originaire d'Oum. Il porte un uniforme français.

Lorsque la guerre a débuté en 2014 dans le Donbass, à la frontière Est de l’Ukraine, l’armée n’a pas su s’organiser suffisamment rapidement pour répondre à la menace constituée de milices séparatistes pro-russes soutenues financièrement, appuyées tactiquement et même armées directement par Moscou. Les premiers succès militaires rapides d’Azov et DUK, dès avril 2014 à Sloviansk, à l’aéroport de Donetsk ou pour reprendre Marioupol, leur ont donné un avantage décisif en matière de recrutement, même si ces premiers succès furent émaillés d’exactions, de détentions arbitraires et d’actes de torture, même envers des civils, comme l’explique un rapport de l’ONU de 2016. Mais face à l’annexion de la Crimée, la majorité des ukrainiens étaient peu enclins à plaindre le sort de partisans pro-russesm et avaient besoin de héros. Pour cette raison, dans l’inconscient collectif ukrainien, il est devenu tout aussi prestigieux de rejoindre Azov ou DUK que de rejoindre les forces spéciales régulières. « Mais les forces spéciales, c’est très long. Il faut passer par un régiment normal, puis être choisi, puis être formé. Vous n’irez pas au combat rapidement », explique Ivan, un porte-parole de l’armée régulière ukrainienne. « Et à vingt ans, les jeunes ne s’intéressent pas réellement à la politique, ils veulent avant tout combattre et être victorieux. Puisque Moscou affirme que le danger vient de ces groupes, cela les persuade encore plus de les rejoindre. »

« Il faut aussi compter qu’ici, le totalitarisme communiste a laissé des marques, et l’affiliation à l’appareil d’État ou à l’armée est toujours un peu dénigré », nous avait expliqué quelques jours auparavant à Kiev Evguenyi Nishyuk, ancien ministre de la Culture maintenant chef du groupe de volontaires « Ukraine Libre ». Il était l’un des rares à avoir ses entrées à Irpin, la ligne de front la plus dure au nord-ouest de la capitale. C'est lorsque les Russes ont abandonné cette position, qu'ont été dévoilés les massacres dans les villages de Boucha et Bordianka. L'ancien ministre précise : « A contrario, un groupe qui se déclare indépendant de l’État bénéficie immédiatement d’une certaine aura, comme si cette indépendance était en soi un gage de bonne moralité ». Ces facteurs ont selon lui amené beaucoup de volontaires peu politisés jusqu’aux centres de recrutement d’Azov et de DUK, et ce malgré leur réputation sulfureuse. Azov est ainsi passé de quelques centaines de combattants en 2014 à probablement plus de 2000 en 2022. DUK a suivi un développement similaire, bien qu’un peu plus modeste (environ 1500 combattants aujourd’hui). Cet afflux de nouveaux combattants qui a été sinon organisé au moins approuvé par l’État qui y voyait son intérêt, a permis de diluer voire de marginaliser les membres fondateurs à l’idéologie nocive de ces groupes ultranationalistes.

L'ancien ministre de la Culture Evguenyi Nishyuk, aujourd'hui chef du groupe de volontaires « Ukraine Libre ».

Azov a également bénéficié d’une autre aide, que n’a pas connu DUK, en intégrant une chaîne hiérarchique structurée comme celle des forces spéciales de la Garde Nationale. Cela a permis à l’État de mieux contrôler cet outil armé, tout en profitant des savoir-faire des combattants d’Azov qu’il a donc pu se permettre de développer (nage de combat, parachutisme, etc.). D'après Roustan, un officier de renseignement d’Azov rondouillard à la casquette relevée sur le front qui lui donne plus l’air d’un supporter de foot que d’un expert militaire, la proportion de nouveaux combattants atteint soixante pour cent de l’effectif total des combattants d’Azov. « Une partie des anciens cadres a quitté Azov lorsque le premier chef du groupe, Andriy Biletsky, est parti créer son parti politique, Natsionalnyï Korpus (Corps National), en 2016. Il y a eu aussi beaucoup de pertes en vie humaines, donc un turn-over par rapport au groupe d’origine. » Il admet néanmoins sans difficulté : « Il reste des néo-nazis parmi nous, c’est vrai. »

Face à la question des néo-nazis, les combattants sont d’une manière générale beaucoup plus francs que les politiques. « Oui, bien sûr, il y a des néo-nazis parmi nous, mais pas beaucoup », admet Dobromyr « Predator ». Il relativise néanmoins son propos: « Mais tu sais, des néo-nazis, j’en ai connu même dans l’armée française. Il y en a dans toutes les armées du monde. Mais ça ne veut pas dire que l’armée française est politisée, c’est juste des individus. ». Cette comparaison peine à convaincre : les milices ukrainiennes et les armées occidentales sont incomparables, que ce soit en termes de nombre de néo-nazis suspectés ou en termes de popularité de cette idéologie. Au contraire des armées occidentales où la symbolique nazie est interdite et les écarts sévèrement réprimés (la moitié des soldats français suspectés de convictions néo-nazies par Médiapart en 2021 avaient fait l’objet de sanctions allant jusqu’à la radiation), cette imagerie fait ici partie avec complaisance du quotidien des miliciens.

Un milicien de DUK récupère du matériel sur un T-72 russe.

À l’abri des regards, dans un repli où ils avaient pris soin de cacher leurs véhicules, les miliciens de DUK sont assis dans l'herbe brûlée en attendant l’arrivée du Buratino annoncé par le drone. Ils échangent tranquillement des plaisanteries avant que ne vienne le moment de se préparer à l’attaque. Parmi eux, Vova, un jeune combattant au visage poupon que ses camarades surnomment « le Français » à cause de son style vestimentaire plus apprêté que le leur. Il prend le temps d’expliquer son point de vue sur l’idéologie de ses camarades : « Il y a plusieurs causes qui justifient notre mauvaise réputation en Europe de l’Ouest. Déjà, il y a parmi nous un racisme « d’ignorance », que vous ne connaissez pas. Ici, la plupart des gens vivant à la campagne ou même dans des villes moyennes n’ont jamais vu une personne de couleur de leur vie. Alors il y a une méfiance liée à l’ignorance, qui n’est pas vraiment haineuse ni revendicatrice, mais qui existe simplement parce que les gens ne connaissent pas d’étrangers. Par contre, il existe en Ukraine des minorités russes et juives, et eux combattent ici ou chez Azov. Sacha, le commandant de la compagnie, est russe. D’autres ici sont juifs. L’armée russe dit que nous sommes nazis, mais quel genre de nazi se bat avec le soutien de ses minorités ? ». 

Vova, peu avant l'attaque du blindé.

La présence de combattants juifs, mais aussi tatares et russes au sein de ces groupes a été admise par la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, dans une interview à la radio Spoutnik le 4 mai 2022. Le soutien financier de la première heure par des oligarques ukraino-israéliens tels que Ihor Kolomoyskyi ou encore le soutien inconditionnel de la communauté juive ukrainienne à l’effort de guerre contribuent à nuancer le bienfondé des accusations d’antisémitisme formulées par les russes à leur encontre. Néanmoins, la symbolique du troisième Reich reste omniprésente. Les tatouages et les symboles nazis sont affichés de manière décomplexée, et ont d’ailleurs fait l’objet d’un grand nombre de photographies, que fachosphère et propagande pro-russe relaient à outrance sur les réseaux sociaux. « Tu veux savoir ce que c’est ? C’est bête mais c’est presque comme du cosplay ! », s’exclame Vova en riant. Il interpelle un combattant qui passe à proximité et le rabroue vertement parce que celui-ci a dessiné un SS sur son gilet pare-balles. Le soldat reste pantois et ne sait quoi dire. Vova revient à la discussion, sans voir qu’un troisième milicien à ses côtés arbore lui aussi un « odal », symbole des jeunesses hitlériennes. « C’est du cosplay, répète-t-il plus sérieusement. Et je suis d’accord que c’est mal, mais ils n’ont pas tous conscience de ce que ça signifie vraiment. Pour eux, ce sont des symboles virils que les russes détestent ou redoutent, donc ils aiment les utiliser. Tout ce qui peut énerver ou faire peur aux Russes leur plaît. »

Un des combattants de l'unité a griffonné le symbole de la SS sur son gilet pare-balles.

Roustan, l’officier d’Azov, précise : « Les russes font exactement la même chose de leur côté. Leurs chars arborent souvent des étoiles rouges ou des symboles soviétiques, et nos jeunes sont tentés de vouloir rejouer l’histoire et d’afficher des symboles nazis pour montrer leur force et leur virilité. Malheureusement, les symboles nazis sont devenus cool, mais ces symboles sont souvent vides et sont rarement signe d’une adhésion à l’idéologie nazie. » Il ajoute : « Au sein d'Azov, nous avons changé de chefs cinq ou six fois depuis 2014. Certains ont clairement été écartés à cause de leurs convictions. Ça montre bien que le groupe veut s’éloigner de cette image ». Au sein de DUK, la politique ne rentrerait pas non plus en compte dans le choix des leaders, selon Dobromyr « Predator » : « Chez nous, les chefs sont choisis par la troupe, pas par le parti. Notre discipline est solide mais si jamais un chef ne convient pas, on se réunit et on change. Le parti ne prend pas part à ces décisions ».

Cet argumentaire basé sur une relativisation surprenante correspond à une tolérance face au nationalisme plus élevée en Ukraine qu’en Europe de l’Ouest. Puisque le pays est attaqué et que son identité même est niée par le gouvernement russe, le nationalisme y est vu comme une valeur positive. Ce nationalisme a pour racine les opposants au communisme, historiquement liés au fascisme et aux nazis durant la seconde guerre mondiale, liant les deux notions de manière inextricable, et créant une ambiguïté que la Russie instrumentalise aujourd’hui à dessein.

Plusieurs experts occidentaux des questions d’extrémisme, dont l’allemand Alexander Ritzmann du Counter-Extremism Project, Bertrand de Francqueville, de l’université d’Ottawa, le journaliste Benoît Vitkine, Prix Albert Londres et spécialiste du monde russophone, ou encore l’universitaire français Adrien Nonjon de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, s’accordent à dire que l’extrême droite ukrainienne reste très marginale dans le pays. Elle n'avait rassemblé que 2% des voix aux élections de 2019 alors que le pays était déjà sous menace russe. Adrien Nonjon précise que le noyau néo-nazi qui était au coeur de la formation du groupe de volontaires d’Azov de 2014 est devenu « marginal » au sein du bataillon actuel.

Les accusations de crimes de guerre formulées en 2016 par l’ONU, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme et Amnesty International sur le régiment Azov portent sur une période d’une dizaine de mois entre début et fin 2014. Concernant DUK Pravyï Sektor, elles s'étendent sur une période allant jusqu’à août 2016. Depuis, aucune accusation n’a été formulée à l’encontre de ces deux groupes par les ONG et les organisations internationales. Le Japon a même été jusqu'à retirer officiellement Azov de sa liste d’organisations terroristes, ouvrant la voie à une normalisation des relations des armées occidentales avec ces groupes nationalistes. Si ces éléments indiquent une tendance, ils ne constituent pas non plus un sauf-conduit moral dans le futur. Il faut également garder à l’esprit que dans un contexte de guerre de haute intensité, l’envie de revanche, le feu de l’action et la détresse de la situation locale peuvent de toutes manières constituer des facteurs suffisants pour que surviennent des exactions. Et à ce jour, le compte des crimes de guerre semble très clairement en défaveur des forces russes, pourtant régulières et encadrées par un système de contrôle puissant.

Une sentinelle surveille les accès de l'école qui sert de caserne aux miliciens.

Après leur victoire sur le lance-roquettes multiples russe, laissé encore fumant sur le bas côté du chemin à l’entrée du village, les hommes de DUK sont rentrés à l’école primaire abandonnée qui leur sert de casernement temporaire. Sans penser à d'éventuelles conséquences sur d'autres écoles, les miliciens ont investi ces lieux laissés vacants où les derniers enfants restés au village passent encore parfois manger à midi. Le soir tombant, seules les petites lumières rouges discrètes des lampes frontales et celle des écrans de téléphone permettent encore de s’orienter. Les combattants évitent ainsi que cet abri aux couleurs éclatantes ne soit repéré par l’ennemi. Protégés par leurs sentinelles attentives, allongés sur des lits de fortune étendus au pied du tableau en ardoise sur lequel figure la date du dernier jour d'école et dernier jour de paix, le 23 février, Sacha, Dobromyr, Vova et les autres se livrent inconsciemment à une deuxième bataille. En contactant leurs proches, en envoyant les photos du blindé détruit et les selfies pris sur le champ de bataille, en vantant la nouvelle victoire, ils participent à la construction de leur légende, affermissent la réputation d’invincibilité de leur unité, et deviennent, pour les groupes politiques d’extrême droite qui les épaulent, les meilleures sources et vecteurs de propagande qui soient.

L'image d'honorabilité est importante pour Pravyï Sektor et le Corps National, car l’union politique sacrée face à l’invasion russe ne durera qu’un temps, et celle-ci a l’avantage de normaliser les politiques radicales et d’attiser la haine. Les partis, dont l’activité est officiellement mise en pause le temps de la guerre, semblent dorénavant compter sur le conflit pour relancer leur action et font tout pour récupérer les victoires gagnées par des combattants dont l’opinion politique individuelle compte finalement bien peu à leurs yeux, tant qu’ils gagnent les batailles. Bien plus inquiétant que l’idéologie personnelle des combattants de DUK ou d’Azov, le rayonnement de ces groupes, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières ukrainiennes, est un phénomène nouveau, encore difficile à appréhender dans sa totalité, et dont les répercussions sont déjà sensibles sur le terrain, comme nous le verrons dans un prochain article.

Dobromyr « Predator » dans l'espace « tradition » aménagé par les combattants dans l'école qu'ils occupent.
Les miliciens de DUK sont installés dans une école primaire du Sud de l’Oblast de Tchernihiv transformée en caserne

Cette enquête a été menée avec l'appui de Volodymir Ivanov à Kiev, d'Oleksander Popovych à L'Viv, et de Gaël Delaite pour la retouche photographique.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Bruno Pieretti / Léo Moinet

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