Farida Chikh, infirmière. Blouse blanche, colère noire.

Farida Chikh avec sa blouse blanche.

À ce moment-là, quand j’étais par terre, je croyais qu’ils allaient me tuer. Ensuite, je ne savais pas où ils m’emmenaient. Je ne savais pas ce que c’était, une arrestation. Je ne savais pas ce que c’était, une garde à vue. J’avais peur, je voulais que quelqu’un vienne avec moi. Je ne savais pas ce qu’ils allaient me faire. J’avais des coupures, deux plaies à la tête, une fracture des côtes… ils m’ont explosée. Avec leurs genoux. Ils étaient quatre quand même. Tout mon corps était violacé. Ils m’ont traînée par les cheveux, je n’ai pas pu toucher ma tête pendant vingt jours après. J’avais des dermabrasions (1) sur mon flanc qui avait été au sol. Quand j’ai compris que j’étais en garde à vue, je n’ai pas demandé à aller à l’hôpital, pour ne pas inquiéter mes enfants. Et puis, je pensais : « De toute façon, ils vont me lâcher. Il est 17 heures, on va discuter. Je vais leur expliquer et demain, je vais travailler. » J’étais menottée. J’avais des bleus partout. Dans la cellule, j’étais préoccupée par la réunion très importante que j’avais le lendemain à l’hôpital. Je me disais : « Bon, ce n’est pas grave, je vais mettre un petit peu de fond de teint. » Mais j’ai dormi en cellule, comme une criminelle, et ils m’ont dit que j’étais la honte de mon métier. Chacun y est allé de son petit commentaire : « Ah ben, elles doivent être fières de vous, vos collègues ! »

Ma cellule était au milieu du commissariat et ils me regardaient comme une bête. Ils voulaient m’obliger à enlever ma blouse. J’ai dit : « Non, j’enlève pas ma blouse. C’est pour ma blouse que je suis là, je ne suis pas ici parce que je suis Farida Chikh, je ne suis pas une criminelle, je suis là pour ma blouse, donc je reste avec ma blouse. » On a bataillé comme ça pratiquement toute la nuit. J’ignorais ce qui se passait à l’extérieur. Une policière m’a dit : « C’est le bordel dehors, à cause de vous, ça tourne à la télé, on voit que ça. » Et là, j’ai compris l’importance qu’avait prise mon arrestation. Alors, quand je suis sortie, j’ai enlevé ma blouse, je l’ai mise dans mon sac à dos. Je suis passé aux toilettes vite fait, j’ai enlevé tout le sang qu’il y avait sur mon visage et je suis passée par-derrière. Devant le commissariat, il y avait plein de monde.

Pendant la crise sanitaire, « l’hôpital s’en est sorti grâce au dévouement du personnel »

Une plainte est déposée par quatre policiers, bien qu’aucun d’entre eux n’ait été touché par les jets de pierre. Après vingt-quatre heures de garde à vue, Farida est convoquée devant le tribunal correctionnel pour outrage, rébellion et violence sur personne dépositaire de l’autorité publique « n’ayant pas entraîné d’incapacité temporaire de travail ». Elle dépose plainte à son tour auprès de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) contre trois policiers pour violences au cours de l’interpellation. Plainte qui est toujours pour l’instant « dans les limbes de l’IGPN ».

Lors de son procès, le 22 février 2021, deux mois de prison de sursis avaient été requis. L’infirmière hospitalière a finalement été condamnée, le 14 septembre 2021, à une peine d’amende de 1 000 euros avec sursis et à verser 200 euros de préjudice à chacun des quatre policiers. Ils ont fait appel, car « ils veulent plus ». Tandis que Farida attend que la justice revienne vers elle, le souvenir de cette journée du 16 juin 2020 ne la quitte pas. Lorsqu’elle a fait exploser sa « rage » devant les fonctionnaires de police, nous étions entre deux confinements. Les soignants dans la rue dénonçaient encore et toujours leurs conditions de travail et le manque de moyens de l’hôpital public, notamment pour faire face à l’épidémie. Promesses et applaudissements ne suffisaient pas à combler le désespoir des soignants, minés par l’impuissance. Farida travaillait depuis plus de vingt ans dans l’hôpital public, et depuis trois ans à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif (Val-de-Marne), en tant que cadre de santé en service de soins de suite et de réadaptation gériatrique (2) . Elle s’était rendue à la manifestation à la sortie de son service.

On a tous été pris de court par la pandémie. Le service était plein. On n’était pas formés, on ne savait pas quoi faire. Et on voyait les patients partir un à un. On a perdu la moitié de nos patients en un mois. Ça a été très brutal, parce qu’ils n’étaient pas censés mourir. Les familles n’étaient pas là, les patients sont décédés seuls. On a fait avec ce qu’on avait, on n’avait pas du tout les équipements adaptés, et les consignes changeaient tout le temps : au début, on n’avait pas besoin de masques. Après, c’était obligatoire. Après, les FFP2 ; après, pas les FFP2 ; on se couvre, on ne se couvre pas ; on met la visière, on ne la met pas ; on met la surblouse, on ne la met pas. Et c’était ça tout le temps. Vu l’état dans lequel était l’hôpital, s’il n’y avait pas eu le dévouement du personnel et des sacrifices, on ne s’en serait pas sortis, on n’aurait pas pu accueillir et soigner les patients comme on l’a fait. L’hôpital a fonctionné vraiment grâce aux soignants qui sont allés chercher le meilleur d’eux-mêmes. Ils ont puisé dans leurs ressources et leurs convictions. À ce moment-là, on ne s’écoute pas. On n’a pas le droit de s’écouter.

Je faisais douze à quatorze heures de travail par jour. Quand je rentrais à la maison, j’étais éreintée. J’arrive, je me lave et je m’étale. Mes enfants étaient aux petits soins. J’ai eu le Covid, qui est passé inaperçu, mais j’ai contaminé mon fils, au mois d’avril 2020. Je ne voyais même pas qu’il souffrait, alors que je soignais des malades du Covid toute la journée. Jusqu’à ce qu’un jour, alors qu’il était allongé à côté de moi, j’aie vu son abdomen qui se soulevait. Il était en détresse respiratoire. Il avait 25 % de Covid dans les poumons, le pauvre. Il n’a pas été hospitalisé parce qu’il a négocié, en disant que maman est infirmière et qu’il préfère laisser la place à quelqu’un d’autre.

Dans le service, tout le monde a eu le Covid. Les patients étaient soit contaminés par nous, soit ils arrivaient en période d’incubation. Le personnel était en arrêt petit à petit, il fallait le remplacer. On a fait appel aux intérims. Des renforts sont arrivés de toute la France, parce qu’à Paris, c’était très tendu. On a eu beaucoup d’étudiants, les instituts de formation en soins infirmiers (IFSI) se sont vidés. Mais c’est aussi une charge de travail supplémentaire. Quand tu vois un étudiant en train de tourner en rond, qui ne sait pas quoi faire de ses mains, il faut lui donner des missions. Il faut le former, lui apprendre, être patient, le rassurer… Mais est-ce qu’on a le temps ? Quand je reçois les étudiants, je leur dis : « Je n’ai pas envie de vous faire peur, mais ce n’est pas Disneyland. » Parfois, les soignants sont durs avec les étudiants. Mais c’est parce qu’ils sont impatients, parce qu’ils n’ont pas le temps, parce qu’il vaut mieux faire les choses soi-même que de les faire faire par quelqu’un. Sauf que, si on ne délègue pas, comment l’étudiant peut-il apprendre ?

« Il y a de plus en plus de gens qui s’en vont. Il faut qu’on arrête de dégoûter les gens de ce métier. »

Depuis, que s’est-il passé ? Farida a espéré que la mise en exergue des dysfonctionnements de l’hôpital par la crise sanitaire allait faire bouger les choses. « Tout le monde s’est donné, personne n’a compté ses heures et ses efforts. Alors faites quelque chose. On est des héros, non ? » ironise-t-elle. Depuis, 183 euros nets ont été ajoutés sur sa fiche de paie à la fin du mois, accordés dans le cadre du « Ségur de la Santé » (3). Mais les prix, eux aussi, ont augmenté. « Mon pouvoir d’achat ne s’est pas amélioré », tranche la mère de famille qui finance les études de son fils, le loyer du HLM dans une cité d’Ivry, les factures… À la fin, « je ne peux pas me permettre des folies. Mon salaire est dépensé pour ce qui est essentiel. Tout est calculé. Je ne peux pas sortir ma carte bleue à tout-va ». Farida estime, étant donné « la responsabilité, la charge de travail et la variabilité des horaires » que son salaire est insuffisant, de même que celui des infirmières et des aides-soignantes.

Les 2 400 euros net par mois, elle les a atteints grâce aux primes d’encadrement qui ont été mises en place depuis le Covid. « Après de nombreux départs de cadres qui sont partis de l’Assistance publique parce que ce métier n’attire plus personne », dit-elle. Ce métier, mais bien d’autres également. À cinquante-deux ans, avec ses vingt années d’Assistance publique derrière elle, Farida a vécu la succession de réformes de l’hôpital (4). Elle a aussi constaté les départs massifs de soignants. Selon le Syndicat national des professionnels infirmiers, « il y a 60 000 postes d’infirmiers vacants dans les hôpitaux aujourd’hui, et parmi ceux qui restent, 10 % sont en arrêt maladie, en épuisement professionnel ou en dépression ». Des soignants poussés vers la sortie par des conditions de travail dégradées et un mal-être grandissant. Malgré la crise sanitaire, plus de 5 700 lits d’hospitalisation complète ont été fermés en 2020 dans les établissements de santé, selon une étude du ministère de la Santé parue fin septembre. « Faute de soignants, faute surtout de pouvoir en recruter », explique le ministre de la Santé, Olivier Véran, dans Libération (5) .

Ce qui me fait tenir, ce qui fait tenir les soignants, ce n’est pas le salaire ni les conditions de travail aujourd’hui. C’est d’être fier d’avoir adouci une hospitalisation, c’est la reconnaissance des patients, de leurs proches. Parce que justement, si on part, qui va rester à l’hôpital ? Le service public va s’effondrer. De plus en plus de personnels s’en vont. Il faut qu’on arrête de dégoûter les gens de ce métier. Je les ai vus partir. Ils disent : « J’en ai marre de travailler dans ces conditions pour des clopinettes. Souffrir pour souffrir, autant aller dans le libéral. » Ma copine Béatrice et moi, quand on est arrivées au service de gériatrie aiguë, on a remplacé deux filles qui sont parties dans le libéral. Elles ont ouvert leur cabinet. D’un côté, on est en train de dire aux soignants : « Vous êtes responsables. Si vous faites une faute, vous pouvez aller au tribunal. » On peut punir une infirmière et en même temps, on lui dit que c’est une dévotion. Non, c’est un métier. Il y a un diplôme et il y a un risque de sanction. Donc, il faudrait que le salaire suive. Moi, on m’a caressée dans le sens du poil pendant des années en me disant : « Oh, il est très beau votre métier. » Il est beau pour tout le monde, sauf pour celui qui le fait. Tu rentres chez toi, tu es éreintée physiquement. Tu es debout, tu vas de chambre en chambre, tu ranges des palettes, tu vas courir dans les services, tu soulèves des patients… Et tu es complètement épuisée psychologiquement. Tu as absorbé toute la misère du monde, tous les malheurs des autres. Mais en plus, il y a le fait de ne pas pouvoir répondre aux besoins des patients.

Arrivée en France à l’âge de vingt et un ans, Farida s’est d’abord battue quatre ans pour obtenir ses papiers. Elle travaillait à domicile chez des particuliers pour faire le ménage et garder les enfants, tout en élevant sa propre fille. Puis, elle s’est dirigée vers ce qu’elle savait faire le mieux et ce qu’elle souhaitait au fond d’elle : « Soigner et prendre soin des gens. » Quatrième d’une fratrie de onze enfants, Farida a le sentiment d’être née en Algérie « avec un enfant dans les bras ». « Je me suis toujours occupée de mes petits frères. J’ai commencé à être responsable très jeune. Et donc le soin fait partie de ma vie. Prendre soin des autres fait partie de moi. Je ne saurais pas faire autre chose que soigner », résume-t-elle.

Après une mise à niveau, elle passe le concours d’auxiliaire de puériculture et obtient son diplôme. Elle intègre l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis 1999, payée 1 200 euros net. Dans ses premières années d’exercice, Farida se souvient de conditions de travail et de prise en charge des patients bien meilleures. Dans le service d’urgences pédiatriques de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, qu’elle intègre en 2003, « il n’y avait pas de pénurie de personnel, même lorsque le service était en cours de fermeture ». « C’est là-bas que j’ai construit mon identité professionnelle, qu’on m’a transmis les valeurs de mon métier, raconte-t-elle. J’y ai fait de très belles rencontres, j’ai été accompagnée, j’ai trouvé une deuxième famille. J’y ai vécu des moments de travail intenses, mais je ne suis jamais allée travailler la boule dans le ventre. Le stress, je ne savais pas ce que c’était. » Mais c’est « peut-être parce qu’à l’époque, j’étais auxiliaire de puériculture, concède Farida. Je n’avais pas la responsabilité de l’infirmière. Mon rôle, c’était de faire le clown pour divertir les enfants, lors des soins invasifs, et d’aider l’infirmière pour faire la toilette, servir les repas… C’est l’équivalent de l’aide-soignante, mais pour les enfants. » Lorsqu’elle fait l’école d’infirmières à partir de 2009, elle entre « dans une autre dimension » et se retrouve confrontée à la réalité du métier au cours de ses stages. Diplômée en 2012, elle a l’occasion lors des stages de prendre la mesure de la vulnérabilité de certains patients.

Je me suis rendu compte que les personnes âgées sont encore plus vulnérables que les enfants, à l’hôpital, parce que la vulnérabilité de l’enfant est atténuée par la présence de leurs parents. Mais pour beaucoup d’anciens, il n’y a personne. Ils sont seuls. Ils sont lâchés par leurs forces. Je me suis rendu compte que l’hôpital peut être très délétère pour eux si on ne fait pas attention. L’isolement, la perte d’habitude, la perte de repères. Les plus vieux se laissent faire et deviennent nos objets de soin. À l’hôpital, on te dicte ce que tu dois faire, on te dicte quand tu vas te lever, à quelle heure tu vas dormir. Eux sont diminués, ils obéissent. Le peu de punch et de combativité qui leur restait, on le leur enlève. Ce n’est pas volontaire, bien sûr. Certains ne sortent pas du lit du vendredi jusqu’au lundi, parce qu’il n’y a pas de personnel. Ça m’a effrayée quand j’ai vu ça pendant les stages.

« Manquer de temps, c’est le drame de tous les soignants »

Farida prend un poste d’infirmière en gériatrie aiguë à l’hôpital Bicêtre, un service dans lequel elle s’occupe « de personnes âgées multipathologiques qui sortent des urgences, de réanimation ou d’un autre service où elles ont été hospitalisées pour un AVC ou une prothèse de hanche par exemple ». Lorsqu’elle commence à exercer, elle se retrouve très vite avec « une charge de travail écrasante ». Les patients pris en charge dans son service ont « besoin qu’on se pose à leurs côtés, qu’on les écoute, qu’on les soigne d’une façon délicate… Il faut prendre du temps pour s’occuper de ces personnes-là. Mais je me suis tout de suite rendu compte que ce n’était pas possible. »

Au début, Farida pense que c’est sa faute. Chaque soir, lorsqu’elle rentre chez elle à deux kilomètres de là, à pied, elle refait le fil de sa journée, se demande ce qu’elle a mal fait. « J’appelais une amie, je pleurais. Je disais : “Je ne m’en sors pas, je n’ai pas réussi à faire ça, je n’ai pas réussi à faire ci”, j’étais vraiment en détresse », se souvient-elle. Ses journées démarrent tantôt à 6 h 30, tantôt à 13 h 30. « On arrive toujours en avance, parce que, quand tu arrives à l’heure, tu es déjà en retard », souligne-t-elle. C’est le fonctionnement en « grande équipe » : une du matin, l’autre de l’après-midi. En réalité, « tu sais quand tu arrives, mais tu ne sais jamais quand tu pars”, ajoute-t-elle. Lorsqu’elle est de garde l’après-midi, ses journées s’allongent jusqu’à 22 heures. Des heures supplémentaires qui ne sont, bien sûr, pas payées, « parce que si tu ne pars pas à l’heure, c’est que t’es pas organisée, c’est ta faute ». Farida travaille d’arrache-pied, y compris parfois la nuit, sur ses jours de repos. « Toujours dispo » pour prêter main-forte à une collègue qui se retrouve seule, renonçant parfois à une journée de RTT. Il y a les soins, mais il y a aussi la « traçabilité ». Chaque soin doit être noté, les dossiers des patients mis à jour sur l’ordinateur. Le travail administratif est « monstrueux » et empiète sur le soin du patient dont elle veut pourtant faire sa priorité.

Entre ce qu’on nous apprend à l’école d’infirmières, ce qu’on doit faire, et ce qu’on fait en réalité, ce n’est pas un décalage ou un fossé, c’est un gouffre. Ce n’est pas humain. Tu te lèves le matin pour aller soigner des gens et tu es convaincue que tu vas faire du bien, mais tu n’arrives pas à accomplir ce but. Des frustrations naissent tous les jours. Puis, la frustration devient une grosse colère. Tu détestes le monde entier. Tu te détestes aussi. Toutes les infirmières, au début, se demandent : « Pourquoi je n’y arrive pas ? » Tous les jours, tu essaies de trouver une nouvelle organisation. « Comment j’ai fait hier ? Pourquoi je ne m’en suis pas sortie ? Pourquoi en partant hier, j’étais très en colère contre moi ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui m’a fait vraiment plaisir aujourd’hui ? » C’est à ça que ça me sert, mon trajet de retour chez moi. On a tellement de frustration de ne pas pouvoir. On a l’impression d’avoir failli. Ça donne une mauvaise image de soi.

L’hôpital devient maltraitant. J’en ai des exemples tous les jours. Quand, par exemple, tu es en train de faire ton tour pour donner les médicaments. Il est 20 heures. T’as une énième prescription qui vient de tomber parce que les médecins réajustent leurs prescriptions avant de partir. Donc là, tu valides sur l’ordinateur et tu vois qu’il y a une perfusion, un antibiotique… Il y a des milliards de trucs qui sont tombés pour les douze patients dont tu t’occupes. Toi, tu es en train de discuter avec un patient. Tu vois ça sur l’ordinateur et tu te dis : « Il faut que j’aille perfuser Untel, poser une sonde urinaire à un autre… » Pendant ce temps-là, le patient te dit qu’il veut aller aux toilettes. C’est un patient qui ne peut pas marcher et qui est lourd. Il faut être deux ou trois pour l’accompagner aux toilettes. D’autant plus que la veille, tu l’as accompagné, mais tu n’as pas eu le temps de faire la perfusion qui était peut-être urgente et les équipes de nuit te sont tombées dessus. Donc, qu’est-ce que tu fais ? Tu lui réponds : « Monsieur, vous avez une protection, faites dans votre protection. » En disant cela, t’es pas fière de toi, mais tu es dans cette tempête tous les jours. Tu es tiraillée en permanence. Manquer de temps, c’est le drame de tous les soignants.

L’hôpital devient « maltraitant » pour les patients, mais aussi pour les soignants. Pendant des années, elle a observé, impuissante, le délabrement de l’hôpital. Car « on n’a pas tué l’hôpital d’un coup ». Cela s’est fait plutôt comme « un clou sur lequel on tape tous les jours un peu. « Tac-tac. Tous les jours, on l’enfonce un petit peu plus », illustre Farida. Le clou, c’est aussi la tête des soignants. Après s’être occupée des patients pendant des années, Farida a donc décidé de s’occuper des soignants. En novembre 2018, elle intègre l’hôpital Paul-Brousse en tant que « faisant fonction » de cadre (6)  dans le service de soins de suite et de réadaptation. Du fait de ce statut, son salaire est retombé au niveau de celui qu’elle avait lorsqu’elle était infirmière : 1 800 euros. « Mais quand j’étais infirmière, je gonflais beaucoup mon salaire avec les nuits, des heures sup’, les dimanches. Et là, ils m’ont tout supprimé. Pas de dimanche, pas de jours fériés, plus rien », soupire-t-elle. Alors, Farida a travaillé de nuit en tant qu’infirmière sur certains de ses jours de repos, au service de suppléance de l’hôpital Bicêtre. Après trois ans, elle est entrée à l’école des cadres, et exerce désormais pour un salaire de 2 400 euros, tout en suivant ses cours. Avec sa « nouvelle casquette », elle est émue de voir ses collègues, aides-soignantes, auxiliaires de puériculture et infirmières (7) « en souffrance ». Elles « tentent de faire de leur mieux ». « Les soignants ont besoin qu’on s’occupe d’eux plus que jamais, qu’on les valorise et qu’on leur donne l’opportunité de mieux se former. » Dans son rôle de cadre, Farida incite les soignants, pris dans l’urgence permanente, à « prendre le temps » nécessaire, autant que possible.

Je suis cadre de santé, donc j’observe de loin, sans avoir la tête dans le guidon comme quand j’étais infirmière, et je vois la maltraitance en encadrant l’équipe. Je prends du recul par rapport à la pratique. Je la vois encore plus et j’essaie de ne pas être accusatrice parce qu’aucun soignant ne se lève le matin en se disant qu’il va aller à l’hôpital pour maltraiter une personne âgée. Mais ne pas répondre à une sonnette, c’est une maltraitance. Laisser quelqu’un dans une protection qui est souillée, c’est une maltraitance. Mais comment faire autrement ? Par exemple, tu dois donner à manger aux patients. Ta collègue est partie au brancardage parce qu’on n’a pas de brancardiers à partir d’une certaine heure à l’hôpital. Donc tu vas donner à manger à la va-vite aux patients. L’institution maltraite aussi les soignants. Une infirmière qui est obligée de faire ses soins au plus vite. Une aide-soignante qui est obligée de chronométrer ses toilettes, de donner à manger à cinq ou six patients en même temps… C’est aussi une maltraitance pour les soignants. Je ne veux pas les culpabiliser en leur disant : « Vous faites mal votre travail » ; mais : « Faites ce que vous pouvez, en mettant un peu plus d’humanité. » Ce que j’essaie de leur transmettre, avec beaucoup de modestie, c’est l’idée du soin dans le soin. C’est prendre le temps de s’asseoir, de dire bonjour à la personne, de lui dire : « N’ayez pas peur, je vais vous faire une prise de sang », d’expliquer, d’accueillir. Quand, par exemple, un nouveau patient arrive, ce que j’adore, c’est l’accueillir. Il sait que je l’attends. Je suis disponible, je suis là pour le servir. Le soin dans le soin, c’est la présence, même si on ne peut pas toujours. C’est ce que je conseille aujourd’hui à mes aides-soignantes et à mes infirmières : « Si vous ne pouvez pas, dites-le aussi à vos patients : “Je ne peux pas le faire maintenant. Je vais revenir tout à l’heure si je peux, mais si je ne reviens pas, ne m’en veuillez pas.” » Mon patient continue à exister dans ma tête, même si je ne suis pas à côté de lui. Je reviens le voir, je m’assois deux minutes. Quand mes aides-soignantes donnent à manger, je viens, j’apporte une chaise et je leur dis de s’asseoir, même si c’est cinq minutes. Ce sont des détails, mais je me suis rendu compte qu’ils changeaient vraiment l’hospitalisation.

Dans son nouveau métier, Farida fait aussi face aux conflits dans l’équipe, causés par les mauvaises conditions de travail, « parce que l’autre n’a pas fait », ou que « chacune a l’impression d’être la seule à faire ». Surmenés, les soignants s’en prennent parfois « à la personne qui est la plus proche ». La cadre tente de « souder l’équipe » face aux difficultés d’exercice. Mais, face aux économies faites au nom de la rentabilité (8) et au détriment des soins et des conditions de travail, elle se sent toujours aussi impuissante. « Nous, les cadres de santé, on est dans l’opérationnel, on n’est pas dans le stratégique, indique-t-elle. Les vis se serrent ailleurs. Quand ils décident de supprimer un poste et de fermer des lits, ils ne demandent pas son avis au cadre de santé. Sur ces décisions-là, le cadre de santé, il obéit, il ferme sa gueule. On n’a pas notre mot à dire. » Face à ces choix stratégiques et politiques, Farida estime que le « combat collectif » est nécessaire. Alors, elle va manifester dès qu’elle le peut et souhaite « rejoindre un collectif de soignants qui se battent pour sauver l’hôpital ».

J’en viens à ne même plus croire aux manifestations. Ça fait des années qu’on le fait et ça ne change rien. Quand tu vas à la manif, tu as une journée de travail dans les pattes. Tu es en train de crier ta rage. Tu y vas parce que tu crois que ça va changer quelque chose. Mais à 18 heures, il faut remballer. « C’est bon, rentrez chez vous mesdames, c’est fini, allez, on bouge. » Et on vient t’intimider avec un impressionnant dispositif policier. Au fond de toi, tu sais que le lendemain tu vas retrouver les mêmes conditions de travail. Alors, tu t’énerves : « J’ai crié tout l’après-midi, et je dois repartir chez moi. Je dois aller prendre ma douche, dormir, et demain ça recommencera, rien n’aura changé. » C’est pourquoi cet après-midi-là, j’ai pensé : « Non, je ne rentre pas, je reste encore, j’ai encore des choses à dire, je ne vous ai pas encore tout dit. Je ne vous ai pas exprimé à quel point je suis en colère. » Le 16 juin 2020, si on avait été cent infirmières à jeter des cailloux, ça aurait eu un autre impact. Une seule infirmière qui jette des cailloux, c’est une folle, mais cent… Faudrait-il que toutes ces femmes prennent des cailloux et les jettent pour qu’il se passe quelque chose ?

Léa Guedj est journaliste indépendante et se consacre principalement aux questions féministes, sociales et écologiques. Elle contribue entre autres aux antennes de France Bleu en tant que reporter, et au site de France Inter. Elle est coautrice d’une enquête sur le harcèlement sexuel en politique pour la Cellule investigation de Radio France.

(1) Lésion étendue et peu profonde de la peau

(2) Le service de soins de suite et de réadaptation (SSR) gériatrique est spécialisé dans la prise en charge des personnes âgées polypathologiques, dépendantes ou à risque de dépendance. Les patients, généralement de plus de soixante-quinze ans, y séjournent après une hospitalisation pour une affection médicale aiguë ou une intervention chirurgicale.

(3) Le Ségur de la Santé est une concertation qui s’est tenue du 25 mai au 10 juillet 2020, entre le ministère de la Santé et les représentants des acteurs du système de santé. Elle portait notamment sur la revalorisation des carrières du soin. À l’issue des négociations, des accords, prévoyant notamment des hausses de salaires, ont été signés avec les syndicats. Le Ségur de la Santé a ensuite abouti à la loi dite d’amélioration du système de santé par la confiance et la simplification, adoptée définitivement au Parlement le 14 avril 2021

(4) La réforme par ordonnances de 2003 comprend l’ouverture du marché des grands hôpitaux au partenariat public-privé. Le plan Hôpital 2007 instaure notamment la tarification à l’activité (T2A). La loi Hôpital Patients Santé Territoires (HPST) de 2009 crée des regroupements en communautés hospitalières de territoire (CHT) et les agences régionales de santé (ARS) avec lesquelles les directeurs, chargés de la gestion financière, signent des contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens. Un plan d’économies de 3 milliards d’euros de l’hôpital public en 2015 passe en particulier par la maîtrise de la masse salariale. Un an plus tard, la loi de modernisation de notre système de santé renforce la concentration des établissements en remplaçant les CHT par les groupements hospitaliers de territoire (GHT). En 2019, la loi relative à l’organisation et à la transformation du système de santé crée le projet territorial de Santé (PTS) et renforce l’intégration au sein des GHT.

(5) Nathalie Raulin, Anaïs Moran, « Olivier Véran sur les moyens de l’hôpital : “On ne réécrit pas l’histoire en un claquement de doigts” », interview du ministre de la Santé, Olivier Véran, Libération, 27 octobre 2021.

(6) Touchés par la pénurie de cadres, les établissements de santé ont recours aux « faisant fonction » de cadres. Officiellement, Farida est infirmière, mais elle exerce la fonction de cadre sans avoir été formée à ce métier et sans en avoir le statut.

(7) La fonction publique hospitalière est très largement féminine. Quatre-vingt-sept pour cent des soignants sont des femmes, selon la Direction générale de l’administration et de la fonction publique.

(8) Selon la Fédération hospitalière de France, les établissements de santé se sont vu imposer des plans d’économies à hauteur de plus de 8,6 milliards d’euros, de 2005 à 2019.

Pour aller plus loin : 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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