Infernet / Nikocado Avocado, l'argent ne fait pas le malheur mais il y contribue

Le mukbang est une des pratiques les plus déconcertantes de l’activité numérique. Celle-ci consiste à se filmer en train de manger et à diffuser ces images. Mukbang est un mot-valise composé des mots coréens meongnuen, qui signifie « manger », et bangsong, « diffusion ». Le phénomène naît en 2009 en Corée du Sud sur une chaîne de streaming peer-to-peer, Afreeca TV, et il devient rapidement une tendance qu’on va retrouver à la fois à la télévision et sur des chaînes amateurs YouTube.

Le mukbang, une courte histoire de la solitude

 Le succès du mukbang a été analysé comme un symptôme de la solitude contemporaine en Corée du Sud. Les célibataires représentaient un tiers de la population des adultes entre 30 et 40 ans en 2009 ; ils ont depuis augmenté jusqu’à atteindre le chiffre de 42% en 2021. La nourriture étant initialement une activité collective, et même familiale, on a pu dire que le succès des vidéos montrant des gens en train de manger venait de la compensation qu’elle représente face à la solitude qui consiste à dîner seul le soir.


YouTube / Banzz

Il y a également une composante érotique, totalement assumée dans beaucoup de vidéos. La relation entre sexe et nourriture n’est pas du tout nouvelle. Les images érotisées de personnes suçant des sucettes ou mangeant des bananes sont depuis longtemps des classiques. La représentation attrayante et presque obscène de la nourriture a d’ailleurs donné le terme de food porn, présent depuis les années 1980, et souvent illustré par les publicités pour la nourriture, où celle-ci est dépeinte de façon outrancièrement sensuelle afin de faire saliver le spectateur. Aujourd’hui, le #foodporn est surtout l’œuvre des amateurs. On ne compte pas le nombre de personnes postant sur les réseaux sociaux des photos de leurs plats avant de les ingurgiter.


Couverture de L’Echo des savanes par Solé (1976)

Le mukbang cesse d’être un phénomène purement coréen vers le milieu des années 2010. En 2015, une vidéo YouTube de la chaîne américaine React montre que le mukbang n’est pas encore pleinement intelligible pour le reste du monde. Il s’agit de la vidéo « Youtubers React to Mukbang (Eating Shows) ». À cette époque, Américains comme Japonais ne semblent pas saisir l’intérêt de ce nouveau type de vidéos. « On se contente de regarder quelqu’un manger ? » demande un YouTubeur Américain en riant nerveusement. « Qu’est-ce que c’est que cette vidéo ? » demande un YouTubeur Japonais. « Je n’en ai pas la moindre idée ! » répond son collègue. 

Cette innocence ne durera pas. Une première vidéo de mukbang américaine apparaît moins de trois semaines plus tard. Elle vient de Trisha Paytas, une « Star » de YouTube dont le contenu est aussi copieux que divers, allant du vlog à l’AMSR, de l’influence #lifestyle au trolling, du « contenu adulte » aux drama – Trisha Paytas ayant sans doute testé toutes les techniques possibles pour générer de l’attention. Sa première vidéo de mukbang ayant fait plus de 2 millions de vues, Trisha Paytas ne s’arrêtera pas en si bon chemin et celui-ci deviendra bientôt une de ses formes privilégiées de contenu.

En très peu de temps, le mukbang devient incroyablement populaire, se hissant bientôt pour certaines vidéos à 10 millions de vues. Il y a une demande, il y aura, dès lors, une offre. Les conséquences de cette offre, on peut déjà l’imaginer, ne s’arrêteront pas au réconfort des mangeurs solitaires ou à l’ambiguïté érotique. La logique concurrentielle du médium lui fera prendre, assez vite, une tournure beaucoup moins inoffensive.


YouTube / Trisha Paytas

Quand on a dit d’un YouTubeur qu’il n’allait pas bien, on n’a rien dit. La question qui se pose c’est plutôt si le malheur n’est pas le meilleur moyen de gagner sa vie sur YouTube. La question qui se pose, c’est plutôt si la condition de notre survie économique dans la phase du capitalisme extrême que nous traversons n’est pas spécifiquement le malheur. Les travailleurs de la vie privée que sont les influenceurs, les YouTubeurs, les Instagramers, et tous les usagers des réseaux sociaux, sont avant tout des « travailleurs du malheur ». Le bonheur est leur métier, mais celui-ci engendre, avec sa rémunération monétaire, une progression exponentielle du malheur individuel.

Parmi les mukbangers qui ont réussi à gagner particulièrement bien leur vie en se consacrant corps et âme à cette étrange pratique, celui dont le récit est peut-être le plus symptomatique de l’économie du malheur générée par le capitalisme numérique est Nikocado Avocado. Pour Nikocado Avocado, l’argent ne fait pas le malheur (mais il y contribue).

Nikocado Avocado, du militantisme vegan au drama carniste


YouTube / Nikocado Avocado

Nikocado Avocado, de son vrai nom Nicholas Perry, est né le 19 mai 1992 en Ukraine. Adopté très jeune par des Américains, il a grandi à Harrisburg en Pennsylvanie. Il dit avoir été suivi médicalement dès son enfance et serait sous antidépresseurs depuis l’âge de sept ans. Il déménage à New York en 2013 dans le but de devenir violoniste professionnel et prend en parallèle des cours de théâtre. À cette époque, Nikocado Avocado se définit comme un « YouTubeur Vegan ». Son surnom lui vient de son goût prononcé pour les avocats. Et c’est sur un groupe Facebook consacré au veganisme qu’il rencontre son futur mari Orlin.


YouTube / Nikocado Avocado

Nikocado Avocado ouvre sa chaîne YouTube en mai 2014 mais la plus ancienne vidéo disponible aujourd’hui sur celle-ci date du 1er septembre 2016. C’est « Why I’m no Longer a Vegan Youtuber » et elle a été vue plus de 4 millions de fois à ce jour. Nikocado Avocado y explique pourquoi il a décidé de cesser d’être un influenceur vegan. La raison principale serait l’intolérance des autres militants, qui se reprocheraient les uns aux autres leur incohérence ou leur inconsistance sur des points secondaires de leur activité. Vu ce qu’il va devenir par la suite, on peut se demander si les détracteurs de Nikocado Avocado n’ont pas voyagé dans le temps. À moins que, par un trait de personnalité finalement assez récurrent chez les êtres humains, Nikocado Avocado ne se soit précisément identifié à ce que les autres lui reprochaient d’être. À cette époque, Nikocado fait sans doute déjà des mukbang vegan, vu que cela fait partie des récriminations qu’il aurait reçu de la part d’activistes, et auxquels il répond dans sa vidéo. Et il possède un oiseau de compagnie, un perroquet nommé Mr. Noodle, que des vegans lui reprochent d’exhiber ostensiblement et avec qui il fait des vidéos. On l’accuse surtout de chercher trop d’attention, d’être moins un activiste qu’une « attention whore », une expression assez intraduisible en français mais pour laquelle j’ai pu trouver cette proposition : une « Miss Regardez-moi ». La « Miss Regardez-moi » décide alors de quitter YouTube. Une décision qui durera à peu près un mois.

Car, dès le 5 octobre 2016, Nikocado Avocado revient sur YouTube avec la vidéo mukbang « Cheesiest Mac and Cheese ». Le titre est un peu trompeur. Ce mukbang ne contient aucun produit d’origine animale. Ce sont des macaronis au fromage réalisés avec du faux fromage composé à partir de légumes. La vidéo montre Nikocado Avocado préparer son faux fromage et ses macaronis avec son mari Orlin et en manger un peu devant la caméra. Le 6 octobre, il enchaîne avec un mukbang de nouilles japonaises. Le 8, ce sont de pancakes. Les vidéos de cette époque consacrent toujours autant de temps à la préparation des plats qu’à leur dégustation et les nourritures présentées ont beau être en quantité importante, elles semblent faites avec de bons produits et Nikocado Avocado en mange de façon… raisonnable.

Le 31 décembre 2016, Nikocado Avocado déclare sur les réseaux sociaux qu’il ne veut plus être vegan. Et, le 3 janvier 2017, il publie une vidéo nommée « Why Veganism is Wrong & Makes People go Crazy ». C’est un drama : genre identifié comme tel depuis les années 2010 dans lequel un YouTubeur se filme alors qu’il prend part à une polémique ou un conflit. Inspirés par les méthodes de la presse à scandale, si ceux-ci peuvent parfois être d’origine politique ou théologique, les « conflits les plus connus sont majoritairement entre les YouTubeurs à propos de leur communauté en elle-même » note Wikimonde, et la plupart des chaînes les utilisent pour « gagner de la visibilité ». Dans « Why Veganism is Wrong & Makes People go Crazy », Nikocado s’énerve contre l’intolérance des vegans et pleure par moments. Nikocado Avocado y dit qu’il y aura toujours de la violence sur terre, que la paix et la justice sont chimériques parce que la nature elle-même est violente : « Les plantes s’entretuent. Est-ce mauvais ? Est-ce de l’égoïsme ? Les moutons sont les proies des lions. Les lions sont-ils égoïstes ? Nous sommes omnivores, nous dit la science. Est-ce que ça fait de nous des égoïstes ? La vie est comme ça. Il y aura toujours des gagnants et des perdants. Il y aura toujours de la destruction. Je suis désolé. Les vegans ne sauveront pas le monde. La réalité, c’est que : si tu veux vivre, tu dois prendre de la vie à quelqu’un d’autre. »


YouTube / Nikocado Avocado

Il faut attendre encore deux semaines pour que Nikocado Avocado mette son nouvel engagement anti-vegan en pratique. C’est le 17 janvier 2017, dans une vidéo mukbang réalisé à deux, avec son mari Orlin. C’est « Quitting Vegan » : le couple se filme dans un Domino’s Pizza et Orlin et Nikocado Avocado mangent chacun une pizza avec pepperoni.

À partir de ce moment, Nikocado Avocado ne va plus s’arrêter de faire des mukbang, mais il va sans cesse augmenter les quantités de nourriture ingurgitée et être toujours moins soucieux de la qualité de celle-ci. Il va enchaîner, avec un enthousiasme frénétique, des mukbang de MacDonald’s, de donuts, d’ailes de poulet KFC. Il semblerait que l’intention initiale de Nikocado Avocado ait été de narguer ses anciens amis vegan, mais il y met beaucoup trop de cœur pour que soit la raison unique de cette pratique désormais quotidienne. Il va également faire des « 10000 calories challenge » : des « défis de 10000 calories », des vidéos apparues sur YouTube depuis l’exportation du mukbang aux États-Unis en 2015. Pour avoir une idée du caractère dément de ces tournois : un adulte a besoin d’une dose s’échelonnant entre 1800 et 2500 calories par jour. Seuls des sportifs de haut niveau mangent jusqu’à 10000 calories dans une journée, parce qu’ils brûlent ces calories dans leur pratique sportive. Ici, il s’agit en outre d’ingurgiter 10000 calories en moins d’une heure. Les « défis de 10000 calories », comme les mukbang qui consistent à avaler à toute vitesse de très grandes quantités de nourriture piquante – deux « défis » dans lesquels Nikocado Avocado va se spécialiser – sont des pratiques d’une très grande dangerosité, et pourtant, comme beaucoup d’autres, nous avons fini par nous y habituer. Nous ne nous en inquiétons plus. Sous une des premières vidéos de ce genre postées par Nikocado Avocado, une certaine Jenni M rédige le commentaire suivant : « Je me demande s’il va prendre du poids. » Elle ne va pas attendre longtemps pour obtenir la réponse.


YouTube / Nikocado Avocado

Moins d’un mois plus tard, le 12 février 2017, Nikocado Avocado publie un drama dont l’objectif est de répondre aux commentateurs qui lui disent qu’il souffre de désordre alimentaire ou de boulimie. C’est « My Compulsive Eating ». Nikocado dit alors qu’il grossit pour des questions de métabolisme. Mais il ne faut pas attendre 24 heures avant qu’il ne reprenne les mukbang en augmentant encore les quantités, et en allant toujours un peu plus loin dans la trash food. Les mukbang alternent avec les drama, dont la majorité va prendre pour sujet ses disputes avec son mari Orlin, comme « This is Not Okay », le 15 mars 2017.

Enfin, le 24 mars 2017, Nikocado Avocado publie une vidéo nommée « I’m Getting Fat and I Don’t Know Why ». Nikocado Avocado aurait voulu réaliser une publicité pour le veganisme qu’il ne s’y serait pas mieux pris. C’est une vidéo qui a été vue 1 million de fois. Dans celle-ci, le comportement du jeune homme commence à devenir particulièrement déroutant. « J’ai pris du poids et je ne comprends pas pourquoi » y dit-il entre deux crises de larmes. Il s’en prend à nouveau à ce qu’a été son régime vegan, et il répète qu’il a bien fait de l’arrêter et que manger de la viande lui a fait énormément de bien. Par contre, il s’étonne de sa récente prise de poids. « C’est si bizarre, dit-il. Tous mes haters vont me dire : redevient vegan. Non. Il n’est en pas question. » Dès le lendemain, il enchaîne avec des mukbang au contenu toujours plus calorique.

Est-ce du déni ou du théâtre ?

« J’ai pris du poids et je ne comprends pas pourquoi » se demande Nikocado. Et bientôt, dans de nouveaux drama, il proposera des hypothèses. Est-ce le stress ? Est-ce de la rétention d’eau ? Toutes les raisons imaginables y passent, à part la plus évidente : les quantités astronomiques de nourriture ingurgitée. Est-ce du déni ou du théâtre ? Est-ce du délire ou de l’humour ? C’est très difficile à dire, surtout que la blague va durer. Elle va durer longtemps. Elle ne va juste jamais s’arrêter. À partir de ce moment, la production Internet de Nikocado Avocado va être aussi copieuse que son régime. Elle va être aussi répétitive et monotone qu’un délire monomaniaque qui ne connaît aucune entrave réelle, mais se voit, sinon socialement, financièrement récompensée.


YouTube / Nikocado Avocado

Pendant cinq ans, Nikocado Avocado va publier en moyenne deux vidéos par jour, alternant les mukbang et les drama. Il va prendre 88 kilos de plus et atteindre le poids moyen de 160 kilos. Il possède aujourd’hui 6 chaînes YouTube différentes, totalisant près de 6 millions d’abonnés. Dans certaines vidéos, il s’étonne de ses récentes prises de poids, dans d’autres il reproche répétitivement celle-ci au stress, à la rétention d’eau, à la somatisation suite à la méchanceté des activistes vegan ou aux commentaires de ses spectateurs. Il met en scène le fait qu’il soit devenu incontinent, et réalise des vidéos où son mari Orlin se réveille dans un lit maculé de merde. Enfin, il s’étale avec complaisance sur ses pertes durant ses vidéos d’ingurgitation.


YouTube / Nikocado Avocado

Dans d’autres vidéos, par contre, sa prise de poids est célébrée comme un exploit. Il fait des concours pour devenir encore plus gros. Il fait des collaborations avec d’autres mukbangers qu’il agresse ou insulte peu de temps après. Puis il pleure comme un bébé, crie et s’embrouille avec tous ses contradicteurs. Son principal interlocuteur, c’est son mari Orlin, avec qui il se dispute, se bat, souvent en se balançant mutuellement de la nourriture sur la tête. Mais, comme le remarquent beaucoup de commentateurs, leurs disputes ressemblent surtout à de mauvais sit-coms, joués par des acteurs de second ordre. 

Nikocado Avocado et Orlin publient régulièrement des vidéos de rupture excessivement théâtrales, suivies, dans la foulée, de vidéos de réconciliations. Au point qu’on peut se demander si ces ruptures ne sont pas jouées dans le simple but de faire des « vues », donnant largement raison à ses détracteurs de jeunesse qui lui reprochaient d’être une « Miss Regardez-moi ». En outre, on trouverait difficilement depuis cinq ans un contenu dont le sujet puisse être vaguement d’intérêt général – même du point de vue de la propagande carniste. Son seul sujet, son seul combat, sa seule cause, c’est désormais lui-même.

À partir de la fin de 2020, Nikocado Avocado créé même un compte sur OnlyFans, un service d’abonnement au contenu photo et vidéo. Même s’il peut également être utilisé par des influenceurs fitness ou des musiciens, OnlyFans est surtout associé aux travailleurs du sexe, qui y reçoivent un financement direct sur une base mensuelle, ainsi que des pourboires ponctuels. Le compte OnlyFans de Nikocado est interdit aux moins de 18 ans et se présente comme un compte au contenu « pornographique adulte ». Son coût est de 15 dollars par mois et compte à ce jour plusieurs centaines d’abonnés. Plusieurs centaines de gens y paient donc pour voir Nikocado Avocado se masturber et montrer son anus.


Nikocado Avocado (site web)

Ce qui est le plus surprenant, c’est la façon dont Nikocado Avocado semble avoir décidé d’être à la fois le marionnettiste et la marionnette de son propre malheur. Avec le temps, ses cris de mécontentements ou ses dénis se sont transformés en slogans ou en formules publicitaires. « C’est votre faute ! », « C’est de la rétention d’eau » ou « Je suis un mystère médical », tous hurlés à répétition dans ses vidéos, vont ensuite donner naissance à une gamme de tee-shirts. D’autres tee-shirts proposent un dessin de sa tête en train de pleurer ou de hurler, comme s’il était devenu un personnage de dessin-animé. 

Ce que, d’une certaine façon, il est devenu. Car il a fini par ressembler à Eric Cartman dans South Park : que ce soit dans ses colères, dans son immaturité, dans ses provocations ou son caractère ridicule. C’est comme si Nikocado Avocado, en choisissant de ne plus être un militant Internet, était devenu intégralement l’inverse : un égoïste pathologique, agressif et immature.


South Park, Trey Parker & Matt Stone, Comedy Central

Est-ce du déni ou du théâtre ? Nikocado Avocado dira bien dans une interview que ce qu’il fait est spécifiquement du théâtre. Il dira avoir créé un personnage, un personnage qu’il joue dans ses vidéos et dont il contrôle le récit, les expressions grotesques et les paroles. Peut-être. Mais contrôle-t-il la prise du poids ? Et en contrôle-t-il ses conséquences ? Enfin, se contrôle-t-il vraiment, lorsqu’il insulte ses spectateurs à longueur de vidéos ? Des spectateurs qu’il appelle généralement ses « sluths » : ses « salopes » ?

C’est votre faute


Nikocado Avocado (site web)

Nous en arrivons au point le plus surprenant et sans doute le plus significatif de cette activité. La cible principale des drama de Nikocado Avocado, plus encore que son mari Orlin, les militants vegan de sa jeunesse ou les autres mukbangers, ce sont ses spectateurs, ses abonnés, c’est-à-dire les personnes qui, objectivement, l’enrichissent quotidiennement et pour qui il fait ses vidéos. Lorsque Nikocado Avocado hurle « C’est votre faute ! », c’est à eux qu’il s’adresse. C’est à nous. Il y a quelque chose d’un gimmick de stand-up dans cette remarque, une forme de jeu avec le public qui peut rappeler le catch ou le cirque. Mais, d’une certaine façon, il faut l’admettre : c’est vrai. C’est totalement vrai. Et ce n’est pas drôle.

À partir du milieu des années 2010 et le moment où le mukbang a cessé d’être un phénomène spécifiquement coréen, l’enjeu de ces vidéos a largement muté. Ce n’est clairement plus de procurer du réconfort aux mangeurs solitaires. Ce n’est même pas un étrange plaisir érotique mélangeant sexualité et nourriture.

Pourquoi alors des millions de gens regardent ce type de vidéo ? Pourquoi certains paient même pour en obtenir davantage, paient pour obtenir des images obscènes de mukbangers proposant des images humiliantes de leur intimité ? L’attention que suscitent les « stars » du mukbang vient clairement de sentiments complexes : les commentaires sous les vidéos ne sont pas simplement moqueurs ou ironiques. Ils sont la plupart du temps agressifs et insultants, et, à l’époque où on pouvait encore voir ceux-ci, le nombre de « dislikes » dépassait largement le nombre de « likes ». On l’a compris : ce type de réaction est loin d’être un frein pour le mukbanger. La quantité de spectateurs étant la base de la rémunération, les vidéos mukbang produisant des réactions négatives rencontrent alors suffisamment d’attention pour devenir malgré tout un excellent gagne-pain. Ces réactions négatives ne sont, par contre, pas sans conséquence sur la psychologie du YouTubeur, et sur sa santé. Vivre, même confortablement, de la haine ou du dégoût qu’on suscite, ne peut pas ne pas laisser de traces sur l’âme.

Il y a, sans le moindre doute, de la part des spectateurs de Nikocado Avocado quelque chose qui s’apparente à de la perversion. Une perversion qui n’est peut-être pas neuve, mais qui a trouvé dans YouTube un terrain favorable à son épanouissement. C’est le plaisir ressenti à la vision des souffrances d’autrui. Ce que les spectateurs de Nikocado Avocado attendent, c’est, littéralement, de le voir crever. Et rien d’autre. Nous avons peut-être arrêté les exécutions publiques dans une grande partie du monde, mais YouTube a permis à ce petit plaisir coupable, si délicieusement humain, de ressurgir sous une autre forme. 

Nikocado Avocado n’est pas une anomalie. Il est seulement l’incarnation la plus littérale de la règle. Il ne se situe pas à la périphérie de notre époque. Il se situe au centre. Il ne bénéficie pas d’une faille de la loi, il incarne l’essence de celle-ci. Nikocado Avocado est l’incarnation extrême d’un phénomène extrême. Et ce phénomène extrême, ce n’est pas le mukbang. Le mukbang n’est que sa manifestation matérielle. Le mukbang n’est que son allégorie. Ce phénomène extrême, c’est YouTube. Nikocado Avocado est YouTube. Le mukbang est la manifestation matérielle de la course à l’attention. Et la trash food mangée par les mukbangers est également une image de la dégradation toujours à l’œuvre dans le processus. Sur YouTube, on se fiche d’être aimé pour de bonnes raisons. On se fiche même d’être aimé pour de mauvaises raisons. On veut juste être vu. Ce que YouTube détruit, c’est d’abord l’estime de soi-même du YouTubeur, ou sa dignité. Le malheur et la honte sont les constantes psychologiques de cette activité. Le malheur auto-infligé, la destruction de la dignité et même la destruction de sa propre vie, y sont conçus comme des marchandises, et, comme telles, elles peuvent être rémunérées.

Tout cela nous dit également quelque chose sur le rapport paradoxal que nous entretenons avec ce que nous regardons. Nous ne regardons pas nécessairement ce que nous aimons. Nous pouvons aimer énormément regarder ce que nous n’aimons pas parce que nous ne l’aimons pas. Nous pouvons même être terriblement excités par le fait de regarder ce que nous n’aimons pas. Et cette excitation née de la répulsion est une des formes extrêmes que connaît ce monde où le phénomène extrême est devenu la norme. Ce que nous célébrons à travers le monde numérique, c’est le spectacle de notre propre destruction. Internet donne raison à Walter Benjamin lorsque celui-ci disait de l’humanité qu’elle s’est « suffisamment aliénée à elle-même pour être capable de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre. » 

L’argent fait le malheur


YouTube / Amberleen Reid

Nikocado Avocado est loin d’être le seul mukbanger à mettre sa vie en danger pour obtenir de l’attention et de l’argent dans cette nouvelle économie du malheur. Certains mukbangers ont fait des vidéos où ils se filment en train de manger du savon, du shampoing, du dentifrice, du scotch. D’autres produisent des contenus incroyablement pervers ou sadiques, comme la YouTubeuse SsoYoung qui torture et mange des animaux de la mer vivants… Plusieurs mukbangers se retrouvent dans une situation apparemment paradoxale où ils se mettent en danger physiquement par leur production, mais voient dans celle-ci le seul moyen de payer les soins médicaux dont ils ont besoin suite aux maladies entraînées ou aggravées par cette pratique. Ainsi Amberlynn Reid, qui faisait initialement des vidéos pour raconter ses efforts pour perdre du poids. Des vidéos qui se sont transformées en quelques années en un mélange de mukbang et de drama particulièrement sordide. Amberleen Reid a un cancer de l’utérus, cancer qui est rendu d’autant plus dangereux qu’elle souffre d’obésité sévère. Mais ce cancer, loin de la faire arrêter les vidéos mukbang, lui donne une raison supplémentaire d’en produire dans le but déclaré de financer sa cure. L’obésité sévère, telle que celles de Nikocado Avocado ou d’Amberlynn Reid, fait 5 millions de morts par an. De cette mort probable, le monde numérique a fait un métier. À l’instar de Nikocado Avocado, Amberleen Reid a également ouvert un compte OnlyFans en vue de diffuser du contenu « adulte ». Ce qui est révélateur de la fin manifeste des activités des « Stars » de YouTube. « Vendre son cul » a rarement eu une acception aussi littérale. Mais les mukbangers ne vendent pas seulement leur cul, ils vendent leur vie. Ils vendent même leur mort.

Aujourd’hui, Nikocado Avocado ne peut plus lacer ses chaussures et il ne peut pas dormir sur le dos sans respirateur. Mais il est riche. Il est même extrêmement riche. Et il continue à publier en moyenne deux vidéos par jour sur l’une ou l’autre de ses six chaînes YouTube.


YouTube / Nikocado Avocado

Le 1er avril 2021, il publie sans doute sa vidéo la plus dérangeante : « My New House Tour ». Une vidéo vue presque 2 millions de fois. Dans celle-ci, Nikocado Avocado fait visiter à ses spectateurs l’appartement qu’il vient d’acquérir à Las Vegas. C’est un appartement ostentatoirement coûteux, qu’il évalue à 2,3 millions de dollars. Il pète d’excitation devant la caméra, se fait sous lui et recouvre sa merde en écrasant un tissu au sol. Et il se balade, mêlant dans ses propos une autosatisfaction débridée et des invectives contre les personnes qui commentent son poids sans en soustraire le poids des os ou prendre en compte ses rétentions d’eau. « Mes haters m’ont permis d’acheter cette maison » dit-il joyeusement. Et sur ce point, il n’a pas tort. 

À 27 minutes de la vidéo, Nikocado Avocado s’assoit sur son lit et regarde depuis sa fenêtre la vue sur la ville de Las Vegas. « On va regarder un spectacle, dit-il. Ce spectacle s’appelle : Regarde le monde lutter pour sa survie. C’est un spectacle très amusant. Je m’assois ici et je regarde le monde lutter et rester pauvre. J’adore regarder les pauvres. Ils luttent. Je veux du pop-corn ! Je pourrais regarder les pauvres lutter pour leur survie toute la journée. »

On voit le chemin parcouru depuis que Nikocado Avocado a troqué le militantisme vegan contre un activisme carniste basé sur l’idée que le monde sera toujours injuste, et que « vivre, c’est toujours prendre la vie de quelqu’un ». Désormais, la seule obsession de Nikocado Avocado semble de vouloir convaincre le reste du monde qu’il a réussi parce qu’il est plus riche que la majorité des gens qu’il peut apercevoir depuis sa fenêtre.

Peu de temps après, Nikocado Avocado s’énerve, ou fait semblant de s’énerver, parce qu’il n’arrive pas à faire marcher ses rideaux automatiques. Il se rend sur son balcon et il crie : « Je suis riche ! Je suis riche ! » Puis il s’assoit dans son salon : « Voilà c’est tout. Et maintenant je m’assieds ici, seul. Parce que je suis seul. Je suis célibataire. Ce serait chouette de partager cet endroit avec quelqu’un. Je me sens un peu seul, ici. » Et il pleure, ou fait semblant de pleurer. La vidéo « My New House Tour » s’arrête ici. 

Et toute cette histoire pourrait s’arrêter ici. Que ce soit du déni ou une mise en scène du déni, que ce soit de l’auto-aveuglement ou de l’humour, que ce soit de la téléréalité ou du théâtre, Nikocado Avocado a réussi à incarner la vérité ultime du capitalisme. Nikocado Avocado, c’est le « ça » du capitalisme ; un « ça » dont Bolloré, Dassaut, Arnault ou Pinault seraient les « moi » ou les « surmoi ». Nikocado Avocado est leur horizon, leur « destinée manifeste ». Parce que la logique intrinsèque du capitalisme ne peut aboutir qu’à ça : un jeune Social Justice Warrior transformé en cinq ans en un homme prêt à se tuer pour rester riche et célèbre. La seule conclusion que l’on peut tirer de son histoire, c’est que l’argent et l’attention sont devenus pour Nikocado Avocado préférables à tout : préférables à l’estime de soi, à la décence, à la santé et même au simple fait d’être encore en vie. La phrase « L’important, c’est la santé » n’a pas de sens pour un mukbanger. À la question menaçante « La bourse ou la vie ? », Nikocado Avocado choisit la bourse. Cette vidéo devrait être étudiée dans les écoles de science politique pour expliquer ce que les réseaux sociaux, en tant que produits les plus achevés du capitalisme numérique, font aux jeunes gens dont la volonté est faible et l’addiction à l’attention forte.

Parce que Nikocado Avocado ne souffre pas d’une addiction à la nourriture. La nourriture n’est que la forme prise par son addiction. L’addiction dont souffre Nikocado Avocado, c’est l’attention, et c’est, à variables degrés d’intensité, celle de tout le monde aujourd’hui, parce que c’est celle à laquelle les réseaux sociaux nous accoutument quotidiennement, que nous nous en rendions compte ou non. Cette addiction à l’attention n’est pas réformable. Et il n’y a pas de loi ou de règle que l’on pourrait inventer pour forcer les réseaux sociaux à restreindre la dimension profondément destructrice de cette addiction. La destruction est intrinsèque à leur nature. « Vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre », comme dirait Walter Benjamin, est la seule et unique fin des réseaux sociaux. Nikocado Avocado n’est que l’incarnation la plus extrême d’un phénomène extrême qui nous concerne tous, parce qu’il concerne ce que les conditions présentes de la société ont fait de nous. Le mukbang est simplement la forme la plus littérale que pouvait prendre son essence.

Le capitalisme est comparable au personnage de la mythologie grecque Erysichthon, condamné par Déméter à une faim insatiable. Et c’est une bonne et une mauvaise nouvelle. Après avoir dévoré en quelques jours la nourriture prévue pour la totalité de sa communauté, Erysichthon finit par se dévorer lui-même. De même, après avoir détruit la planète, exterminé une immense partie des espèces animales et appauvri les 9/10e des êtres humains au profit d’une minorité toujours plus réduite de bénéficiaires, le capitalisme finira nécessairement par se dévorer lui-même. Cette auto-dévoration ultime, c’est la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que, si nous le laissons faire, nous ne serons certainement plus là pour le voir. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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