Viral 5 / Sortir de la logique du pass

Annoncée le jour de la déclaration de candidature d'Emmanuel Macron, la suspension du pass vaccinal ne respectera pas les conditions posées par Olivier Véran. Une nouvelle politisation de la crise sanitaire qui montre surtout un besoin de changer de logique dans le traitement de la pandémie.

Ce lundi 14 mars, le pass vaccinal sera suspendu. Tous les Français auront la possibilité d'aller au café ou au cinéma, et même de voyager en train, autant d'activités banales devenues des privilèges que le Gouvernement a voulu réserver le 24 janvier dernier aux personnes vaccinées contre le Covid. Une restriction de libertés majeure qu'Olivier Véran jugeait encore nécessaire le 22 février devant la mission d'information du Sénat alors que la France connaissait depuis près d'un mois une décrue très rapide du nombre des contaminations. Mais pas suffisante pour le ministre de la Santé qui posa ce jour là ses conditions à la levée du pass : redescendre à 1500 patients covid en réanimation, avoir un taux d'incidence de 300 à 500 cas pour 100 000 personnes, et un facteur R de reproduction du virus « durablement inférieur à 1 dans une pente décroissante ». Trois exigences qui devaient être remplies « d'ici deux à trois semaines maxi », estimait le ministre. Ce ne sera néanmoins pas le cas lundi. 

Dans son compte rendu du dernier conseil des ministres, Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, a toutefois confirmé la levée de la quasi totalité des mesures sanitaires, tout en signalant que l'incidence et le nombre de cas « ne semble plus diminuer depuis quelques jours ». En fait, ces indices sont repartis à la hausse et ils devraient dépasser le 14 mars ceux du 22 février selon les dernières estimations. Ce 9 mars, nous frôlions déjà les 70 000 contaminations recensées en un jour, un niveau supérieur à celui atteint par toutes les vagues précédant Omicron. Le taux d'incidence est ainsi clairement au dessus de 500. Bien que leur nombre continue de baisser, on compte aussi près de 2000 patients covid en réanimation, tandis que le R connait une pente ascendante qui lui a fait dépasser le 1. Bref, la levée du pass vaccinal, comme celle de l'obligation du masque en intérieur, s'avère être une décision politique non fondée sur les critères sanitaires posés par le ministre. Elle tient plutôt de la promesse de campagne que fut l'annonce de cette suspension par Jean Castex le 3 mars, jour de la déclaration de candidature d'Emmanuel Macron.

Le calendrier électoral prime

Il faut dire que l'instauration de ce pass vaccinal au moment où la vague Omicron atteignait son pic témoignait déjà d'un objectif assez peu sanitaire du Président de la République : emmerder les non vaccinés. La déferlante du virus semblait quant à elle se moquer de toute mesure en explosant les compteurs des contaminations qui atteignirent les 500 000 cas recensés en un jour, soit probablement en réalité autour d'un million. « Avec 30 à 40 % de la population atteinte, on a abouti à une forme d'immunité collective, et l'épidémie est ensuite redescendue d'elle-même, sans que les mesures sanitaires et le vaccin ne servent à grand chose au niveau de la transmission », note d'ailleurs l'épidémiologiste Antoine Flahault, qui constate aujourd'hui ce rebond parti d'Angleterre et impactant la France comme ses voisins européens. D'où sa perplexité face à la levée des mesures de protections : « On comprendrait mieux si la pandémie était gérée en fonction d'indicateurs sanitaires, mais c'est le calendrier qui paraît primer pour le gouvernement ». Un calendrier devenu électoral.

Antoine Flahault considère qu'il serait souhaitable de ne pas baisser le masque dans les lieux clos face à ce rebond épidémique où le sous-variant d'Omicron BA.2 a pris le relais, comme il l'a fait au Danemark dès le mois de janvier. Se basant sur cette expérience nordique, l'épidémiologiste pense que l'on devrait atteindre un pic dans une quinzaine de jours, et qu'il convient donc de rester prudent. C'est que l'épidémie tue encore, particulièrement à Hong-Kong où l'on observe « une mortalité effroyable avec des brancards dans les rues, souligne Antoine Flahaut. Mais on a là bas une part importante de la population âgée qui n'est pas vaccinée, et un vaccin chinois sans doute moins efficace que ceux à ARN. On voit la différence avec la Nouvelle Zélande où malgré une incidence de BA.2 qui dépasse les 4000 la mortalité demeure très faible dans cet archipel largement vacciné au Pfizer. » Une caractéristique vaccinale commune avec le Danemark, où le chiffre des morts bat pourtant ses records. « C'est assez peu compréhensible, reconnaît l'épidémiologiste. Mais les autorités locales ne sont pas inquiètes car elles évoquent une mortalité avec Covid. »

Une politique sanitaire à évaluer

Les morts ou les malades dits avec Covid, on les a longtemps ignorés, comme si chaque personne décédée en étant positive au virus lui devait forcément son trépas. Avec l'arrivée du variant Omicron, on s'est enfin mis à les distinguer davantage des malades du Covid, car un nombre très conséquent de personnes hospitalisées pour un motif autre se sont avérées également atteintes par le virus sans qu'il soit la cause de leur problème de santé. Mais une étude allemande  permet aujourd'hui d'avoir une idée de l'impact réel du coronavirus sur les décès des premières vagues. Réalisée à partir de plus mille autopsies effectuées entre avril 2020 et octobre 2021, elle conclut que 86 % de ces morts étaient bien dues au Covid, soit une immense majorité. Une donnée importante pour mieux comprendre le pouvoir de nuisance de ce virus qui nous a tant empoisonné la vie. On aimerait bien en avoir d'autres concernant l'efficacité des politiques mises en œuvre pour y faire face.

« Il serait temps d'évaluer sérieusement la pertinence des mesures prises depuis deux ans, et pas avec des modélisations qui n'ont généralement aucun sens et sont spéculatives car on ne peut pas modéliser le système immunitaire », déplore Gérald Kierzek, médecin urgentiste et directeur médical du site Doctissimo. Qu'il s'agisse de confinement, de couvre-feu ou de passe sanitaire, on a en effet surtout présumé de leur efficacité. Une commission d'enquête suédoise vient en revanche de délivrer son évaluation de la politique sanitaire menée dans ce pays qui n'a pas confiné en 2020. Elle conclut que cette approche basée sur des recommandations non obligatoires préservant la liberté individuelle était globalement correcte, mais que certaines mesures plus strictes auraient sans doute conduit à une diffusion moindre du virus au début de l'épidémie, notamment dans les maisons de retraites. Un bilan somme toute mitigé, mais au moins les Suédois ont accepté de se remettre en question. A quand une telle commission d'enquête chez nous ?

La crise du covid a ses raisons

En regardant le véritable juge de paix que constitue le taux de mortalité dans le monde entier, on constate en tout cas que la Suède (1741 décès par million d'habitants) n'a rien à envier à la France (2074), la Grande-Bretagne (2384) ou les Etats-Unis (2895), mais fait moins bien que l'Allemagne (1490) et ses voisins danois (861) ou finlandais (463). « Le virus semble surtout vivre sa vie sans que les mesures prises n'y changent grand chose, remarque Gérald Kierzek. La mortalité révèle probablement d'abord l'état d'une population et de son système sanitaire, le Covid frappant les plus fragiles. Aux Etats-Unis, elle s'explique car il y a beaucoup d'obèses, et en Europe par une population vieille, à la différence de l'Afrique, très jeune et largement épargnée. » Selon le médecin, ce sont ainsi les personnes à risque en raison de leur âge ou de leur comorbidités qu'il conviendrait de vacciner, avec une stratégie personnalisée. Donc en en finissant avec les logiques généralisantes du confinement ou du pass vaccinale, à l'efficacité contestable et hautement liberticides.

« Ces logiques ont dédouané les politiques de leur responsabilité en enfermant les gens ou en leur imposant une injection perçue comme magique, mais elles nous cachent deux raisons majeures de la crise du covid : la pauvreté de notre système hospitalier et l'échec complet de la prévention, poursuit Gérald Kierzek. On mise tout sur le médicament et néglige l'hygiène de vie, or c'est elle qui peut renforcer notre système immunitaire avec de l'exercice physique et une bonne alimentation. » Une hygiène de vie que le médecin préconise dans son nouveau livre, Votre santé dans le monde d'après. Et puisqu'on en arrive à livrer des conseils santés pour l'avenir à la veille de cette suspension d'un pass vaccinal qu'on voudrait ne jamais voir revenir, ouvrons pour finir une autre perspective sanitaire en redonnant la parole à celui qui vous recommande cette semaine de ne pas remiser votre masque afin de limiter la propagation d'un virus se diffusant comme d'autres par voie aérosol. « On n'en parle pas mais il me paraît essentiel de lancer maintenant un grand plan d'aménagement de l'air intérieur, confie Antoine Flahault. On ne courra plus de risque quand l'air dans un bar sera quasiment le même que celui en terrasse. Ce ne sera certes pas simple à mettre en place mais beaucoup de possibilités techniques existent, et je crois que l'on ne pourra pas s'en passer, comme ce fut le cas pour le plan d'assainissement de l'eau au 19è siècle. » De l'hygiène du corps à celle de l'air ambiant, voilà déjà des pistes à ne plus négliger pour une nouvelle politique sanitaire.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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