Affaire Adrexo : " Dans n’importe quelle autre démocratie, une telle aventure aurait provoqué le départ du ministre ! "

Nouveau rebondissement dans l'affaire Adrexo : le secrétaire général du ministère de l'Intérieur Benoît Albertini a reconnu au Sénat que 11 millions d'électeurs n'ont reçu aucune information sur les candidats aux départementales et aux régionales de juin. Une confession qui place Gérald Darmanin un peu plus en première ligne, après les révélations de Blast. Le même Darmanin, en poste à Bercy avant de migrer place Beauvau, avait toutes les informations sur cette société sous respiration artificielle depuis 2019. Dans un entretien à Blast, son prédécesseur au Budget éclaire les conditions de passation de ce marché public. Christian Eckert estime que la façon dont le ministre a menti ne lui permet plus de rester au gouvernement.

Dans une partie d’échec, l’espace décide toujours : quand un joueur se retrouve encerclé, sans solutions de repli, la partie est terminée. Si on n’en connaît pas l’épilogue, le ministre de l’Intérieur se retrouve dans l’affaire Adrexo dans une position de plus en plus inconfortable. Le voilà désormais sans voix, et sans arguments.

Après l’audition de son secrétaire général lundi, puis celle mardi après-midi des syndicats d’Adrexo, qui ont ouvert un peu plus les yeux des sénateurs sur les singularités d’une société au fonctionnement baroque, après les révélations publiées par Blast la semaine dernière (jeudi, puis samedi dernier), c’est un nouveau responsable politique qui prend aujourd’hui position dans un dossier qui sent de plus en plus mauvais pour l’actuel locataire de la place Beauvau. Avant de s’y installer pour y préparer cet exploit inédit, Gérald Darmanin est resté jusqu’en juillet 2020 ministre des Comptes publics à Bercy. Là où le dossier de la société Adrexo (et de sa holding Hopps) est l’objet de toutes les attentions du gouvernement, et où il est traité depuis 2019.

A peine posée, cette chronologie toute simple donne un relief particulier aux mensonges avancés par le ministre devant le Parlement. En effet, quelques semaines à peine avant de lancer son appel d’offres taillé sur mesure pour Adrexo (en décembre 2020), le ministre de l’Intérieur était donc avec le ministre de l’Economie celui qui était en charge au gouvernement du sauvetage de cette même société Adrexo… C’est donc le même, une fois la catastrophe actée et constatée en juin, qui a laissé entendre qu’il ne savait rien d’une société qu’il aurait par ailleurs été obligé de choisir au nom d’une certification bidon (celle de l’Arcep, l’autorité de régulation dont la présidente a démonté cet argument foireux, la semaine dernière au Sénat) et des règles de la concurrence qui ont dans cette histoire surtout été à l’évidence bafouées ! Désormais, le voilà lâché par son secrétaire général, le gardien au ministère des procédures et du droit .

Pour Christian Eckert, cette situation inédite sous la Vème République - des élections qui ne répondent pas aux obligations de la loi, un prestataire et un ministre responsables d’un tel fiasco qui mentent délibérément devant le Parlement - ne peut rester décemment sans réponse. En charge du Budget dans les gouvernements Valls et Cazeneuve, fonctions dans lesquelles il a été remplacé après l’élection d’Emmanuel Macron par Gérald Darmanin, l’ancien rapporteur général de la commission des Finances, de l'Économie et du contrôle budgétaire à l’Assemblée nationale (1) explique à Blast pourquoi cet accident industriel est à la fois « un conte » et « un véritable scandale ».

- Blast : Le ministre de l’Intérieur est en France aussi celui des élections. C’est lui qui a lancé en décembre 2020 un appel d’offres pour organiser la distribution des plis électoraux, ce qu’on appelle la propagande électorale, avec à la sortie un vrai problème sur la légitimité de ces scrutins. On a depuis lundi une idée plus précise après l’audition au Sénat du secrétaire général du ministère de l’Intérieur : ce sont au minimum 17 millions de documents qui n’ont pas été distribués pour le seul second tour, soit 6,8 millions pour les élections départementales et 11 millions pour les régionales ! Ça concerne 11 millions de Français. Quelle est votre réaction, face à l'ampleur de ce raté ?

- Christian Eckert : Je dois le dire malheureusement, c'est une première. Des élections, ça fait des années qu'on en organise dans ce pays, et que la propagande est distribuée par et autour d’une organisation parfaitement connue. Ici, comme d’habitude, ce gouvernement externalise ses fonctions. Ce sont des fonctions régaliennes : ça signifie que c'est à l’État de le faire. Vous l'avez rappelé, Gérald Darmanin est ministre chargé des élections. C'est à lui de s’occuper de ça. Finalement, on vient comme toujours nous dire que ça fonctionne mieux avec le privé. Dans cette histoire, on a la démonstration contraire : le privé n'est pas forcément soucieux de l’exercice et de l’importance d'une mission de service public, et pas plus préoccupé par la notion d’intérêt général. Le constat est là.

La couverture du Ciri est extrêmement surprenante

- Blast : Vous avez été ministre mais aussi vice-président du conseil régional de Lorraine, et en charge d'un exécutif local. Vous avez longtemps été maire et vous connaissez bien les règles de passation des marchés publics. On l'a découvert, Adrexo, et sa holding Hopps, est une société mal en point, qui a d’énormes problèmes de financement et qui doit plusieurs dizaines de millions d’euros à l’État - au fisc, à l'Urssaf et aussi de TVA. Comment a-t-elle pu soumissionner et avoir accès à un tel marché ?

- Christian Eckert : Tous les maires et tous les présidents d’exécutif savent que pour soumissionner à un marché public une entreprise doit fournir la preuve qu’elle est à jour de ses cotisations fiscales et sociales. C’est un certificat qui le prouve : si on n’est pas en mesure de le faire, on ne peut pas être candidat, c’est la règle. Il y a néanmoins une bienveillance de l’administration dans un certain nombre de cas. Il est évident que la société Adrexo a bénéficié de la couverture de l’État à travers un de ses services, le Ciri, je crois que vous l'avez évoqué dans vos révélations. Cette couverture n'a rien d'illégal je le précise, mais il est extrêmement surprenant qu’elle ait pu lui bénéficier ici compte-tenu de deux éléments : premièrement, on est face à des dizaines de millions d'euros de retard de paiement, vous l'avez rappelé. Par ailleurs, second élément, c'est la nature du marché. On touche dans cette affaire à l’information et à l’égalité de l'ensemble des électeurs, deux notions essentielles pour l'exercice de la démocratie. Pour revenir à la règle générale, et même si un certain nombre d’exceptions sont possibles par rapport à ces impératifs, on ne peut pas imaginer qu'il y ait une exception dans ce cadre précis.

Des réserves fondamentales

- Blast : Vous venez de le souligner, Adrexo et sa holding Hopps sont placées depuis 2019 sous la protection du Ciri, le comité interministériel de restructuration industrielle. Ce qui lui a permis de ne pas payer ses dettes, plusieurs millions d’euros donc, depuis 2019. Des dettes en quelque sorte neutralisées, qui n’ont pas été recouvrées par les administrations concernées - en temps normal, ce type d’incidents vous envoie directement au tribunal de commerce, et à la casse. Pouvez-vous nous préciser le rôle du Ciri ? De quoi s’agit-il ?

- Christian Eckert : Pour répondre à votre question, le CIRI est un organisme connu, qui n’a rien de secret, même si parfois on a du mal à avoir des informations sur ce qui s'y passe. Il est chargé d'aider et accompagner les entreprises qui passent un moment difficile, par manque de trésorerie ou à cause d’une difficulté liée à un quelconque évènement. Les entreprises, c'est bien sûr l'emploi, et il s'agit de prolonger et préserver leur activité. On parle dans le cas présent de plusieurs dizaines de milliers d'emplois, même si j’ai bien vu que les équivalents temps pleins pour Adrexo ne sont pas forcément à la hauteur de ce qui a été annoncé, mais peu importe. Le Ciri est chargé de faire le nécessaire pour que des délais soient accordés aux entreprises, pour payer les dettes sociales et fiscales. Quand un plan est mis en place, et qu’il est respecté, on peut imaginer que l’administration vous autorise à soumissionner à un marché public, pourquoi pas. C’est ce qu’elle a fait en l’occurrence. Mais les réserves que j’ai évoquées sont fondamentales. On peut accepter qu’une entreprise fragile bénéficie de délais. S’il y a un peu de retard, alors qu’elle doit construire un équipement public qui n’a rien d’urgent, ce n’est pas dramatique. Et même si elle se révèle défaillante, on peut trouver un remplaçant. Mais là, c’est tout autre chose puisqu’il s’agit d’exercer une mission fondamentale de service public. Pardonnez-moi, je me répète, mais on parle de l’information et de l’égalité des citoyens pour une élection !

Des millions d’euros engloutis, pour ne pas dire évaporés

- Blast : Il y a un autre élément qui rend ce marché, celui passé avec le ministère de l’Intérieur, encore plus sensible et important, c’est la durée du contrat...

- Christian Eckert : Oui, c’est exact. Ce marché a en plus été prévu sur une durée de 4 ans, ce qui paraît totalement étonnant. Ce n’est pas un one shot comme disent les Anglais, c’est un marché sur 4 ans et tout le monde sait qu’il y a une élection présidentielle l’année prochaine. C’est un autre point d’étonnement : pourquoi un marché sur une telle durée, sur une mission aussi sensible et essentielle, avec une entreprise dont la fragilité n’est pas un petit passage à vide ? L’historique des déboires de la société Hopps et de ses filiales démontre qu’il y a depuis des années des millions d’euros qui sont engloutis, pour ne pas dire évaporés, dans le fonctionnement et dans ce montage Hopps/Adrexo/Colis privé (autre société du groupe Hopps, ndlr). Tout ça est assez sulfureux.

- Blast : Le Ciri intervient pour des sociétés de plus de 400 salariés, seuil largement dépassé par Adrexo et Hopps, même si des doutes pèsent en effet sur le nombre exact de salariés (1). Son action permet d’éviter une liquidation devant le tribunal de commerce. Son rôle est central dans cette affaire, comme ses liens avec le ministre en charge du Budget – Gérald Darmanin, jusqu’à l’été 2020. Quand Adrexo est placée pour sous protection du Ciri en 2019, il est aux premières loges ! Pouvez-vous nous préciser les liens entre le ministre du Budget et cette cellule, qui était sous votre coresponsabilité quand vous étiez à Bercy ?

- Christian Eckert : Écoutez, la défense, elle est particulièrement surprenante : d’abord on a parlé d’un piratage informatique, ce qui a été démenti ne serait-ce que sur les dates ; deuxièmement, on a parlé de cette autorisation de l’Arcep, qui n’est pas là pour ça, elle l’a confirmé ; troisièmement, le ministre semble dire qu’il n’était pas au courant… On croit rêver ! Gérald Darmanin a été un des ministres importants de Bercy, un ministre à plein temps… En tout cas, de plein exercice. Il était donc forcément informé des activités du Ciri.

Christian Eckert, à Blast : « Le ministre semble dire qu’il n’était pas au courant… On croit rêver ! »

Le Ciri est un service qui dépend du Trésor public, un service qui a évidemment le réflexe et obligation d’informer les ministres de tutelle lorsqu’il y a une affaire d’une certaine importance. Bien sûr lorsqu’il s’agit d’une moyenne entreprise qui a des difficultés, j’allais dire légères, le ministre n’est pas informé, mais les notes qui remontent régulièrement du Ciri vers le ministre signalent tous les problèmes importants. On parle de plus de 10 000 emplois dans ce cas… 10 000, 7 000, je ne sais plus. On parle aussi de plusieurs dizaines de millions d’euros, on ne peut pas imaginer que le ministre ne soit pas informé, au moins par l’intermédiaire de son cabinet. Et s’agissant d’un marché pour une mission dont on a souligné a plusieurs reprises l’importance, il s’agit d’un véritable conte. Enfin, on nous raconte là qu’on se serait fait avoir par manque d’information ! Dans n’importe quel pays démocratique, une telle aventure aurait provoqué le départ du ministre ! Il faut être sérieux... Il y a des ministres dans d’autres pays qui ont été obligés de partir pour avoir utilisé une carte bleue, et avoir acheté un tube de dentifrice.

Christian Eckert, à Blast : « Il s’agit d’un véritable conte (...) Dans n’importe quel pays démocratique, une telle aventure aurait provoqué le départ du ministre ! »

- Blast : La justification des missions du Ciri, c’est donc essayer de sauver des sociétés très mal en point, au nom de la sauvegarde de l’emploi. Est-ce que cet objectif peut justifier qu’un marché comme celui-ci soit donné en priorité à ce type de sociétés, pour que cet argent serve aussi à essayer de la sauver ? Le ministre de l’Intérieur est a priori là pour sécuriser son contrat, les élections et la démocratie. Cette logique-là vous semble-t-elle acceptable ?

- Christian Eckert : Non. Là, on est face à une affaire dans laquelle on brasse beaucoup d’argent, qui n’est pas fait pour ça, vous l’avez dit par ailleurs : l’argent des marchés publics ce n’est pas pour renflouer des entreprises en difficulté ! On pourrait d’ailleurs parler de l’origine de ces difficultés… Il y a beaucoup à dire. L’argent public est fait pour être au service des missions de l’État, et en l’occurrence on ne peut pas dire que ça a été le cas, loin s’en faut. Il s’agit d’un véritable scandale dont on ne parle plus guère aujourd’hui à part vous, mais il y a nécessité d’aller plus loin.

Christian Eckert, à Blast : « Il s'agit d'un véritable scandale (…) Il y a nécessité d'aller plus loin »

J'espère que les commissions d’enquête et missions d’information parlementaires, pas suffisamment informées de ces affaires, vont le faire... Il y a plusieurs personnes, les présidents de commissions des finances et les rapporteurs généraux des deux assemblées, quatre personnes au moins, qui peuvent aller à Bercy et regarder tous les documents, les papiers et toutes les notes qui ont été faites. Ces notes sont classifiées et répertoriées. Moi je les invite, si on a véritablement le souci de l’intérêt général, à pointer ces éléments et à enquêter sur ce qui a été malheureusement une affaire désastreuse.

- Blast : Les dirigeants de cette société, d’Adrexo/Hopps, essaient aujourd’hui de négocier un dédommagement. Ça va sans doute vous intéresser, vous qui avez été comptable de l’argent public dans ce pays : ils espèrent, selon nos informations, obtenir 30 à 35 millions d’euros contre la rupture du contrat, comme une sorte de remerciements pour l’ensemble de leurs exploits... Ça paraît ahurissant, non ?

- Christian Eckert : Écoutez, ça m'inspire presque du dégoût. Quelqu’un qui n’est pas capable d’exercer un contrat aussi important et vient ensuite réclamer de l’argent, parce qu’il a été défaillant, qui vient réclamer un dédit, c’est complètement scandaleux ! Et il faudra éventuellement que les juges s'occupent de cette affaire.

Christian Eckert à Blast : « Ca m'inspire presque du dégoût (...) Quelqu’un qui vient réclamer de l’argent parce qu’il a été défaillant, c’est complètement scandaleux! »

(1) Christian Eckert vient de quitter le Parti socialiste, dont il a été membre pendant de longues années.

(2) Sur ce point particulier, selon les déclarations, on navigue de plus de 21 000 salariés à quelques 6 000 employés réel. Une incertitude due à un recours massif à la sous-traitance et aux emplois précaires, aux sociétés de travail temporaire et à une communication plus qu’occulte de cette galaxie. Pour lever ce doute savamment entretenu, il suffit d’exiger de l’entreprise de publier le nombre de ses fiches de salaires sur un mois précis – celui de juin 2021, par exemple...

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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