Viral 6 / Des laboratoires ukrainiens à... Moderna

En demandant à l'Ukraine de détruire les agents pathogènes présents dans ses laboratoires, l'OMS a agité des esprits complotistes qui y voient le signe que le Covid aurait été créé délibérément, d'autant que l'on vient d'apprendre que l'arme fatale infectieuse de SARS-CoV-2 serait présente dans un brevet déposé par Moderna. Décryptage entre supputations fantasmatiques et réalités.

Qu'y a-t-il dans les laboratoires de recherche biologique ukrainiens ? Telle est la question posée ce 9 mars par Glenn Greenwald, l'homme qui divulgua en 2013 les révélation du lanceur d'alerte Edward Snowden sur les programmes de surveillance de la NSA. Dans un article  publié le lendemain de l'audition de la sous-secrétaire d'Etat américaine devant la commission des affaires étrangères du Sénat, le journaliste a pris au mot Victoria Nuland, en fustigeant les facts checkers qui s'attachaient depuis deux semaines à assurer que les allégations de la Russie et de la Chine selon lesquelles ces laboratoires Ukrainiens développaient des armes biologiques sous le patronage des Américains n'étaient que de la propagande mensongère. Or la réponse de Victoria Nuland à une question simple du sénateur Dan Rubio pourrait laisser penser le contraire. Alors que l'élu républicain lui avait demandé si l'Ukraine détenait des armes biologiques, un démenti sans ambiguité était attendu, mais la sous-secrétaire d'Etat se contenta de répondre, un peu gênée : « L'Ukraine a des installations biologiques », ajoutant que les Etats-Unis étaient « très préoccupés » que les Russes puissent en prendre le contrôle.

Greenwald se demande donc ce qu'il peut y avoir de si inquiétant dans ces installations financées par les Etats-Unis. Et note que des armes biologiques peuvent provenir, volontairement ou pas, de recherches dites « à double usage » (civile ou militaire), comme celles menées sur l'anthrax. A visée défensive ou thérapeutique, elles conduisirent à créer une souche particulièrement virulente, utilisée en 2001 pour commettre des attentats à l'aide de lettres porteuses de ce bacille mortel, dont fut soupçonné par le FBI un chercheur du laboratoire militaire de Fort Detrick qui se suicida alors qu'on s'apprêtait à l'arrêter. Greenwald rappelle aussi que le coronavirus responsable du Covid pourrait avoir comme origine un laboratoire de Wuhan, mais exaspère l'une de mes sources sur ce sujet, le spécialiste américain du contrôle des armements Milton Leitenberg. Membre du groupe de Paris qui appelle depuis un an à une enquête internationale sur l'origine de SARS-CoV-2 incluant la piste du laboratoire, et auteur d'une étude sur la désinformation russe concernant les armes biologiques, cet universitaire américain écarte sans hésitation la possibilité d'en trouver dans les labos ukrainiens où l'on se contenterait selon lui d'étudier « des agents pathogènes, ce qui peut notamment inclure l'anthrax, le virus zika ou les coronavirus de chauve-souris depuis la pandémie de Covid ». Quoi qu'il en soit, l'OMS a annoncé le 11 mars avoir « fortement recommandé » aux autorités ukrainiennes de « détruire les agents pathogènes à haut risque » afin d'éviter toute propagation.

Un besoin de transparence 

Cette question des laboratoires ukrainiens me ramène tout naturellement au Covid, et à son origine. Face à une énième déclaration officielle chinoise réclamant de la transparence de la part des Etats-Unis sur les activités des laboratoires qu'ils financent à travers le monde, on ne peut que penser à l'opacité de la Chine sur ses propres laboratoires, et d'abord ceux de Wuhan. Une véritable enquête sur l'origine du SARS-CoV-2 imposerait d'avoir accès à toutes les données concernant les travaux qui y étaient menés, mais elle ne devrait pas non plus se limiter à la Chine. En fait, tous les laboratoires étudiant les coronavirus dans le monde devraient pouvoir être accessibles, ouvrir leur porte à des enquêteurs et permettre ainsi de savoir qui travaillait sur quoi, à Wuhan comme dans les instituts américains ou européens où l'on menait des recherches ayant pu engendrer un virus comme celui du Covid. Pour l'heure, les Etats-Unis se sont contentés de dénoncer la Chine, qui a ainsi beau jeu de répliquer en les pointant du doigt, et l'opacité générale demeure, dans une absence de régulation internationale des expériences susceptibles de créer des virus pandémiques. L'annonce de l'OMS appelant à une destruction des agents pathogènes étudiés en Ukraine, compréhensible en raison des risques inhérents à un conflit armé, n'arrange rien, invitant plutôt à se débarrasser de traces potentiellement compromettantes.

Tout cela a de quoi agiter des esprits à tendance complotiste, comme en témoigne le blog de Liliane Held-Khawam qui a publié le 13 mars un article intitulé : « Et si l'émergence du Covid relevait du bio-terrorisme ? ». Il part de la déclaration de l'OMS, enchaine sur les liens du fils de Joe Biden avec une société américaine qui travaillerait avec des laboratoires biologiques ukrainiens, et en conclut d'entrée que « l'ONU invite à la destruction d’éventuelles preuves en matière de fabrication d’armes biologiques, ou d’actions bioterroristes pilotées par certains partenaires du Nouveau Monde ». L'article va ensuite mélanger beaucoup de choses en se référant à des chercheurs ayant évoqué leurs doutes sur l'origine naturel de SARS-CoV-2 mais qui seraient « systématiquement muselés », tandis qu'un « réseau mondial de laboratoires détenant le pouvoir sur la santé publique globale » aurait manoeuvré pour « faire vivre à l’humanité sa période la plus noire ». Comprenez en lâchant volontairement le coronavirus, ce qui relèverait du bio-terrorisme. 

Une hypothèse si peu crédible

Sont en fait associés dans cet article des références qui n'ont rien à voir, comme une interview du virologue Etienne Decroly ou une tribune parue dans la revue Science appelant toutes deux à une enquête sérieuse sur l'origine du Covid, et deux articles, non publiés dans des revues à comités de lecture, de Li Meng Yan, scientifique chinoise partie aux Etats-Unis où elle a été soutenue par Steve Bannon, l'ancien conseiller de Donald Trump, pour développer sa théorie selon laquelle le SARS-CoV-2 serait une arme biologique lâchée par le Parti communiste chinois. Sauf que si ses articles montrent bien comment le virus aurait pu être conçu en laboratoire, ils ne démontrent absolument pas, contrairement à ce que prétend Li Meng Yan que SARS-CoV-2 ne peut pas être naturel, ni qu'il a été diffusé délibérément. Notons au passage que si le régime chinois avait souhaité faire cela, il n'aurait pas été très judicieux de perpétrer son méfait à Wuhan, là où se trouve l'institut de virologie le plus à la pointe dans les travaux sur les coronavirus, et donc premier suspect, mais plutôt pour l'hypothèse d'un accident de laboratoire. A moins de croire que le PCC voulait aussi attirer au maximum sur lui tous les soupçons, malgré sa volonté affichée depuis deux ans de promouvoir la piste d'un virus venu à Wuhan de l'étranger.

Puisqu'on envisage l'hypothèse si peu crédible d'un virus lâché volontairement, Milton Leitenberg est là pour nous rappeler que « par sa nature et ses effets, SARS-CoV-2 n'a pas les caractéristiques d'une arme biologique produite par un état nation, d'abord parce qu'aucun pays ne disposait d'une contre-mesure efficace pour y faire face au début de l'épidémie ». « Une arme doit avoir un antidote, et un coronavirus comme SARS-CoV-2, qui va faire plein de variants avec une grande faculté à se recombiner, n'a vraiment pas le profil d'une arme, ajoute le virologue Bruno Canard, spécialiste des coronavirus. Ou alors ça serait une arme complètement ratée, car incontrôlable ». Certains ne manqueront évidemment pas de voir là un objectif quasi diabolique, d'autant que l'article du blog pourrait les conforter dans ce genre d'idées...

Match avec une séquence brevetée

Liliane Held-Khawam évoque en effet longuement une étude présentée comme « accablante » pour l'un des principaux fabricants de vaccin anti Covid : Moderna. Publiée dans la revue Frontiers in Virology, elle montre que la zone sans doute la plus importante du génome de SARS-CoV-2, les douze nucléotides de l'atout maître infectieux que constitue son site de clivage à la furine (1), correspond à une séquence identique, du moins quand on la lit en sens inverse, présente dans un brevet de polynucléotides modifiés déposé en 2016. Lié à l'oncologie et à l'utilisation d'ARN messager, il s'avère être la propriété de Moderna. Les auteurs de l'études ont cherché dans les bases de données publiques de génomes s'ils trouvaient des correspondances à la séquences du site furine, et ont matché sur celle de ce brevet alors qu'il ne trouvait aucune autre équivalence « dans tous les génomes eucaryotes (nda : organisme uni ou multi cellulaire) ou viraux à l'exception du SRAS-CoV-2 ». Ils précisent que l'arrivée de cette séquence dans le coronavirus a pu se faire de manière naturelle et aléatoire, mais évaluent cette possibilité par un rapide calcul à environ une chance sur 300 milliards. Cela paraît donc d'un premier abord assez improbable, et fait immédiatement penser à un travail de laboratoire. De quoi suggérer à notre blog conspi, et à bien d'autres, que « ces gens là », à savoir Moderna et ses complices, ont fait passer « leur élixir » des labos à « la vraie vie », la nôtre.

Comme l'expliquait sur Twitter dès la publication de l'article le virologue américain Jesse Bloom, cette mesure de probabilité n'est en fait pas si impressionnante. Car dans les bases des données contenant des billions de séquences, « vous vous attendez à obtenir quelques correspondances par hasard. C'est un peu comme si vous entriez dans une pièce et demandiez combien d'autres personnes ont la même date d'anniversaire que vous. S'il n'y a qu'une autre personne, c'est surprenant, mais s'il y en a mille beaucoup moins, et on serait dans ce genre d'équivalence. D'ailleurs, l'auteur principal de l'article, Balamurali Ambati, professeur d'ophtalmologie à l'université de l'Oregon, ne prétend pas du tout avoir fait une démonstration concluante quant à l'origine de SARS-CoV-2, estimant seulement que cette probabilité « soutient l'hypothèse d'une fuite de laboratoire », sans pointer qui que ce soit du doigt, et reconnaissant même une erreur. Il me dit en effet avoir trouvé d'autres matchs de séquences « avec certains micro-organismes et un oiseau. Nous allons donc corriger l'article en remplaçant eucaryote par mammifères ».

Invitation à l'expérimentation

« Le but principal de notre publication était de stimuler la discussion, poursuit Balamurali Ambati. Nous avons compris dès le début que ce match pouvait être un hasard et l'avons indiqué clairement. Ce qui a stimulé notre intérêt n'était pas que la séquence provienne de Moderna, ni qu'il puisse y avoir d'autres matchs, mais plutôt qu'elle correspondait au complément inverse d'un ARN messager codant une protéine synthétique qui pourrait permettre une recombinaison dans une lignée cellulaire humaine avec un virus de type SARS pour produire le site de clivage à la furine. » Avec ses co-auteurs, ils invitent donc d'autres chercheurs à mener des expériences testant cette hypothèse, sans rien affirmer, contrairement aux interprétations que certains peuvent faire. Ces expériences pourraient d'ailleurs être menées par Moderna dont le patron, Stéphane Bancel, a été interrogé sur Fox Business  à propos de cette correspondance de séquences entre son brevet et SARS-CoV-2, répondant que ses équipes allaient vérifier ce qu'il en était.

Intéressant bien qu'ignoré par la presse française qui a en revanche présentée l'hypothèse d'une origine naturelle comme quasi acquise suite à deux pré-publications qui la promeuvent avec talent sans toutefois la prouver, l'article de Balamurali Ambati ne fait finalement qu'alimenter un débat scientifique autour de l'importance de ce site de clivage à la furine que l'équipe marseillaise de Bruno Canard et Etienne Decroly avait lancé dès février 2020 en s'interrogeant sur sa provenance. Il est assez navrant que ce débat n'ai pas été depuis lors plus relayé, cantonnant trop souvent ce genre d'information à des supputations du type de celles du blog de Liliane Hel-Kahwam où tout semble pouvoir s'intégrer dans une vision complotiste, des labos ukrainiens à la 4ème dose de vaccin préconisée cette semaine aux personnes âgées par Jean Castex. Le premier ministre suit ainsi les conseils du patron de Pfizer, comme pour montrer qu'il n'oublie pas le Covid malgré la levée du pass vaccinal et la fin de l'obligation du masque en plein rebond de l'épidémie, et bien que l'intérêt de ce second rappel soit très discutable. Une 4ème dose qui pourrait pourtant bientôt être recommandée à tous, mais Bruno Canard nous confie qu'il ne la prendra pas. « Le virus qui circule aujourd'hui, Omicron, n'est pas celui pour lequel elle a été conçue, souligne le virologue. Ce nouveau rappel n'empêchera donc ni l'infection ni la transmission, et l'administrer au bout de trois mois ne relève que d'un choix politique. C'est contre-productif, car ne peut qu'amener de l'eau au moulin de ceux qui sont sceptiques sur le vaccin. » Un sujet à aborder dans une prochaine chronique.

(1) Pour pénétrer dans les cellules, le virus utilise sa protéine de pointe (ou Spike). Cette pénétration cellulaire est grandement favorisée par le clivage des deux sous-unités de la protéine que permet un site de clivage à la furine, alignement particulier d'acides aminés réagissant à une enzyme, la dite furine présente à la surface des cellules humaines. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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