Karen Dalton, le destin tragique d’une prodige de la folk

Chanteuse adulée au destin tragique, Karen Dalton a côtoyé les plus grands noms de la folk au début des années 1960 : Bob Dylan, Tim Hardin ou encore Richie Valens, parmi beaucoup d’autres. Elle a publié deux disques immenses, puis s’est perdue dans des nuages toxiques avant de disparaître en 1993. Cinquante ans après sa sortie, son second album In My Own Time est réédité, et permet de constater quelles formidables promesses n’ont jamais pu être tenues.

Presque trente ans après sa mort, la vie de Karen Dalton reste nimbée de mystères. Née en 1937 dans l’Oklahoma d’une mère indienne cherokee et d’un père irlandais, elle apprend le violon avec sa grand-mère. Sa pratique de la musique s’inspire à la fois des chansons traditionnelles et de la musique religieuse, qu’elle pratique au temple baptiste. Elle s’initie aussi au banjo et à la guitare folk, avant de devenir mère à l’âge de quinze ans.

Karen Dalton s’enfuit à New York à l’été 1960 après avoir “kidnappé” sa fille à son mari, sans pouvoir faire de même avec son plus jeune fils. A 23 ans, déjà divorcée deux fois, elle opte pour le mode de vie beatnik. En pleine effervescence du mouvement folk, elle commence à écumer les scènes ouvertes des cafés que les frères Coen ont honorés dans leur magnifique film Inside Llewyn Davis.

La chanteuse préférée de Bob Dylan

Karen Dalton devient rapidement une vedette de la scène de Greenwich Village, notamment au fameux Café Wha? La chanteuse joue alors au chapeau, partageant des scènes avec Fred Neil et Bob Dylan : jeune débutant arrivé à New York au même moment, ce dernier l’accompagne parfois à l’harmonica. Dylan se souviendra en 2005 dans ses Chroniques que Karen Dalton était alors sa chanteuse préférée, qu’il compare pour sa voix à Billie Holiday (la ressemblance est en effet frappante) et pour son jeu de guitare au bluesman Jimmy Reed.

A cette époque, dans la très intransigeante communauté folk, tout se prouve sur scène. C’est là que la musicienne aime s’exprimer (malgré une grande timidité), pour de longues sessions autour des standards de la musique populaire américaine. La capacité à pouvoir s’approprier ces vieilles chansons de façon personnelle est le critère d’évaluation du talent d’un musicien folk au début des sixties, et c’est pour ses qualités d’interprète que Karen Dalton est adulée. Elle ne compose pas, déteste les studios et ne laisse alors aucune trace enregistrée.

Pauvre et littéralement affamée, elle se décide en 1962 à partir dans le Colorado, dans un petit hameau situé à 1h30 de marche de la ville de Boulder, où un autre café (le Loop’s) est devenu un épicentre de la scène folk. Elle s’installe là-bas avec son compagnon et sa fille dans une cabane de mineur abandonnée par les chercheurs d’or, sans eau ni électricité, ne faisant de rares passages en ville que pour chanter ou faire ses courses. Cette première disparition, pendant une dizaine d’années, représente le temps perdu entre son émergence fulgurante sur la scène new-yorkaise, où tout lui était promis, et l’enregistrement d’un premier disque. Un temps qui file vite dans une décennie où les révolutions musicales se comptent presque au rythme des années.

Un premier album publié une décennie trop tard

Ce premier album : It’s So Hard to Tell Who’s Going to Love You the Best, constitué de reprises acoustiques de chansons folks, est proche de ce que la chanteuse faisait sur scène quelques années plus tôt. Il sort en 1969, neuf ans après ses débuts sur scène au Village. Le producteur Nick Venet, proche des Beach Boys, doit développer des trésors d’imagination pour convaincre Karen Dalton d’entrer en studio, tant l’artiste est rétive aux méthodes de l’industrie du disque. De fait, lorsque les chansons sont enregistrées, elle n’est même pas prévenue que les bandes tournent.

Hélas, quand le disque sort, la scène musicale a profondément changé : les Beatles, dont le premier disque est sorti en 1962 - l’année où Karen Dalton a quitté New York - sont sur le point de se séparer. Bob Dylan, qui a publié huit albums dans le même intervalle, est passé au rock électrique. La mode n’est plus au folk : le public est converti au rock plus dur des Who, Led Zeppelin ou Jefferson Airplane. L’album de Karen Dalton passe, pour toutes ces raisons, complètement inaperçu, tandis qu’en 1962, la même musique aurait pu éclipser celle de Joan Baez ou Bob Dylan…

Le même insuccès accompagne son second album In My Own Time, en 1971 - celui réédité ce mois-ci pour célébrer les cinquante ans de sa sortie. On y entend à nouveau des reprises de vieilles chansons traditionnelles et de morceaux folks plus contemporains, cette fois sous la direction de Michael Lang (l’organisateur du festival de Woodstock deux ans plus tôt). Un peu plus orchestré que le précédent, le disque est sans doute aussi plus grand public, s’ouvrant à des succès soul du moment (le tube Motown How Sweet It Is de Jr. Walker, When a Man Loves a Woman de Percy Sledge) et même rock (In a Station de The Band). Ce creuset de jazz, de blues, de folk et de country, et l’interprétation sauvage de Karen Dalton rendent la musique inclassable et unique. A contre-courant de l’époque : les ventes sont misérables.

Le communiqué de presse accompagnant In My Own Time annonce que Karen Dalton travaille désormais sur des chansons originales. Hélas, il n’y aura pas de troisième album... La chanteuse part en Europe se produire en première partie de la tournée de Carlos Santana en 1971. Ce qui devrait être l’explosion de sa carrière, une véritable deuxième chance, en marque en réalité la fin. La tournée est calamiteuse (la chanteuse va jusqu’à refuser de monter sur scène), et Karen Dalton s’engouffre dans une spirale de dépression et d’addictions, avant de disparaître une nouvelle fois, pour toujours. Sa carrière s’arrête à l’âge de 34 ans, après une interruption de presque dix ans.

A cause de sa consommation massive d’alcool et d’héroïne, Karen Dalton perd pied. Elle déménage plusieurs fois, puis se retrouve à la rue, séropositive. Elle meurt du SIDA à l’âge de cinquante-cinq ans, en 1993, peu de temps après qu’un proche l’ait reconnue dans la rue. Celui-ci lui prête un toit à Woodstock, ce qui permet à la chanteuse de vivre dignement ses derniers mois sur terre.

Une artiste redécouverte dans les années 1990

C’est après sa mort que la musique de Karen Dalton est redécouverte, et une première fois rééditée. Un miracle tant Karen Dalton était discrète : une seule interview accordée, quelques très rares photos, un héritage composé de seulement deux albums - ce qui est toujours deux fois plus que les Sex Pistols ou Jeff Buckley - et pas une seule composition. Mais une voix déchirante et inoubliable.

Deux disques posthumes publiés récemment : un double album live (Cotton Eyed Joe) enregistré en 1962, ainsi que des démos de 1966 démontrent quelque chose de très étonnant et jamais commenté, que même Dylan semble avoir oublié : en 1969, sur son premier album, la voix de Karen Dalton a énormément changé. Sur les enregistrements de 1962 et 1966, cette voix est belle mais plutôt ordinaire. Sur les deux albums en revanche, le timbre est devenu plus rauque, et la chanteuse a développé un vibrato qui explose de sensibilité et de fragilité, bien que la voix sonne puissamment. Elle semble alors porter des siècles de souffrance. En 1969, Karen Dalton incarne littéralement le blues. L’intensité de son chant évoque une Janis Joplin sur le point de se briser à chaque respiration ou - en effet - une Billie Holiday, avec qui la comparaison a moins de sens sur les enregistrements de 1962 et 1966.

À la lueur de ces comparaisons tardives, il est donc possible de contredire la légende : peut-être que si Karen Dalton est entrée dans la postérité, c’est bien parce que ses disques ont été enregistrés non à ses débuts mais en pleine maturité.

La notoriété de Karen Dalton est aujourd’hui entretenue par de nombreux artistes qui revendiquent son influence essentielle : Nick Cave, Cat Power, Jack White, Angel Olsen, Lenny Kaye, Devendra Banhart ou même Camélia Jordana qui reprit l’un de ses morceaux en 2011. Après des décennies d’oubli, Karen Dalton vient d’être honorée par deux films, plusieurs biographies, une bande dessinée, ainsi qu’un disque composé autour de textes de chansons qu’elle écrivit sans jamais pouvoir les enregistrer, interprétées par un all-star féminin de la scène contemporaine. C’est une bien maigre consolation quand on pense au destin brisé et aux rendez-vous manqués : l'œuvre de Karen Dalton semble en passe de devenir immortelle.

Karen Dalton, In My Own Time, 50th anniversary edition, Light in the Attic (CD avec bonus ou vinyle, 25/35 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Leo Moinet / Blast

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