Erdogan, Mujica et Poutine : portraits de chefs d’État en BD

La bande dessinée documentaire s’est installée depuis quelques années comme segment porteur d’un marché lui-même en train d’exploser. Documents historiques, essais féministes, manuels activistes, vulgarisation scientifique ou journalisme d’investigation : les initiatives se multiplient et ne se ressemblent pas. Par le hasard des actualités, trois bandes dessinées publiées quasi-simultanément se proposent de dresser la biographie de chefs d’État étrangers : Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan et Pepe Mujica. Trois destins aussi différents que les approches choisies par les auteurs de ces albums. Une particularité en commun cependant : chaque ouvrage s’intéresse plutôt aux années qui précèdent l’accession au pouvoir.

Recep Tayyip Erdogan : le nouveau sultan


Éditions Delcourt, 2022 — Can Dundar, Jbr Anwar

Pour dresser le portrait de Recep Tayyip Erdogan, deux opposants politiques turcs exilés à Berlin ont uni leurs forces : le journaliste Can Dündar et le dessinateur Mohamed Anwar. Leur travail rigoureux est le fruit d’une enquête minutieuse, pour laquelle les auteurs se sont intéressés à toutes sortes d’ouvrages, écrits par des partisans du chef de l’État ou émanant de sources indépendantes, ainsi qu’à de nombreuses archives de presse, complétés par des témoignages de proches et d’opposants recueillis par le scénariste de l’album. Ces informations ont été sourcées et recoupées pendant plus de trois ans de travail journalistique. La volonté des auteurs : dépasser la figure de l’homme et du politique pour raconter le climat d’une époque : “A mon sens ce n’est pas juste l’histoire d’Erdogan, c’est celle de tout l’islam politique depuis un demi-siècle” explique ainsi Can Dündar dans sa note d’intention.

L’ouvrage propose de longs développements sur la vie du futur Président avant son accession au pouvoir et opte pour une approche psychologique. Il insiste sur l’extraction modeste d’Erdogan, né en 1954 à Istanbul, qui grandit en véritable gamin des rues. Mauvais élève à l’école, il est envoyé dans une école religieuse ayant pour vocation de former les imams. Passionné de football, il s’en faut de peu pour qu’il devienne joueur professionnel.

Le contexte politique régional est largement explicité pour les lecteurs qui connaissent mal l’histoire de la Turquie, alors un État laïc qui interdit les partis religieux remettant en question le principe de laïcité. En 1971, un coup d'État militaire amène un changement de régime, destituant le Parti de la justice qui espérait un “retour à l’islam”. Les militaires rendent le pouvoir et organisent des élections en 1973, qui installe une coalition avec le MSP islamiste.

Sous l’influence des Américains, la pratique religieuse est peu à peu encouragée. L’islam devient en effet à l’époque un outil de lutte contre le communisme en période de guerre froide : les Américains arment les moudjahidines afghans et voient plutôt d’un bon œil le retour de l’Islam politique, bien plus dirigiste pour les populations. Pour autant, la plupart des partis locaux se méfient des islamistes, qui au gré des élections bénéficient d’une tolérance plus ou moins forte. La première qualité de cette bande dessinée est de raconter année après année tous les mouvements de balancier de la Turquie à propos de l’islam, avant qu’Erdogan n’institutionnalise au sommet de l’État le conservatisme religieux.

L’engagement politique d’Erdogan se fait jeune, dans un parti islamique se présentant comme l’adversaire de la société libérale et laïque européenne. A dix-huit ans, délégué des lycéens de l’union nationale des étudiants turcs, il démontre déjà ses qualités d’éloquence. En revanche, il ne brille pas sur le plan universitaire. Son premier emploi très modeste d’homme de ménage (embauché par la municipalité) ne l’empêche pas de progresser sur le plan politique.

A vingt ans, il prend la tête de la section jeunesse du quartier pour le Parti du salut national, qui vient d’intégrer le nouveau gouvernement de coalition. Erdogan fait quelques jours de prison après une manifestation de soutien de son parti islamique aux moudjahidines. Il est ensuite contraint de démissionner de son emploi municipal après avoir refusé de raser sa barbe.


Éditions Delcourt, 2022 — Can Dundar, Jbr Anwar

A trente ans, libéré de ses obligations militaires, il se relance en politique, ce qui est rendu difficile par la censure dont sont victimes les islamistes. Son parti est alors au ban de la société turque. Erdogan lutte ardemment contre la censure… qu’il mettra lui-même à nouveau en place plus tard contre ses adversaires une fois arrivé au pouvoir. Il n’hésite pas à se rapprocher alors d’islamistes étrangers, comme Gulbuddin Hekmatyar, « le boucher de Kaboul », un afghan en lutte contre l’occupant soviétique, connu pour avoir jeté du vitriol sur une jeune étudiante qui ne portait pas le voile.

Le parcours vers la victoire est semé d'embûches. Erdogan échoue à plusieurs élections locales et nationales. En 1991, enfin élu député, il perd immédiatement son poste après contestation des résultats par un membre de son propre parti ! Sa carrière politique aurait pu en rester là, mais il s’accroche. Son conservatisme s’affermit. Il se prononce pour le voile, condamne les danseuses de ballet aussi bien que les jeunes qui boivent de l’alcool, et se déclare en faveur de la charia.

En 1994, Erdogan est élu maire d’Istanbul. En 1995, son parti le Refah remporte les élections nationales pour la première fois. Aucune majorité absolue ne se dessine pour autant. Arrivé au pouvoir, le parti révolutionne la diplomatie du pays, se détourne des alliés occidentaux (au premier chef, les Etats-Unis) pour se tourner vers des partenaires arabes comme la Libye de Kadhafi. Erdogan, en lutte contre les milieux laïcs, est condamné en 1998 à dix mois de prison pour incitation à la haine.

Cette peine le change profondément. Il crée un nouveau parti (l’AKP) en 2001 qui va l’amener au pouvoir. C’est le moment que choisit la bande dessinée pour s’arrêter, alors que tout commence vraiment. A la charge du lecteur curieux d’aller chercher de nouvelles sources pour faire le bilan d’Erdogan Président, un autocrate que les auteurs se borneront à surnommer “nouveau sultan”.

Vladimir Poutine : les ferments de la dictature


Éditions Delcourt, 2022 —Darryl Cunningham

Autre portrait de dictateur : celui de Vladimir Poutine. Plutôt versé dans la vulgarisation scientifique avec plusieurs BD récompensées et traduites dans de nombreux pays, l’auteur et dessinateur anglais Darryl Cunningham se lance pour la première fois dans l’exercice de la biographie avec un album racontant la dérive autocratique du Président de la fédération de Russie.

Cunningham opte pour une approche plus traditionnelle : il raconte le parcours de Poutine jusqu’à aujourd’hui tout en faisant le commentaire critique de ses actions (le texte se trouve au passage beaucoup plus soigné que le dessin). L’auteur commence par rappeler que l’on sait peu de choses de la jeunesse de Poutine, sinon ce qu’il en a raconté. Il naît à Léningrad en 1952, huit ans après le siège de la ville qui fait un million de morts.

A l’âge de 16 ans, ilse rend au quartier général du KGB pour demander comment intégrer les services ! Il est impossible de rejoindre le KGB par le volontariat mais Poutine est rappelé quelques années plus tard, une fois diplômé, et il intègre le KGB en 1975. Une dizaine d’années après, il devient officier de liaison de la Stasi à Dresde, jusqu’à la chute du mur de Berlin. De retour en Russie, probablement toujours agent secret, il est élu au conseil municipal de Leningrad, bientôt rebaptisée Saint-Pétersbourg.

La bande dessinée rappelle que le nom de Poutine apparaît alors dans une gigantesque fraude à l’importation de viande dans laquelle 90 millions de deutschemarks sont évaporés. D’autres contrats truqués sont révélés, pour des détournements portant sur 900 millions de dollars. Le conseil municipal de St Pétersbourg réclame la démission de Poutine, mais c’est lui qui se retrouve dissous !

C’est sous l’ère Eltsine que Poutine gravit les échelons du pouvoir à toute allure. Il devient vice-président de l’administration présidentielle en 1998, dans une ère de corruption généralisée, où une nouvelle classe d’ultra-riches tire les marrons du feu : les oligarques. Eltsine promeut la même année Poutine comme directeur du FSB (nouveau nom du KGB). Il devient Président du gouvernement en 1999, puis Président par intérim en 2000 lorsque Eltsine annonce sa démission, avant d’être élu Président par les urnes, au premier tour. Dès son investiture le 7 mai 2000, ses premières mesures visent à interdire les médias d’opposition et à revenir sur les réformes démocratiques engagées après la chute de l’URSS.

La BD raconte à travers plusieurs rappels historiques à quel point la brutalité érigée en système permet, année après année, à Poutine de consolider sa position. D’abord grâce à la menace d’attentats tchétchènes, après plusieurs explosions de bombes très meurtrières, occasionnant des centaines de victimes (une enquête révélera que certaines de ces bombes ont été posées par le FSB et non les tchétchènes).

L’ouvrage rappelle aussi l’absence totale d’empathie de Poutine à chaque drame frappant le pays, qu’il s’agisse du naufrage du Koursk, pour lequel il refuse l’aide des États étrangers qui auraient pu sauver les marins russes, ou lors des prises d’otages du théâtre Doubrovka (2002) et de l’école de Beslan (2009), où l’intervention brutale des forces de l’ordre sans négociation occasionne des centaines de morts. Ces épisodes permettent à chaque fois à Poutine de centraliser encore plus son pouvoir et de resserrer son étau sur la société civile.

Les journalistes (Anna Politkovskaïa, Mikhail Beketov, Anastasia Babourova) sont assassinés. Les élus dissidents (Ioutchenko, Nemtsov) sont empoisonnés. Les rivaux potentiels, oligarques ou opposants sont emprisonnés (Khodorkovski, Navalny) ou empoisonnés (Litvinenko). Les gays sont harcelés. Sur le plan international, Poutine n’hésite pas à s’impliquer dans le conflit syrien aux côtés du boucher Bachar-el-Assad ou à manipuler les élections américaines pour faire élire Donald Trump.

Cette biographie d’utilité publique dans le contexte international contemporain, publiée dans son pays d’origine en 2021, a été mise à jour dans son édition française juste avant publication avec deux pages commentant la guerre en Ukraine. En peu de mots, l’auteur atomise le discours conspirationniste visant à installer l’idée que la responsabilité de ce conflit serait en partie imputable à l’Occident en raison de l’extension à l’Est de l’OTAN.

Cunningham rappelle à quel point Poutine a toujours été obsédé par l’idée d’annexer l’Ukraine, et explique comment il a attendu le moment propice après avoir corrompu pendant des années pays et politiciens en espérant profiter d’un aveuglement collectif. La dernière phase martiale, montrant Poutine installé au bout d’une table géante face aux chefs d’État tentant la diplomatie, est pour l’auteur le signe que Poutine “a atteint le dernier stade du règne d’un dictateur : la phase de mégalomanie paranoïaque”.

Pépé Mujica, de la guérilla à l’union des gauches uruguayennes


Éditions les Arènes 2022

Après deux portraits affligeants de bourreaux de leurs peuples, le troisième album invite à plus d’optimisme. Il dresse le portrait d’un héros de la gauche en Amérique latine : José (surnommé “Pépé”) Mujica. Ancien guérillero, élu en 2009 président de l’Uruguay sur une liste d’union de la gauche, Mujica incarne un destin hors du commun. Même le très libéral hebdomadaire The Economist crédita en 2013, l’action de son gouvernement comme “l’une des meilleures au monde”.

La BD pointe pourtant une personnalité « complexe et contradictoire » et s’efforce de mêler à la biographie un commentaire raisonné sur le bilan. Les auteurs pointent de nombreux paradoxes : Mujica a par exemple autorisé la vente massive de terres uruguayennes à des sociétés étrangères, mais taxé en même temps les propriétaires terriens. Les deux auteurs choisissent pour assumer leur subjectivité de se mettre en scène en train de reconstituer les pièces d’un gigantesque puzzle, discutant entre eux de la pertinence de certaines actions, allant même jusqu’à voyager dans le temps lors d’un épisode historique raconté dans la BD pour entrer dans l’action et discuter avec les protagonistes.

L’objectif final de leur enquêtevise à interviewer Mujica, et tout l’album joue sur cette dramaturgie : l’ancien président acceptera-t-il de répondre à leurs questions ? Car s’il est adulé à l’étranger, Mujica est en revanche bien plus contesté sur ses terres par une large opposition, comme le soulignent les auteurs, eux-mêmes sud-américains. Certaines de ses décisions de Président ont été considérées comme impulsives, démagogiques ou incohérentes par ses adversaires, qui condamnent aussi les années de clandestinité.

En attendant sa réponse, les auteurs posent les pièces de leur puzzle biographique, par ordre chronologique. Au collège, José Mujica cumule l’école avec un premier emploi ! Sa mère, veuve et pauvre, lui inculque une culture de droite, et lui donne accès au lycée, chose rare dans leur milieu. Son activité politique commence tôt, près des anarchistes. Il se forme en autodidacte, fréquentant les universités en auditeur libre.

Dans les années 1960, Mujica muscle son engagement politique et s’intéresse à la révolution cubaine avant de devenir l’un des dirigeants de la guérilla des Tupamaros. Il est arrêté plusieurs fois et fait des séjours en prison pour complicité de hold-up et de braquages, pour lesquels il n’est pas question d’enrichissement mais de “redistribution”. En 1973, il est incarcéré par la junte militaire au pouvoir. Littéralement jeté au fond d’un puits, Mujica est torturé pendant de longs mois. En 1985, lorsque la démocratie est restaurée en Uruguay, il est amnistié. Il contribue à fonder un parti (le MPP) qui l’amènera à devenir Président de la République en 2010.

A son départ, après un unique mandat, Mujica laisse un bilan impressionnant : la pauvreté ne touche alors plus que 11% de la population contre 40% à son arrivée. Le taux de chômage a chuté de manière vertigineuse, le salaire minimum a augmenté, le mariage entre personnes de même sexe, le cannabis, la prostitution, le vote des femmes et l’avortement ont été légalisés. La laïcité proclamée. Sur les droits syndicaux et sociaux, l'Uruguay est devenu le pays le plus avancé d’Amérique.

Sur un plan personnel, Mujica gagne une notoriété internationale par son refus de céder aux puissances de l’argent. Il délaisse ainsi pendant son mandat le palais présidentiel pour vivre dans une petite maison, et reverse la plus grande partie de ses revenus au logement social. Quand les auteurs de la BD finissent (évidemment) par le rencontrer, il leur avoue avoir toujours refusé d’être grassement rémunéré pour des conférences comme c’est l’usage pour les anciens chefs d’État, et avoir donné à une école les rares droits d’auteurs perçus dans sa vie. Ces dernières pages de l’album, qui relatent dans le détail la rencontre des auteurs avec l’ancien président, sont les plus intéressantes. Elles donnent corps au discours de ce chantre de la sobriété et éclairent sa personnalité.

Populisme et culture du secret

Malgré les profils très différents de ces trois chefs d’État, quelques points de convergence surprennent. Tout d’abord, l’extraction très modeste de chacun, qui pourrait laisser croire que la politique aura été chacun l’outil d’une revanche. Ensuite, la culture du secret : au KGB puis au FSB pour Poutine, en clandestinité pour Mujica, en semi-clandestinité pour Erdogan, le secret aura été pour chacun la condition sine qua non d’une ascension, bien loin de la transparence exigée d’un chef d’État. Le populisme et la propagande enfin ; chacun aura largement contribué à écrire sa propre légende, ne rechignant jamais devant la manipulation ou le mensonge pour laisser dans l’histoire une trace idéalisée, loin de la réalité. Comme un rappel que l’hubris en politique, à droite ou à gauche, est comme une seconde nature.

● “Erdogan, le nouveau Sultan”, de Can Dündar et Anwar, éditions Delcourt /

Encrages, 320 pages, 22 €

● “Poutine, l’Ascension d’un dictateur”, de Darryl Cunningham, éditions Delcourt

184 pages, 20 €

● “Les Fleurs de la guérilla”, de Lorenzo et Léo Trinidad, éditions Les Arènes,

256 pages, 25 €

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo Moinet

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