« Salvador » : acte de naissance d’un cinéaste engagé

Le troisième film d’Oliver Stone, réalisé juste avant « Platoon » , compte parmi ses meilleurs. Violente charge contre l’interventionnisme de Ronald Reagan en Amérique du Sud, « Salvador » dénonce le financement par les États-Unis des escadrons de la mort, responsables de certaines des pires exactions de l’histoire récente du continent. Le film, sorti au cinéma pendant que continuaient de se dérouler les faits qu’il dénonce, place le cinéaste en observateur lucide et conscient. Il fait aujourd’hui l’objet d’une magnifique édition vidéo supervisée par Oliver Stone, enrichie de notes de production et de documents qui permettent de rouvrir le dossier.

Pour le meilleur et pour le pire, Oliver Stone compte parmi les cinéastes les plus engagés, voire enragés. Plus populaire que Peter Watkins, plus diplomate que Spike Lee, moins retors que Michael Moore, Stone incarne pour beaucoup une forme de résistance au système rare à Hollywood. Ancien vétéran, enthousiasmant lorsqu’il dénonce la guerre du Vietnam (en trois films : « Platoon », « Né un 4 juillet », « Entre ciel et terre »), le réalisateur a pourtant laissé le spectateur perplexe devant ses œuvres plus récentes, parfois trop caricaturales pour convaincre (« W. l’improbable Président », sa charge contre Bush, ou « World Trade Center » sur l’attentat du 11/09/2001). Dernièrement, Oliver Stone a même suscité la gêne, entre interviews complaisantes de dictateurs (« Conversations avec Monsieur Poutine ») et documentaires flirtant avec le conspirationnisme. En 1986 pourtant, avec son troisième long métrage « Salvador », Oliver Stone réalisait un grand film politique juste et engagé, qui laissait espérer l’émergence d’un artiste capable d’ausculter avec lucidité la mauvaise conscience de l’Amérique.

Avant de mettre en scène le film, Stone est l’un des scénaristes les plus en vue à Hollywood, où il écrit des œuvres de pur divertissement : « Conan le Barbare », « Midnight Express », « Scarface »... Cinéaste frustré, il n’a réalisé que deux petits films - des séries B modestes - alors qu’il a déjà atteint la quarantaine. « Salvador » est à ses yeux le projet de la dernière chance : s’il n’arrive pas à réaliser ses grandes ambitions avec ce film, Oliver Stone se promet qu’il arrêtera le cinéma.

Heureusement, « Salvador » va être le moment de bascule espéré par le metteur en scène. Un film à la fois introspectif et spectaculaire, qui ne souffre pas encore des tics de réalisation épileptiques qui deviendront son agaçante marque de fabrique. Bien plus classique dans son dispositif que les « Tueurs nés » ou « L’Enfer du dimanche » à venir, « Salvador » est un coup de pied dans la fourmilière auto-satisfaite des États-Unis. Une critique viscérale de l’interventionnisme américain aux côtés des dictatures d’extrême droite en Amérique du sud.

Quand les États-Unis armaient les milices d’extrême droite du Salvador

En 1979, le Salvador - dont la Constitution de 1962 interdit de fait les partis de gauche - bascule. Une guérilla réunissant ouvriers, paysans et étudiants se forme, tandis qu’un coup d'État militaire transforme le régime en junte. Les militaires au pouvoir arment des milices privées (les escadrons de la mort) pour nettoyer la population de ses éléments séditieux. C’est le début d’une guerre civile qui durera douze ans, pendant lesquels l'État salvadorien fera assassiner des dizaines de milliers de civils, avec la bénédiction et le soutien du gouvernement américain. C’est ce que montre et dénonce le film d’Oliver Stone.

« Salvador » démarre en 1980 et s’ouvre sur de terrifiantes images d’archive : une fusillade par les forces de l’ordre de manifestants de gauche, qui occasionne 18 morts et 36 blessés. James Woods interprète Richard Boyle, un reporter indépendant ayant roulé sa bosse dans de nombreux conflits. Ruiné, quitté par sa femme, sans domicile ni rédaction fixe, il se décide à partir à la chasse au scoop au Salvador - un pays qu’il a connu à la fin des années 1960 - où aucun journaliste ne couvre encore les faits.

Arrêté dès son arrivée sur le territoire, Boyle assiste à de premières exactions, à commencer par l’assassinat glacial d’un étudiant qui ne peut présenter sa carte d’électeur (l’abstention est alors considérée comme une preuve de rejet des urnes, et donc de « communisme »). Sauvé d’une mort certaine grâce à sa relation passée avec un militaire proche du régime, Richard Boyle est libre de rester au Salvador et d’enquêter sur la situation. Assez rapidement, celle-ci s’entrechoque avec l’actualité politique américaine, lorsque Ronald Reagan est élu en janvier 1981. Celui-ci apporte un soutien opérationnel décisif à la junte d’extrême droite et aux escadrons de la mort, afin de permettre au régime de se maintenir au pouvoir face au « péril » communiste.

Un film co-écrit par le principal protagoniste des faits racontés

Richard Boyle est un personnage réel, dont la rencontre impromptue au cours d’une soirée aurait inspiré le projet à Oliver Stone. Co-auteur du scénario, le journaliste amène sa caution à un film qui trouve la bonne distance entre réalité et fiction. À travers son personnage (formidable composition de James Woods, sans doute l’un des plus beaux rôles de sa carrière), « Salvador » formule un réquisitoire contre la diplomatie américaine, démontrant la complicité du gouvernement des États-Unis à des meurtres de masse. En point d’orgue du film, le viol de quatre religieuses et l’assassinat de l’Archevêque Romero, un homme qui se tenait du côté des pauvres, explicite le projet d’Oliver Stone : se tenir du côté des dominés, et redonner la parole aux victimes lorsque la violence est niée par les discours officiels. Au passage, « Salvador » démontre la capacité du cinéma hollywoodien à s’emparer de son histoire immédiate pour en faire l’auto-critique. Rappelons que lorsque le film sort au cinéma, Reagan est toujours au pouvoir aux États-Unis, et la guerre civile fait toujours rage au Salvador.

Le film rend également un hommage appuyé au journalisme de guerre. James Woods, présenté au départ comme un chien fou, démontre son intégrité aux côtés d’un collègue bien plus capé. « Tu sais pourquoi des gars comme Robert Capa ont marqué l’histoire ? » lui demande ce dernier. « Ils ne couraient pas après la thune… Ils saisissaient la noblesse de la souffrance humaine. » Cette posture de Capa, celle du témoin engagé qui prend tous les risques pour montrer l’horreur du monde, est celle qu’Oliver Stone ambitionne d’incarner lors d’un tournage complètement fou, où il se met sans cesse en danger avec son équipe. Le cinéaste envisage même de tourner au cœur de la dictature salvadorienne, à qui des autorisations de tourner sont adressées, sans se soucier de monter une machine à démonter la propagande au cœur du système qui la génère. La folie du tournage (racontée dans le commentaire audio et les suppléments du DVD) contamine la mise en scène, particulièrement enlevée. Les protagonistes semblent en permanence au bord du précipice, cernés par une violence que le cinéaste n’hésite pas à rendre très graphique pour susciter une réaction forte du spectateur. Bien que le dernier quart du film cède à des enjeux plus spectaculaires, notamment lors d’une scène de guérilla urbaine impliquant chars d’assaut et aviation, le cinéaste ne perd jamais de vue son objectif. Il évite aussi de verser dans le manichéisme : ses héros ne sont pas purs, loin de là.

Le dossier très riche proposé dans le coffret vidéo reproduit une revue de presse exhaustive de l’époque. Première surprise : de nombreux critiques français comparent « Salvador » à « Rambo », ce qui n’a aucun sens. Plus étonnant encore, la plupart d’entre eux défouraillent le film, qui ne sera réhabilité que bien plus tard. « Un fatras brutal et sans nuances, de plus assez platement filmé » pour La Croix. « Un film à la gloire des fouille-merdes qui risquent leur vie pour attacher leur nom à un reportage » (sic) selon L’Humanité. « Une rafale de nullité » pour Libération. À l’exception du Canard Enchaîné, la critique de gauche passe totalement à côté des intentions d’Oliver Stone, que Libération considère même carrément à tort comme « l’un des cinéastes les plus réacs d’Hollywood ». Très étonnamment, c’est le Figaro qui défend le mieux le film, avec ces mots : « Si cela permet à quelques-uns de s'acheter une bonne conscience avec notre argent à nous, spectateurs, tant mieux. L'information jusqu'à la plus douloureuse ne parvient jamais mieux qu'à travers l'œil du témoin, travestisse-t-il un tant soit peu la réalité pour offrir une histoire parfaitement commerciale. "Salvador", c'est ce regard contemporain : un spectacle indispensable et irremplaçable. » Oliver Stone repêché par la presse de droite, drôle de surprise pour ce film engagé aux côtés des guérilleros. Mais des surprises, la carrière naissante de réalisateur d’Oliver Stone en réserve beaucoup d’autres.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Salvador, éditions ExtraLucid Films.

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