Mother God - Dieu est parmi nous - il fait des livestream sur YouTube

Toute-puissance du New Age

Amy Carlson
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Qu’est-ce que le New Age ? Notion évoquée dans les milieux occultistes dès le commencement du siècle dernier, le New Age est devenu un sujet de société à part entière à partir du début des années 1980 et la sortie du livre The Aquarius Conspiracy, en français : Les enfants du Verseau. « Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère, y écrit Marilyn Ferguson. L’esprit du temps que nous vivons est à la fois pragmatique et transcendantal. Il apprécie l’illumination et le mystère, le pouvoir et l’humilité. Il est simultanément politique et apolitique. Ses auteurs et ses acteurs se recrutent aussi bien auprès des conservateurs que parmi leurs adversaires. »

Couverture de The Aquarius Conspiracy
Jeremy P. Tarcher

Cette « nouvelle ère » est tout d’abord caractérisée par une religiosité diffuse, syncrétique et éclectique, bricolée à partir de morceaux de bouddhisme et d’hindouisme, de petits bouts de christianisme et de grandes rasades d’occultisme. Ce qui distingue le New Age des religions organisées qui l’ont précédé, c’est également l’utilisation de concepts modernes et pseudo-scientifiques : progrès, évolution, paradigme, champ énergétique, champ unifié, etc. Les personnalités représentatives du mouvement New Age ont tendance à privilégier le bien-être de l’individu, le « développement personnel », et considèrent que l’éveil spirituel de chacun sera la clé qui permettra à l’humanité d’obtenir ce changement global tant attendu. Ce changement, insiste Marilyn Ferguson, doit se définir comme l’acquisition d’un « nouveau paradigme », annonciateur d’une époque dans laquelle l’humanité parviendra à réaliser son potentiel.

Mais dans leur désir « simultanément politique et apolitique » de « réenchanter le monde », les grandes figures du New Age semblent moins s’opposer au fonctionnement du capitalisme qu’ils ne lui donnent un « supplément d’âme ». L’objectif des partisans du New Age semble être d’obtenir la sérénité, la « paix de l’âme ». Pourtant leurs gourous sont tout sauf sages et éloignés des passions humaines. Car ce qui distingue le New Age des spiritualités traditionnelles dont il a recyclé grossièrement les termes comme certaines pratiques, c’est qu’il est surtout un intensificateur de l’ego et que la réalisation spirituelle s’y confond facilement avec le succès, l’obtention de biens et la réussite matérielle. Le New Age est engagé dans une guerre de l’information, et on peut dire que ses gourous y fonctionnent exactement comme des personnes en quête d’attention, comme des stars. Enfin, le New Age peut se définir par une esthétique : c’est le kitsch. Les images d’arc-en-ciel, les couleurs pastel, les musiques planantes et le besoin de privilégier généralement une atmosphère « optimiste » et « bienveillante ». 

Il n’est pas surprenant que certaines des idées caractéristiques du New Age se retrouvent diffusées dans les discussions des internautes, et que ses termes y aient circulé suffisamment pour qu’on puisse les considérer comme des notions communes. Et il n’est pas surprenant non plus qu’Internet, depuis trente ans, ait pu installer une ambiance ou une atmosphère au sein de laquelle certaines personnes, dont la culture a été presque exclusivement acquise sur Internet, aient pu créer de nouvelles religions à leur image ; de nouvelles religions dont ils étaient le Dieu-Star, sollicitant perpétuellement notre attention. Et que d’autres personnes y aient cru et les aient suivies, malgré le caractère terriblement humain de leurs paroles comme de leurs actes.

Voici l’histoire d’une de ces figures messianiques : Amy Carlson, dite Mother God, et sa secte apocalyptique et internautique Love Has Won. Comment elle vécut, comment elle devint Dieu, comment elle est morte.

Amy Carlson ne retournera pas au Kansas

Amy Carlson
Carlson Family

Amy Carlson naît le 30 Novembre 1975 à Wichita, dans le Kansas. A l’instar de Jésus-Christ, dont elle se prétendra la réincarnation, on ne sait pas grand-chose de sa vie avant ses trente ans. On sait qu’elle a déménagé dans le Texas et y a vécu à partir de ses douze ans. D’abord à Dallas, puis à Houston. On sait qu’elle a été une bonne élève, sérieuse et très aimée de ses camarades. Puis elle a eu trois enfants avec trois maris successifs. Selon les témoignages de plusieurs membres de sa famille, elle a multiplié les relations abusives ou toxiques avec les hommes et a eu des problèmes de dépendance à l’alcool dès les premières années de sa vie d’adulte. Manager dans un McDonald, la plus grande partie de sa culture s’est faite sur Internet, sur des sites ou des forums, en particulier le site Lightworkers.org sur lequel elle a découvert les notions qui formeront la base de sa vision religieuse et où elle puisera la plus grande partie de son lexique. Dans un des livestream de sa future secte Love Has Won, elle fera le récit de sa vocation spirituelle. Celle-ci aurait eu lieu dans sa jeunesse alors qu’elle regardait le film Le Magicien d’Oz de Victor Flemming.

Le Magicien d’Oz
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Adaptation d’un roman pour enfants de Frank Baum, Le Magicien d’Oz raconte l’histoire de Dorothy et de son chien Toto, qui habitent au Kansas, la région où est née Amy Carlson. Une tornade les emporte avec leur maison dans un pays imaginaire : Oz. Dans leur chute, la maison écrase et tue la méchante sorcière de l’Est. Dorothée récupère alors ses chaussures rouges. Pour retourner au Kansas dans sa famille, la gentille sorcière du Nord lui conseille de s’adresser au magicien d’Oz, qui habite au bout du chemin de briques jaunes. Le magicien dit pouvoir aider Dorothy à retourner chez elle en échange d’un service : elle doit éliminer la méchante sorcière de l’Ouest, ce qu’elle fait. Mais le magicien d’Oz est un imposteur, un « homme caché derrière le rideau » impressionnant le peuple d’Oz par des tours d’illusionniste. Dorothy réussit à rentrer chez elle grâce à l’aide de la gentille fée du Sud, qui lui explique qu’il faut claquer trois fois des talons avec ses chaussures rouges pour être transporté jusque chez elle.

En regardant le film de Victor Fleming, Amy aurait reçu un message de son ange gardien qui lui aurait dit de « faire attention aux chaussures rouges », et que les chaussures rouges symbolisaient le Graal. De ce message, elle aurait déduit l’idée qu’elle était Dorothy, qu’elle était le Graal, et qu’elle était Dieu. Inutile de souligner que c’est une très étrange interprétation des chaussures rouges du Magicien d’Oz. A la différence des chaussures rouges, le Graal est difficile à obtenir. Et contrairement à Dorothy, Amy, munie de ses chaussures rouges, ne retournera pas au Kansas. Elle suivra un chemin de briques jaunes vers la demeure du Magicien, mais ce sera pour prendre sa place de pseudo-divinité afin de guider spirituellement le peuple d’Oz. 

En 2006, elle rencontre sur un forum un certain Amerith WhiteEagle. A partir de cette rencontre avec son « âme sœur » ou, pour reprendre son lexique hérité du New Age, sa « twin flame » (« flamme jumelle »), Amy multiplie les expériences paranormales. Le 1er Septembre 2007, son ange gardien lui révèle qu’elle est Mother God et Amerith est Father God. Et elle a une mission : elle sera un jour présidente des États-Unis.

Le 10 décembre 2007, encouragée par son ange gardien, elle quitte homme et enfants, et son travail à McDonald, pour rejoindre Amerith WhiteEagle dans le Colorado, à Crestone, une petite ville située au nord de la vallée de San Luis, à proximité de vastes dunes de sable. Bâtie sur une ancienne terre sacrée des Amérindiens, où vivaient naguère des tribus Cheyenne, Sioux, Crow, Arapaho, Assinibione, Mandan, Gros Ventre et Arikara, la petite ville a été transformée en capitale du New Age et du développement personnel par un multimillionnaire canadien, Maurice Strong, sa femme Hanne et leur fondation Manitou qui y financent toutes sortes de centres spirituels. C’est également un lieu privilégié pour l’ufologie. Une ville voisine, Hooper, située à quinze minutes de Crestone, est un des « spots » principaux pour les observations de soucoupes volantes dans les États-Unis. Au milieu de temples pseudo-hindous, de pseudo-centres zen et même d’un monastère de Carmélites, Amy Carlson va installer son organisation : The Church Minister of Mother of All Creation.

Il y a de la vie au-dessus de l’arc-en-ciel

Amy Carlson avec Amerith
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Amerith WhiteEagle et Amy Carlson publient leur première vidéo le 14 janvier 2009. Sur des images de nuage, WhiteEagle y dit aux spectateurs qu’ils sont aimés inconditionnellement et doivent chercher en eux la présence de Dieu. Une phrase apparaît à la fin de la vidéo : « On vous aime du plus haut amour ! »

La plupart des premières vidéos de Father et Mother God sont des images de nuages accompagnées de paroles relativement inoffensives. Puis, quatre jours après la mort de Michael Jackson, le 29 juin 2009, c’est une vidéo plus étrange qui émerge : « Michael Jackson’s Gift to Humanity ». Et cette vidéo devient virale. On voit un arc-en-ciel sur la musique de la chanson « Heal the World » ainsi que des phrases rédigées à notre attention : « Alors que moi, Mother God, j’étais en train d’écrire ce message, Michael regardait par-dessus mon épaule. Des larmes de joie coulèrent sur mon visage, comme son énergie était belle, et je lui ai dit merci pour être ici avec nous. Hier, il est venu vers nous avec ce magnifique message pour l’Humanité : Il y a de la vie au-dessus de l’arc-en-ciel et l’humanité ira là-bas ! » 

Attribuer une dimension spirituelle ou religieuse aux Stars est une pratique assez courante qui s’est transformée en phénomène collectif autour de la figure d’Elvis Presley. Pour certains fans, nommés les Elvii, Elvis était une incarnation de Dieu que l’on pouvait convoquer comme intercesseur et qui était susceptible d’exaucer leurs vœux. Après sa mort, Michael Jackson a bénéficié d’un culte de la personnalité similaire. Ce n’est pas ce qui est le plus curieux dans cette vidéo. Ce qui est le plus curieux, c’est de voir que les thèmes du Magicien d’Oz continuent à hanter Amy Carlson, mais que, à nouveau, elle les emploie à contresens. La chanson « Somewhere Over the Rainbow » chantée par Dorothy au début du film de Victor Flemming exprime l’ennui de la petite fille au sein d’un quotidien monotone, et annonce la tornade et son voyage dans le pays d’Oz dans lequel elle se confrontera au magicien, avant de retourner chez elle, au Kansas. Pour Amy, le projet est bien d’aller au-dessus de l’arc-en-ciel, mais afin d’y rester et d’y installer le reste de l’humanité avec elle. A ceci on pourra se permettre une hypothèse : le monde du New Age est comme un conte pour enfants compris à l’envers. 

Longtemps, Amy et Amerith publieront des vidéos courtes où des gens sont filmés, sans doute des voisins, des amis ou des passants, qui appellent tous à la « paix dans le monde ». Au milieu de celles-ci, une vidéo datée du 19 novembre 2012 montre pour la première fois les visages de Mother et Father God. Ils ont l’air de deux hippies parfaitement inoffensifs et ils appellent à leur tour à la « paix dans le monde ». Ça mange pas de pain. 

Sous l’appellation de « The Galactic Free Press », ils publient ensuite essentiellement des lettres lues par Amy sur des images du couple. Prenant la place d’Amerith comme messager principal, Mother God enchaîne de longs discours mêlant ufologie, événements astrologiques et messianisme. Elle y parle de l’évolution nécessaire de l’humanité, de sa sortie d’un environnement en trois dimensions pour entrer dans un monde en cinq dimensions. Elle insiste surtout sur l’advenue du « nouveau paradigme », cette notion devenue centrale depuis Les enfants du Verseau de Marilyn Ferguson. Mais une certaine impatience commence à s’y faire sentir. Mother God trouve que le nouveau paradigme met un peu trop de temps à émerger, et sans doute que quelque chose ou quelqu’un empêche son advenue. 

Amy Carlson avec Miguel Lamboy
Rising Above Love Has Won/The Independent

Amerith WhiteEagle quitte Amy Carlson en 2014. On ne sait pas exactement les raisons de son départ mais, la même année, Mother God a trouvé un premier adepte : Miguel Lamboy, qu’elle renomme l’Archange Michael. Lamboy dira que, lorsqu’il a rejoint Mother God, il souffrait d’un cancer et que celui-ci a disparu grâce à celle-ci. L’Archange Michael va s’occuper de la logistique et des finances. Les dernières années, il vivra également séparé du reste du groupe, se mêlant assez peu de leurs occupations quotidiennes. Deux tendances différentes sont présentes parmi les commentateurs de Love Has Won : ceux qui pensent que Miguel Lamboy est un marionnettiste cynique motivé par l’argent, l’homme derrière le rideau, pour reprendre la terminologie du Magicien d’Oz. D’autres pensent, au contraire, qu’il croyait authentiquement dans les pouvoirs d’Amy Carlson et qu’il s’est efforcé de l’aider comme il le pouvait, en la délestant de la direction administrative et financière de son culte.

Un deuxième Father God apparaît en 2014. Certes, Amerith était initialement Father God, mais Mother God déclare publiquement qu’il ne mérite plus ce titre. A la différence de l’énergie de Mother God qui ne concerne qu’elle et elle seule, celle de Father God peut se déplacer d’homme en homme, cette dernière étant trop intense pour être contenue éternellement par un seul vaisseau. Le deuxième vaisseau employé par Father God pour y déployer son énergie est Andrew Profaci, un très jeune homme à l’air plutôt timide. Il accompagne alors Mother God dans sa mission qui est de détruire les faux souvenirs implantés dans l’humanité afin de permettre son ascension vers le nouveau paradigme. Car le nouveau paradigme est toujours sur le point d’arriver. L’énergie est même pleinement opérative dans le champ unifié, explique Mother God. Pourtant, quelque chose bloque encore. Father God n’habitera pas ce deuxième vaisseau très longtemps, et Andrew, qui n’a jamais trop l’air de savoir ce qu’il fout là, sera ensuite très critique sur le culte de Mother God. Il apparaîtra même dans une interview pour Vice où il se désole de sa « grande erreur ». 

Father God devra passer par la location de deux ou trois vaisseaux temporaires avant de trouver une habitation corporelle à sa mesure. Ce sera Jason Castillo en 2018. De tous les compagnons d’Amy, c’est objectivement le plus inquiétant. Très différent du vieux hippie comme du jeune homme timide qui l’ont précédé, Jason est un homme agressif et insultant, voire violent. C’est un ancien repris de justice avec une forte dépendance à l’alcool. Enfin, plusieurs témoignages parlent d’agressions sexuelles qu’il aurait fait subir à certains membres de la communauté. C’est à partir de cette époque que le groupe formé autour de Mother God quitte le nom de « Galactic Free Press » pour prendre l’appellation de « Love Has Won ». L’amour a gagné. 

Jason Castillo
Police Department

Ça se discute. A partir de l’arrivée du nouveau Father God, tout devient plus sombre. Et Amy change d’attitude dans ses vidéos. Si, de 2014 à 2017, Amy Carlson présente une personnalité extérieure gentille et lumineuse, à partir de 2018, elle va apparaître de plus en plus ouvertement colérique, erratique, frustrée et amère.

« Je suis votre putain de Dieu, bande de putain de putes ! » dira, entre autres, Amy Carlson, sans doute la personnalité au langage le plus insolite du mouvement New Age : « Si tu ne te connectes pas à moi, tu es viré. On se passera de tes services ! »

La vie depuis que l’Amour a gagné

Amy Carlson
Youtube

La vie des adeptes de Mother God est extrêmement stricte : ils n’ont droit de dormir que cinq heures. Ils n’ont pas d’argent ou de propriétés personnelles. Évidemment ils doivent cesser toute communication avec leur famille ou avec leurs anciens amis. Le sexe est interdit, sauf si c’est avec leur « twin flame » et c’est Mother God qui décide. Et ils n’ont pas droit à la drogue ou l’alcool – à l’exception de Mother God qui boit des bières et des shots de tequila toute la journée et une bouteille de vodka entière chaque soir. La concernant, l’alcool est considéré comme une « médecine naturelle » qui l’aide à lutter contre les maux de l’humanité que, en tant de Dieu, elle doit continuellement subir pour nous. Enfin, les membres de Love Has Won mangent beaucoup de viande rouge. Le véganisme est même totalement interdit, ce qui est une des petites originalités de Love Has Won dans le monde du New Age.

Amy essaie de faire monter l’humanité en « niveau vibratoire ». Son corps est un réceptacle pour toutes les douleurs de l’humanité, d’où son état physique de plus en plus fragile, malgré ses tentatives de se soigner en ingurgitant beaucoup de bière, de tequila et de vodka. Elle se présente désormais ainsi : « Mother God, Mother Earth, Gaia, le Grand Esprit, Spiderwoman, White Buffalo, Catwoman. » Elle se dit âgée de 19 milliards d’années et être à l’origine de la création. Elle s’est réincarnée 534 fois et parmi ses incarnations on peut citer : Cléopâtre, Jésus-Christ, Pocahontas, la reine Élisabeth I, Amelia Earhart, Marilyn Monroe, Jeanne d’Arc. Elle se souvient intégralement de chacune de ces vies. Donald Trump a été son père dans sa première incarnation, en Lémurie dans laquelle il était roi et elle était princesse. Les Anunnaki sont alors arrivés et ont détruit leur royaume. 

Couverture du Charriot des Dieux
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Les Anunnaki, dieux de la mythologie mésopotamienne, se sont retrouvés mélangés au folklore ufologique depuis le classique de l’ufologie, Le Charriot des dieux d’Erich Van Däniken publié en 1968, livre dans lequel les dieux des anciennes religions sont présentés comme des visiteurs venus d’autres planètes dans les temps anciens. Mais c’est depuis la théorie « conspirationniste » des reptiliens popularisée par David Icke que le terme d’Anunnaki devient un de leurs synonymes. Le thème du monde perdu de la Lémurie n’est pas nouveau non plus, et Amy l’a peut-être trouvé en se baladant sur les forums de Lightworkers.

Mother God soigne ses adeptes à travers des « chirurgies éthériques » qui retirent l’énergie négative du corps. Elle peut même guérir les cancers et les tumeurs du cerveau. Elle est supposée l’avoir fait des millions de fois. Sur le site initial de Love has Won, on pouvait voir un compteur de toutes ses chirurgies éthériques : il montait à la vitesse d’une toutes les quatre à six secondes. Chaque chirurgie éthérique, réalisée par téléphone, coûte 88 dollars la séance. Elle veut amener 144000 élus (comme dans l’Apocalypse) vers la 5e dimension : un portail vers le continent perdu de la Lémurie. Elle annonce également sa création future d’un 2e Bigbang. 

Robin Williams
Visual

Mother God parle avec les morts et les esprits, qui l’assistent durant ses chirurgies éthériques. Le comte de Saint-Germain et Kryon sont des membres de l’équipe chirurgicale, ainsi que… l’acteur Robin Williams depuis son décès. Sur leur site, lorsqu’il était encore actif, on pouvait lire :

« Le jour de la mort de Robin Williams, Mother God et l’Archange Michael avaient du mal à se connecter sur Internet. Ils cherchèrent du wi-fi pendant huit heures. Quand ils purent enfin se connecter, l’ordinateur les mena automatiquement sur une page où ils apprirent la mort de Robin Williams. Moins de vingt minutes plus tard, Robin se tenait debout dans la chambre de Maman ! Il révéla à Maman qu’il avait été assassiné. Après avoir évoqué ses films, Robin vint au sujet de la mission de Maman. Elle autorisa à Robin un accès complet à ses dossiers. Il revint deux heures plus tard et dit qu’il voulait faire partie de l’équipe. « C’est génial, Robin ! répondit-elle, mais tu viens de quitter ton corps. Tu ne crois pas que tu as quelques trucs à faire ? » « Ah oui, c’est vrai » répondit-il. LOL ! (ils ont bien écrit « Lol ») Il partit faire son intégration stellaire ainsi que les processus nécessaires à sa dernière incarnation et revint trois jours plus tard auprès de Maman qu’il n’a plus quitté depuis. » 

La pratique principale de Love Has Won est le community management. Ils font des livestream sur YouTube quotidiennement, toute la journée, à partir de 5 heures du matin jusqu’à minuit, pour recruter de nouveaux membres et proposer des chirurgies éthériques. On en trouve ensuite des extraits choisis sur leur chaîne. Et les disciples publient des « meme » New Age sur les réseaux que les internautes likent, ce qui les amène sur leurs pages. Dans leurs livestream, les membres de Love Has Won parlent entre eux et répondent aux questions du chat. Les membres de Love Has Won les plus présents sur les livestream sont deux jeunes filles, Ashley Peluso renommée Hope et Lauryn Suarez dite Aurora, bombardées porte-paroles de Mother God. Mother God n’y apparait plus beaucoup.

La raison, donnée par Hope, c’est que sa vibration est désormais si haute et celle des spectateurs moyens si basse que leurs corps risqueraient d’exploser à son apparition. Les séances de critique collective du groupe sont également filmées en livestream, dont le jeu « Find the Whore » dirigé par Jason Castillo où le groupe cherche, parmi les membres, qui est la « petite pute » qui suce toute l’énergie des autres et qu’on va devoir punir. Un des moments les plus étranges est sans doute lorsque l’un d’entre eux, John Robertson, est sévèrement semoncé par Father God. En effet, dans une de ses vies antérieures, il a désobéi à Mother God, alors Jeanne d’Arc, et l’a suivie sur le bûcher pour la sauver alors qu’elle avait précisé qu’il ne devait pas le faire. C’est pour une désobéissance, certes commise par amour mais surtout dans une vie antérieure, qu’il va être sévèrement puni dans celle-ci. 

Jason Castillo et Love Has Won
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Depuis l’arrivée de Castillo, la question de l’obéissance devient centrale dans l’univers spirituel de Love Has Won. Ce qui revient le plus souvent dans leurs livestream des dernières années, c’est l’idée qu’il faut impérativement « se soumettre » à Mother God et ne jamais discuter une seule de ses décisions. On ne se soumet jamais assez. Dans une vidéo, John Robertson, pourtant l’air assez peu rebelle, se fait même menacer par Father God de devenir paraplégique s’il ne se soumet pas davantage. Dans une autre, il se fait hurler dessus par Mother God, lorsqu’il lui apporte des boulettes de viande pour son dîner : « Je n’ai pas demandé des boulettes de viande. J’adore les boulettes de viande. Mais putain je n’en ai pas demandé ! Poulet au parmesan ! »

En dehors des livestream quotidiens, les membres écrivent des entrées de blog, font des chirurgies éthériques au nom de Mother God, et vendent des produits par internet à travers le site « Gaia’s Whole Healing Essentials » : des huiles essentielles, des cristaux, un jeu de cartes divinatoires avec le visage de Mother God à la place de celui de Jésus. Il y a également un « Guide de l’ascension » vendu par Love Has Won au prix raisonnable de 22 dollars 22 et qui décrit les pratiques nécessaires à l’ascension : fumer des cigarettes, manger de la viande rouge au moins deux fois par semaine, et prendre de longues douches froides. Et parce que Mother God n’oublie pas que même la divinité doit apparaître sous son meilleur jour, on peut aussi lui acheter des robes à travers une liste de cadeaux Amazon proposée à cet effet. 

Le combat contre la Cabale

Amy Carlson
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Love Has Won est le « nouveau paradigme » répète Mother God. Mais, fabriqué à partir de thèmes trouvés sur Internet, celui-ci a également progressivement évolué dans le même sens qu’Internet, sans doute également en harmonie avec la personnalité du dernier Father God. Et le New Age y côtoie désormais une mentalité de plus en plus marquée à l’extrême-droite, à travers des discours racistes et antisémites, voire même négationnistes. En effet, pour Hope et Aurora, Hitler était un type bien qui n’a pas réussi son coup, et les camps de concentration étaient une tentative d’apprendre aux juifs à travailler de leurs mains plutôt que de faire travailler les autres pour eux. Quant aux noirs, ils sont considérés par Father God comme des cafards, tout simplement. On est désormais assez loin de l’arc-en-ciel de Michael Jackson et de « Heal the World ». 

Les trois dernières années, le récit de Love Has Won a incorporé beaucoup d’éléments tirés de la mouvance QAnon, comme celui d’un réseau organisé par l’élite globale qui enlève des enfants afin de boire leur sang, ce que Hope et Aurora répéteront dans leurs livestream. Ce groupe de membres de l’élite, QAnon l’appelle : la Cabale. Kabbale est un mot hébreu signifiant « Réception » ou « Tradition » et il désigne initialement la tradition ésotérique du judaïsme qui remonte au Sefer Yetsira, écrit entre les IIe et VIe siècles. Il y a eu plusieurs grandes périodes dans l’histoire de la Kabbale, très bien expliquée dans les ouvrages de l’historien Gershom Scholem, et dont les deux plus célèbres se situent au Moyen-Âge, autour du livre du Zohar et de la figure de Moïse de Leon, et la deuxième au XVIe siècle autour de Isaac Louria.

Mais « Cabale » a aussi signifié complot ou conspiration dès cette dernière époque et c’est sur cette ambivalence que joue le terme chez QAnon – la notion d’enfants enlevés pour boire leur sang étant un évident remake de vieilles antiennes antisémites datant du Moyen-Âge. Dans la cosmogonie de Love Has Won, la Cabale devient un groupe d’anciens extraterrestres Annunaki ayant détruit la Lémurie et formant désormais une élite globale maintenant l’humanité dans un état vibratoire très bas. Mais leur admiration pour Adolf Hitler ne rend pas très mystérieuse la religion de ces anciens Annunaki. Il est à noter que la communauté QAnon a soutenu Love Has Won. Et a mis en place une chaîne sur Télégram de 35000 followers présentant un mixte de contenu Love Has Won et QAnon. 

Dans leurs livestream, Hope et Aurora chantent les épisodes de la guerre cosmique de Mother God contre la Cabale. Régulièrement, la Cabale infiltre son pancréas ou son foie et inflige à Mother God des tremblements et des diarrhées. Les épisodes de ses combats reproduisent parfois la narration de l’Apocalypse, et c’est dans son propre corps qu’Amy doit ouvrir les sept sceaux. Mais à mesure qu’elle contient et détruit l’énergie négative présente dans le monde, sa souffrance est plus grande et sa santé se détériore. Une des formes que prend le combat de Mother God contre la Cabale sont des jeux sur son téléphone. En particulier des jeux de construction à travers lesquels elle construit des défenses contre les exactions des Annunaki. Les recrues envoient de l’argent pour financer les jeux. Parfois malheureusement, « Maman » perd à ces jeux et la Cabale en profite pour faire descendre le monde en énergie.

Les disciples de Mother God se font également de plus en plus menaçants. Et ceux qui ne croient pas à sa divinité reçoivent alors un dernier avertissement : « Il n’y a pas d’entre-deux. Vous êtes soit avec Mother God, soit vous serez détruit. Vous serez écrasés comme des mouches. » L’un des membres, Adam Haller, en 2019, va jusqu’à dire : « Tous ceux qui déconnent avec nous, on va venir vous tuer. On va vous tuer, il n’y a plus de temps à perdre. On a vu notre mère souffrir tellement. On vient vous chercher. » 

Il est difficile d’être un dieu

Alex Whitten
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Les premiers ennuis de Mother God avec les autorités datent de Mai 2020. Alex Whitten, un ancien militaire, marié et père de famille, découvre Love Has Won en ligne après avoir perdu son travail pendant la pandémie. Après avoir dépensé 15000 dollars en « chirurgie éthérique », il décide de quitter sa famille pour rejoindre le groupe. Sa femme le retrouve dès le lendemain sur un des livestream de Love Has Won. Puis le jour d’après, elle se reconnecte et voit qu’il n’apparaît plus. Alex ne fait déjà plus partie de Love Has Won parce que, disent ses membres pendant le livestream, son énergie était trop basse. Il a donc été condamné à l’exil de l’autre côté de la montagne. Sa femme appelle la police locale. Elle finit par le retrouver entièrement nu et errant dans un état de grande confusion, déshydraté, le corps recouvert d’épines de cactus et sous l’emprise de champignons hallucinogènes.

En août 2020, à la recherche d’un climat propice au rétablissement de la santé déclinante de Mother God, le groupe décide de déménager et de s’installer à Kauai, une île de l’archipel d’Hawaii. Mother God et Father God, accompagnés par quatorze membres du culte, s’installent à Wainiha. Mais les résidents s’en plaignent assez vite, énervés par les propos d’Amy qui se présente à eux tapageusement comme une incarnation de leur déesse Pele. Des manifestants s’installent alors devant leur maison qu’ils bombardent d’œufs crus et essaient même de mettre le feu à celle-ci. Le maire de Kauai, Derek Kawakami, explique alors au groupe qu’il ne va pas pouvoir assurer leur sécurité. Love Has Won produit une vidéo adressée aux habitants de l’île. Dans celle-ci Mother God s’exprime dans son style post-2018 : « Allez-vous faire foutre, leur dit-elle. Je suis Pele, bande de putes. Alors me cherchez pas. » Les membres de Love Has Won repartent dans le Colorado en septembre 2020.

Ce même mois, Amy, qui a commencé à beaucoup faire parler d’elle depuis le début de l’année, apparaît dans l’émission télévisuelle de Dr. Phil. En visioconférence, Amy s’y confronte à sa mère Linda et à ses deux sœurs. Quand Dr Phil demande à Mother God les origines de sa colère, elle lui explique qu’il n’est pas facile d’être dieu, et d’incarner l’amour au quotidien. On la confronte à des images de la secte où on la voit agresser un chat et faire enfermer un bébé qui pleure dans un placard puis lui hurler « Soumets-toi ! Soumets-toi ! » Elle répond que les images sont toutes sorties de leur contexte. Elle dit aussi qu’elle a été violée plusieurs fois dans sa jeunesse. Sa mère et ses sœurs sont partagées concernant la sincérité d’Amy. Est-elle folle ou est-elle en train de consciemment arnaquer ses disciples ? On peut se poser la question, ou considérer que celle-ci n’est pas pertinente. Amy peut sincèrement penser qu’elle est Dieu mais aussi, que pour arriver à ses fins, de petites arnaques sur des individus fragiles sont des moyens tout à fait légitimes. Surtout s’il s’agit de les emmener, in fine, dans la 5e dimension. 

Devenir immortel, puis mourir

Amy Carlson
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Mother God disait que tous ceux qui ne croyaient pas en elle la tuaient lentement. Celle-ci finit par mourir avant de finir son ascension et l’avènement du nouveau paradigme. C’est l’Archange Michael qui retrouve le corps momifié d’Amy Carlson le 28 avril 2021. L’état de son corps laisse supposer qu’elle était morte depuis plusieurs semaines. Son corps est retrouvé dans un sac de couchage, recouvert de paillettes, entouré de guirlandes lumineuses de Noël et ses yeux ont été retirés. L’Archange Michael prend peur et appelle la police.

Jason Castillo et six autres membres du groupe sont alors arrêtés, mais les plaintes seront annulées suite au rapport d’autopsie de Décembre 2021. Sur celui-ci, on peut lire que la cause de la mort d’Amy Carlson est un « déclin général dû à l’abus d’alcool, à l’anorexie et à l’ingestion de trop grandes quantités d’argent colloïdal ». 

Argent colloïdal ? En effet une photographie d’elle quelques semaines avant sa mort la montre émaciée, avec une peau bleu-grise et parfois même violette. L’argent colloïdal avait été massivement vendu par Love Has Won durant la pandémie, présenté comme le remède miracle contre le Covid : une croyance que le groupe partageait, entre autres, avec Alex Jones. L’argent colloïdal est en effet considéré comme un remède naturel contre les virus et les bactéries. Il peut être employé en usage externe au niveau de la peau et des muqueuses. Il permet également d’accélérer le processus de cicatrisation et stimule les défenses naturelles pour réparer la peau. On peut l’employer sous forme de gouttes pour soigner les conjonctivites et les otites. Mais sa prise par voie orale est interdite en Europe car elle peut conduire à une grave intoxication appelée argyrisme. Celle-ci entraîne une décoloration de la peau, un bleuissement, ainsi que de sévères dommages sur les organes.

Les derniers mois de Mother God semblent avoir été très difficiles. Elle passait la plus grande partie de ses journées dans son lit et était devenue si maigre et si faible qu’elle devait être portée par d’autres membres jusqu’aux toilettes ou pour se laver. Plus étrange, à plusieurs reprises, elle a demandé à être hospitalisée, mais les membres du groupe ont refusé de lui obéir. Ils expliqueront plus tard qu’ils estimaient que c’était un piège : si jamais elle entrait dans un hôpital, un envoyé de la Cabale allait s’attaquer à elle, c’était hors de question.

Depuis la mort d’Amy Carlson, Love Has Won n’existe plus. L’Archange Michael a fermé tous les sites associés initialement au groupe, dont la boutique en ligne. La chaîne YouTube est renommée 5D Full Disclosure et la totalité des vidéos y encore a priori consultable. Elle est désormais tenue par un sous-groupe homonyme créé après la mort de Mother God par Hope et Aurora. La plupart des disciples ont rejoint 5D Full Disclosure mais ni l’Archange Michael ni Jason Castillo n’en font partie. Ce dernier a créé son propre sous-groupe nommé Joy Rains. Dans celui-ci Jason est désormais MotherFatherGod tandis que 5D Full Disclosure y est régulièrement insulté sous l’appellation de la « fausse équipe ».

Nous sommes tous le Dieu unique

Bien entendu, Mother God n’est pas un cas isolé. Elle n’est qu’une parmi toutes les personnes qui se sont dites des incarnations directes de Dieu ou des réincarnations de grandes figures historiques. Et elle n’est qu’une parmi toutes celles qui ont utilisé Internet pour essayer d’imposer leur culte. En France, nous en connaissons au moins un : Sylvain Durif. Alias le Grand Monarque. Alias Merlin l’Enchanteur. Alias l’Homme Vert. Alias le Christ cosmique.

Nous pouvons trouver risible leur mégalomanie, mais ce serait passer à côté de ce dont ils sont le symptôme et qui nous concerne toutes et tous : le désir de prendre leur revanche sur l’injustice initiale de leur condition. Il n’est pas rare que les personnes déclarant crânement leur identité divine soit initialement des individus traumatisés, des personnes à qui quelque chose d’atroce est arrivé et que cette certitude assénée soit un refuge pour leur personnalité, une manière de reconstruire quelque chose qui a été initialement détruit.

Amy Carlson a sans doute vécu des événements traumatisants dans sa jeunesse. Elle-même parlera de viols dans l’émission de Dr. Phil. Sa façon de s’en sortir a été la fabrication d’un ego démesuré qui lui a donné une énergie seconde. Une énergie puissante qui lui a permis d’affronter provisoirement ses souffrances et ses déceptions, et de fédérer des personnes autour d’elle, mais qui a fini par s’exaspérer et se consumer dans l’amertume et le malheur.

Amy Carlson a été victime de ce que les Grecs appelaient l’hubris : la démesure, la mégalomanie. Si, dans la Grèce antique, l’hubris pouvait concerner, d’un point de vue légal, des crimes, des agressions sexuelles ou des viols, d’un point de vue philosophique, il désignait la tentation des humains de rivaliser avec les dieux. Et ces tentations étaient en général sévèrement punies.

Pour les disciples de Mother God, il y a sans doute à l’œuvre une fragilité individuelle et, dans leur propre récit de vie, quelque chose qui les a rendus particulièrement impressionnables, sensibles à une parole et une personnalité fortes. Après tout, si Dieu doit se manifester sur Terre, pourquoi ne ferait-il pas des livestream sur YouTube ? Et si on ne l’écoute pas, pourquoi Dieu ne se mettrait pas en colère ?

Mais c’est une étrange manière de percevoir la divinité. Certes, cette dimension de puissance exigeant la soumission a bien été présente dans toutes les grandes religions du monde, mais c’est la plus « humaine » et la plus délétère de celles-ci. Les représentations de la divinité ont toujours été un mélange des deux grandes aspirations contradictoires de l’humanité : à la fois l’aspiration à la justice, et l’appétit du pouvoir. L’aspiration à la justice, la demande d’une réparation des injustices vécues par les hommes, se retrouve dans toutes les traditions religieuses ou spirituelles. L’appétit du pouvoir, le désir de se retrouver aux côtés d’une divinité impitoyable et sanguinaire qui soumettra les autres hommes, se sont également toujours retrouvés mêlés à cette aspiration – sans doute parce que cette idée est excitante, et a pu servir à galvaniser les fidèles. On peut même dire que ces deux aspirations contradictoires à la justice et au pouvoir se retrouvent dans toutes les philosophies, dans toutes les métaphysiques. On peut même les retrouver, à de variables degrés de puissance, dans le cœur de chaque être humain.

Ce que l’on voit, dans la personnalité de ces hommes devenus Dieu, c’est quelque chose de finalement beaucoup plus banal, et, sans passer par la forme extrême que représente l’auto-divinisation, cette façon de vouloir soumettre les autres est présente, à plus ou moins grande échelle, chez tout le monde. C’est une exaspération de ce désir dont souffre Amy Carlson. Une exaspération du besoin d’attention : un désir d’être la personne qui décidera du vrai et du faux, du bien et du mal, des fautes et de la punition pour ces fautes. Dans tout YouTubeur, il y a un peu de ce dont il y a beaucoup chez Amy Carlson. Et chez chacun d’entre nous, lorsque nous prenons la parole en public ou intervenons dans le collectif, il y a une négociation entre notre besoin de justice et notre désir de pouvoir. Et si le besoin de justice naît de la conscience du malheur collectif, le désir de pouvoir est une très mauvaise arme contre ce dernier, et conduit toujours à amplifier ce malheur.

Simone Weil, auteur inconnu
Wikipedia

De là vient sans doute cette phrase mystérieuse d’Anaximandre, un penseur Grec du VIe siècle avant Jésus-Christ : « Les choses subissent un châtiment et une expiation les unes de la part des autres, à cause de leurs injustices, selon l’ordre du temps. » C’est une notion omniprésente dans l’Antiquité, et on la retrouve jusque dans L’Iliade lorsqu’Homère écrit qu’Arès, le dieu de la guerre, est équitable puisqu’il tue ceux qui tuent.

Non seulement les hommes, dans leur ivresse de grandeur, emploient toute la force dont ils disposent, mais ils vont toujours au-delà de cette force, ignorant qu’elle est nécessairement limitée et ignorant d’autant plus où se situe sa limite. Ils sont alors livrés, sans recours, au hasard. Comme le rappelle la philosophe Simone Weil : « Ce châtiment d’une rigueur géométrique, qui punit automatiquement l’abus de la force, fut l’objet premier de la méditation chez les Grecs. Sous le nom de Némésis, il constitue l’âme de l’épopée. » Le désir de pouvoir, comme le besoin d’attention, sont sans issue. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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