Les habitants des zones occupées par l’armée russe racontent l’horreur

Ils habitaient dans la région de Kiev à Boutcha, Borodianka ou Makariv, d’autres viennent de l’Est de l’Ukraine. Aujourd’hui ils sont réfugiés en Transcarpatie, dans le village d’Olexandryvka. Blast a recueilli leur témoignage. Ils racontent l’effroi des combats puis l’arrivée des soldats russes, persuadés qu’ils allaient être accueillis en libérateurs de l’oppression nazie en Ukraine. Certains pensent déjà à revenir pour reconstruire leur ville.

Katia, 22 ans, étudiante en 4e année de médecine, Borodianka, 35 km de Kiev.

« On a vécu l’enfer ici, il y a eu de gros bombardements. Les soldats russes sont arrivés dans la ville le 26 février, deux jours après le début de la guerre. En avançant, ils tiraient sur les immeubles sans discrimination. J’habitais dans la rue centrale donc je pouvais voir ce qui se passait. Les soldats ont aussi pillé les magasins sur leur passage. Ils prenaient ce qui les intéressait puis tiraient à la mitrailleuse ou envoyaient un obus pour détruire le reste.

Mais ils n’arrivaient pas à contrôler la ville. La défense territoriale se battait pied-à-pied. Alors des avions sont venus larguer des bombes. Sur les 25 grands immeubles de la ville, 21 sont détruits. Beaucoup de maisons se sont effondrées. Un nombre important de personnes était enseveli sous les décombres. Les soldats russes empêchaient les pompiers d’intervenir pour éteindre les incendies ou secourir les victimes. Le 1er mars a été la pire journée de combats. Je voulais quitter mon immeuble qui était très exposé. J’ai remarqué que les tirs commençaient toujours à 7h40, alors je suis partie le lendemain tôt avec ma mère. Mon père a choisi de rester en ville mais d’aller se réfugier dans une maison plus loin des combats. Nous avons bien fait car deux heures après, des bombes ont soufflé mon habitation et les maisons voisines. Si nous n’étions pas partis, nous serions peut-être morts… Une de nos voisines cuisinait pour la défense territoriale. Les Russes l’ont su et ont débarqué chez elle. Ils lui ont dit qu’ils allaient la tuer maintenant devant son mari et ses deux enfants. Son époux s’est interposé. Finalement les soldats leur ont donné cinq minutes pour partir. Mais d’autres n’ont pas eu cette chance. Le père d’une copine a été kidnappé alors qu’il était dans sa cour. On ne sait toujours pas ce qu’il est devenu. Je sais que beaucoup de personnes ont été tuées ou sont portées disparues. Notre maire parle de 200 morts. On parle beaucoup de Boutcha, mais ici c’était pire. »

Katia, 22 ans. Borodianka, à 35 km de Kiev.
Photos : Denis Meyer / Hans Lucas.

Max, 16 ans, lycéen, Boutcha, banlieue de Kiev.

« Les Russes ont pris la ville le 4 mars. Dans ma rue, il y avait une quarantaine de soldats avec des blindés. Certains avaient réquisitionné la maison de nos voisins. Eux, c’était des soldats normaux, corrects. On a eu de la chance. Un de mes copains âgé de 15 ans a été exécuté d’une balle dans la tête par un soldat russe alors qu’il revenait du supermarché avec des courses pour sa famille… Comme ça... Gratuitement… Et je sais qui est le soldat qui a tué mon ami. Il s’appelle Denyil, il est conducteur de tank. Des gens qui l’ont reconnu ont entendu des soldats l’appeler. Il est resté plusieurs jours dans le quartier.

Depuis des positions près de chez nous, les tanks tiraient sur la ville d’Irpin. Le bruit était horrible.

Tout ce que j’ai vu m’a provoqué un choc psychologique. Je fais des cauchemars, je pleure parfois. J’ai vu beaucoup de morts dans la rue, des corps brûlés dans des voitures, je n’ai pas de mots. C’était l’horreur. Après deux semaines sous occupation russe, nous avons pu partir grâce à un couloir humanitaire négocié entre les deux armées. Maintenant que Boutcha a été libérée, j’espère revenir bientôt pour reconstruire ma ville. »

Max, 16 ans. Boutcha, dans la banlieue de Kiev.
Photos: Denis Meyer / Hans Lucas.

Olena, 57 ans, Makariv à 50 km de Kiev.

« Je me suis réfugiée ici avec mon mari, ma fille et ma petite-fille de 4 ans. Les tanks russes sont arrivés le 28 février. C’était une colonne énorme. On nous a dit qu’elle faisait 30 km. Nous nous sommes calfeutrés chez nous. On ne savait pas quoi faire, on ne s’attendait pas à cette guerre. Les soldats russes ont beaucoup tiré sur les bâtiments. On avait l’impression que c’était au hasard. Puis ils ont été dans toutes les maisons. Cinq soldats sont venus devant notre porte. Ils criaient « ouvrez ! » et ils ont tiré en l’air. Mon mari leur a crié de ne pas tirer et qu’il allait ouvrir la porte. Ils sont entrés. Je suis tombé à genoux et je leur ai dit : ne tirez pas il y a un enfant à la maison. Il m’a répondu : « N’aie pas peur, on n’est pas venu te tuer mais te libérer des nazis ! » Je lui ai dit : « Quels nazis ? On ne vous a pas demandé de venir, on n’était en paix ici. » Peu après il y a eu des combats tout près de chez nous. On est resté deux jours puis je suis sortie avec un drap blanc pour convaincre les russes qui tenaient une position près de chez nous de nous laisser partir. Celui qui commandait a donné son accord et a dit : « Mais je ne peux pas vous garantir ce que feront les autres soldats ». On a pris de petits chemins et on a réussi à retrouver la défense territoriale qui nous a sorti de la ville. Pour le moment, nous souhaitons rester en Transcarpatie. Ma petite-fille est traumatisée : elle vient souvent me demander : est-ce que des soldats vont venir ? »

Olena, 57 ans. Makariv, à 50 km de Kiev.
Photos: Denis Meyer / Hans Lucas.

Irina, 55 ans, employée des chemins de fer, déplacée de Donetsk.

« J’habitais Donetsk en 2014. J’ai quitté la ville avec mon père infirme, ma mère et mon mari pour rejoindre une zone de la région contrôlée par l’Ukraine. Très vite j’ai commencé à aider les militaires en cuisinant et en amenant des repas sur la ligne de front. À l’époque, notre armée était très mal équipée. En 2015, avec mon mari, ma fille et mon gendre, on a voulu retourner voir ce qu’était devenu notre appartement à Donetsk. Des gens passaient la ligne de front et revenaient assez facilement. Mais au poste de contrôle, nous avons été arrêtés et envoyés dans un bâtiment de la police à Orlivka. Ils avaient des listes et j’étais considérée comme une criminelle car j’aidais l’armée ukrainienne. Là on a été enfermé dans une cellule, puis on nous a fait sortir de nuit pour nous emmener dans la cour. On nous a dit qu’on allait nous exécuter. On nous a dit de nous dire au revoir et on nous a mis un sac sur la tête. C’est une expérience… On sent la vacuité de la vie… Mais ils ont tiré en l’air. Ensuite, ils nous ont transféré à Donetsk. Les hommes et les femmes ont été séparés. On a été interrogé sur notre aide aux militaires. J’ai nié, même l’évidence. Il y avait des photos dans mon téléphone portable. (Elle rit.) On bout de 30 jours, ma fille et moi avons été libérées. Mais une fois dans la rue, nous avons été immédiatement arrêtées et remises en prison. Les gardiens nous disaient : « Vous allez rester là une éternité. » Dix jours plus tard, un gardien nous a libérées vers 21h30. Ils nous a rendu nos passeports et nous a dit : « partez vite maintenant. » Nous sommes sorties, on ne savait pas où aller. On s’est caché dans des immeubles, car d’autres soldats voulaient nous arrêter de nouveau. Je suis allée voir une voisine de mon ancien appartement. Là, j’ai pu prévenir des combattants de l’autre côté de la ligne de front et on est sorti par une filière clandestine. Mon mari et mon gendre ont été libérés aussi peu après dans un échange de prisonniers. J’ai repris ma vie et j’ai continué d’aider les militaires. Quand l’offensive a été lancée, tout le monde m’a conseillé de partir vite, car si les soldats séparatistes me capturaient, j’étais en danger. C’est le père Alexandre, le curé de ma paroisse, lui aussi menacé pour son soutien aux militaires, qui m’a proposé que ma famille parte avec lui dans son village d’origine en Transcarpatie. Ici, je continue ce que je sais faire : aider les déplacés. »

Irina, 55 ans. Déplacée de Donetsk.
Photos: Denis Meyer / Hans Lucas.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / blast

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