Affaire Buzyn, les points sur les i

La mise en examen d’Agnès Buzyn ? Tout le monde en parle avec des avis tranchés… mais personne ne sait de quoi (on parle). A lire le tir groupé des éditorialistes, experts en chef, professionnels de l’éthique de salon et commentateurs au km (de l’actu), la décision de la chambre d’instruction de la Cour de justice de la République (la CJR, compétente pour juger les ministres en exercice) relève d’un scandale d’Etat. Tous ou presque le disent, une limite aurait été franchie : la République des juges a pris le pouvoir et la démocratie est en danger.

Une déferlante. On a beau avoir le cuir tanné, on peut parfois s’étonner face à un tel spectacle, et ce qu’il révèle des élites de ce pays. Depuis l’annonce vendredi dernier de la mise en examen d’Agnès Buzyn pour « mise en danger de la vie d’autrui », ça n’a pas arrêté. Politiques, parlementaires, influenceurs de tout poil, soutiens de la galaxie LRM, journalistes, éditorialistes, ils ont bien donné. Pour voler avec une belle unanimité au secours de l’ex-ministre de la Santé. Car - ils ne l’ont pas accepté - l’actuelle dirigeante de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) devra s’expliquer sur son action, ou son inaction en référence aux propos hallucinants qu’elle a elle-même servi sur un plateau dans un entretien au Monde en mars 2020, dans le cadre de la gestion de la crise du covid - elle démissionnera ensuite du gouvernement pour s’engager dans la campagne municipale de Paris, après le crash de la comète Griveaux.

Quoi qu’ils en pensent, Mme Buzyn sera donc jugée, selon un calendrier qui reste à établir - pas avant la présidentielle d’avril 2022, c’est une certitude. Et elle ne sera pas la seule : Olivier Véran, son successeur, devrait suivre. Un scandale ?

L’agenda caché des juges, fantasme de classe

« Menace », « épée de Damoclès », « entrave », « paralysie »… Pour un peu, le lexique tout entier y passait. Diantre. Mais… au fait, de quoi parle-t-on au juste ? Ou plus exactement de quoi parlent-elles ces grandes voix empressées de protéger de toute leur influence le pouvoir – les mêmes qui, pour une partie d’entre elles, ne trouvent jamais assez rigoureuses les peines appliquées par la justice au petit peuple ? La mise en examen de vendredi traduit-elle un procès politique fait au pouvoir par les juges uniquement par principe, comme elles l’affirment ? Les magistrats pointés du doigt, qui ont estimé que Mme Buzyn méritait cette mesure, ne l’ont-ils fait que sur le coin d’une table, celle d’une réunion semi-clandestine et pleinement partisane dans l’arrière-salle d’un café, sans aucune base factuelle et juste par idéologie ? N’y a-t-il derrière cette décision aucune histoire, aucun nom, aucun élément, aucun fait ?

Ils l’affirment tous : du JDD au Monde, en passant par Le Figaro, sur tous les plateaux de télé ou de radio, devant tous les micros tendus, il n’en manque pas un. Jusqu’à l’inénarrable BHL en tête de proue : l’homme qui demande à la justice de censurer Blast (décision la semaine prochaine…) n’a pas manqué pareille occasion pour nous infliger une énième leçon d’une morale à bon compte, qui s’arrête aux siens – quand par exemple il fait sur-financer son dernier film (ce qui en tient lieu, plutôt) par l’argent public, alors que celui-ci manque cruellement au soutien de la création dans ce pays. Avec toujours la même antienne : l’agenda secret des juges. Celui-ci – ce fameux agenda qu’on ressort et agite dès qu’un important se prend les pieds dans les fils de la justice - serait donc calé sur l’agenda politique : celui des élections pour être clair, et ici pour tenter par tous les moyens, les plus vils, de barrer la route de la réélection à Emmanuel Macron - c’est ce qu’ils écrivent.

Justice oui, mais pour maintenir la hiérarchie sociale

On connait ce procès, trop bien, et cette obsession chez tous ceux pour qui la justice doit être renvoyée à la niche, et à ce qu’ils considèrent être sa tâche : juger et condamner la plèbe. Justice oui, mais pour maintenir la hiérarchie sociale.

Chacun à sa place, s’il-vous-plait.

Références responsables

Comme souvent, le pompon a été décroché par le JDD. Le Journal du Dimanche, propriété de l’héritier Lagardère - de moins en moins chez lui, depuis que Bolloré a mis un pied dans ses affaires en souffrance - a sorti du formol un grand témoin.

Il n’en fallait pas moins pour soutenir cette œuvre de salubrité publique. Ce grand homme est un ancien ministre socialiste : le nom de Claude Evin, c’est de lui qu’il s’agit, nous renvoie à une période ancienne, pas la plus glorieuse de l’histoire du socialisme français. Celle d’une mitterrandie déjà à bout de souffle, qui sombre dans les affaires.

Saisissant la perche du JDD en toute décontraction, celui que la même CJR (depuis réformée) avait mis en examen quand il était en charge du même maroquin de la Santé dans le gouvernement Fabius est venu expliquer combien tout cela (l’affaire Buzyn) était scandaleux. « Instrumentalisation politique de la justice », dénonce l’avocat Claude Evin (son métier d’aujourd’hui), en prenant justement comme étalon maître le précédent de l’affaire du sang contaminé, dans laquelle le pouvoir de l’époque (Claude Evin, mais aussi Laurent Fabius et Georgina Dufoix) était passé entre les gouttes.

C’est assez spectaculaire, si on y réfléchit : on s’appuie sur cette « jurisprudence » – une honte pour le fonctionnement de nos institutions, avec pour apothéose le légendaire « responsable mais pas coupable » lancé en 1991 par la ministre Georgina Dufoix, alors en charge de la Santé - pour expliquer ce que doit être la justice. Pas à dire, les adversaires des magistrats, comment les appeler autrement, ont de superbes références.

Autre argument de poids, mouliné à grande vapeur : cette décision de poursuivre l’ex-membre du gouvernement reposerait sur une lecture rétroactive des faits. Elle aurait été prise à la lumière des connaissances d’aujourd’hui pour juger des décisions prises à un moment où on ne savait pas grand chose – au début de la pandémie. Ce qui présuppose que la politique du gouvernement dans son ensemble serait visée par ces salauds de juges, à travers cette mise en examen.

C’est formidable, le sens de l’invention… On va vous faire une petite confidence : en réalité, c’est une info Blast, ça reste entre nous, ils parlent d’un sujet dont ils ne savent rien. Oui, oui… Pour une raison simple : ils n’ont pas eu accès aux éléments qui aboutissent à la décision d’aujourd’hui, et annoncent la très probable mise en examen d’Olivier Véran, qui a pris le relais d’Agnès Buzyn. D’ailleurs, il faut leur rendre gloire, les plus honnêtes d’entre eux le reconnaissent : ils ont échoué à se procurer le dossier instruit par la chambre d’accusation de la CJR - ce qui ne les empêche pas d’avoir mené la charge, on n’est pas à une contradiction près…

La technique de l’épouvantail

Et les moins honnêtes (tous les autres) ont encore utilisé un artifice aussi efficace que perfide. En effet, ils ont mis une fois de plus en avant le très fantasque Me Fabrice Di Vizio, qui adore faire parler de lui – ce qui nourrit son petit business. En agitant pareil épouvantail, en lui attribuant ce tour de force, on achève de décrédibiliser l’opération. Celle-ci se résume alors, les commentateurs qui savent sans savoir le martèlent, aux actions collectives et aux procédures low-cost de Me Di Vizio, une américanisation forcément délétère de la justice française. C’est faux, mais peu importe : le procédé, malhonnête, régulièrement utilisé, et qui relève pour un journaliste d’une faute grave, est particulièrement efficace quand il s’agit de soutenir une seule chose : le pouvoir et ceux qui le détiennent. Par principe, par réflexe, par intérêt.

Parfaitement factuel

Alors, quels sont-ils ces moyens évoqués pour mettre Mme Buzyn en examen pour « mise en danger de la vie d’autrui », et derrière elle tout un petit monde dans l’embarras ? Et qui sont donc ces magistrats rouges, militants chevronnés qui se cachent à la CJR pour mener leur sombre besogne ?

Pour répondre à ces questions, comprendre et se faire une idée, Blast a été à la source. La bonne, pas celle qu’on invente ou fantasme : Denis Robert revient dans un entretien sur cette actualité brûlante, avec quelqu’un qui sait de quoi il parle, cette fois.

Ce dossier, son invité le connaît sur le bout des doigts puisque c’est son action qui a provoqué l’annonce qui a froissé la macronie et le cortège de ses soutiens, dénoncée par la presse unanime.

La discussion s’engage à bâtons rompus avec l’avocat Bertrand Mertz – un nom que les lecteurs de Blast connaissent puisque le pénaliste a signé plusieurs tribunes sur divers sujets dans ces mêmes colonnes. Me Mertz dévoile les éléments parfaitement factuels qui ont justifié aux yeux de la justice les poursuites engagées. Loin des fantasmes et des délires de la meute.


Crédits photo/illustration en haut de page :
Paris, le 10 septembre 2021, arrivée de l'ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn à la Cour de justice de la République (CJR). (c) Lucas Barioulet / AFP.

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analysent, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)