Bitter Lake, le chef d’oeuvre méconnu qui annonçait la débâcle américaine en Afghanistan

En 2015, quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo, la BBC diffusait le film documentaire Bitter Lake, une oeuvre magistrale et sidérante décryptant les rouages historiques et politiques qui ont conduit l’Afghanistan vers les Talibans et l’apparition de l’Etat Islamique. Derrière cette histoire omniprésente dans l’actualité mais pourtant si mal racontée à la télévision ou au cinéma, c’est toute celle de l’Occident, d’Est en Ouest, qui est illustrée, dans un récit dénudant l’arrogance et l’ignorance des plus grandes nations du XXème siècle. Inédit en France, ce neuvième film du documentariste Adam Curtis -aussi célèbre outre-Manche qu’inconnu chez nous, hormis d’une poignée d’admirateurs- est une oeuvre décisive et marquante pour la compréhension des évènements ayant parcouru l’Afghanistan de l’après guerre à aujourd’hui. Un film vertigineux, aux images entêtantes et inédites, qui restent comme un songe moderne, tragique et godardien.

De plus en plus, nous vivons dans un monde où plus rien ne fait sens.

Les événements vont et viennent telles des vagues de fièvre nous laissant dans l’incertitude.

Ceux au pouvoir inventent des histoires pour nous aider à donner un sens à la complexité de la réalité.

Mais ces histoires sont de moins en moins convaincantes et creuses.

Ce film explique pourquoi ces histoires ont cessé d'avoir un sens.

Et comment ceci à conduit l'Occident à devenir une puissance dangereuse et destructrice.

L'histoire est racontée à travers le prisme d'un pays au centre du monde : l'Afghanistan.

Ainsi commence Bitter Lake, neuvième film d’Adam Curtis, diffusé sur la BBC en 2015. Un puissant récit de 2h15 qui à travers l’histoire de l’Afghanistan, raconte celle du monde au XXème et début du XXIème siècle. Ce récit c’est le notre, celui de l’Occident, de son ignorance, de son arrogance aussi, de ses mensonges, de ses illusions et de son hypocrisie.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Alors que le pays fait un retour fracassant dans l’actualité, Bitter Lake tient du film prémonitoire. S’il s’arrête il y a six ans, laissant un inévitable trou qu’on aimerait voir combler, ce qu’il illustre demeure le plus grand éclairage jamais conçu en images à son sujet. Non seulement parce qu’il revient en détails sur l’histoire d’un pays dont nous ne connaissons pour la plupart que des bribes , mais surtout parce qu’il le fait à la façon d’un immense film de montage.  Passionnant, riche, épique, les images comme la pensée prennent dans ce film des chemins de traverse, tissent une toile vertigineuse pour illustrer avec éloquence un point de vue éclairant et cinglant sur les rouages du pouvoir, leurs origines et leurs conséquences.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Un leitmotiv dans la filmographie d’Adam Curtis, qui ne cesse depuis les années 1990 de fouiller dans les tiroirs de l’Histoire les trajectoires, appétits et mécanismes qui conduisent les peuples à leur perte. Ceux de Bitter Lake sont inspirés de Solaris, le film de science fiction d’Andrei Tarkovsky que le documentariste cite, et montre, dans l’incroyable ouverture du film : au son du morceau “Come Down to Us” de Burial, s’enchaine un concert hallucinant d’images autour de l’Afghanistan. Un songe ultra réaliste en guise d'intro programmatrice qui plante le décor. L'idée selon Curtis c'est d'annoncer à travers les images de Solaris que l’Afghanistan n’est que le lieu hanté et révélateur par la même occasion d’un Occident qui s’est embourbé dans des idéaux déclinants et les intérêts d’une géopolitique aux effets contradictoires. Participant largement ainsi à fabriquer la situation dans laquelle il est depuis des décennies.

Little America

Le film démarre en 1946, tirant deux fils de l’Histoire qui auront une influence décisive sur le reste du monde et l’Afghanistan jusqu’à nos jours. D’un côté l’histoire de ces ingénieurs américains débarqués à Helmand (province du sud ouest de l’Afghanistan où coule le fleuve du même nom), et venus pour apporter leur aide à la construction d’un vaste complexe de canaux, de barrages, de routes, visant à édifier les piliers d’une société moderne voulue alors par le roi Mohammad Zaher Shah (tentant alors d’imiter ce que Roosevelt avait fait pour l’Amérique dans les années 1930). De l’autre, celle de ce même président américain, et de sa rencontre, sur les Lacs Amers (les Great Bitter Lake en Egypte) le 14 février 1945 avec le roi saoudien Abdelaziz ben Abderrahman. Rencontre qui signe l’acte fondateur du pacte “pétrole contre protection”, où les Etats Unis s’engagèrent à assurer la sécurité du régime wahhabite des Saoud en échange d’or noir.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Premières déconvenues... À peine la construction de l’immense barrage d’Helmand terminée, les ingénieurs américains, réunis avec leur famille dans un village baptisé Little America, découvrent les effets pervers de  leurs travaux : en faisant monter le niveau de l’eau, ils produisent un important apport de sel qui fait émerger des terres d’immenses champs de pavot à opium... Mais comme le rappelle Curtis, ce projet de barrage reste central, à la fois pour les américains qui y voit malgré tout un rempart contre l’influence grandissante de l’URSS sur le monde arabe, et pour le gouvernement Afghan qui s’en sert pour faire jouer les pays les uns contre les autres.

On assiste ainsi aux débuts de l’ingérence occidentale dans un territoire profondément divisé et corrompu. Un territoire où le marché de la drogue deviendra  aussi une gigantesque ressource économique, et le puissant accélérateur d’une guerre civile dans laquelle viendront s’embourber les forces occidentales. À cette société fragmentée, pleine de tribus ennemies, se juxtapose l’engagement fatal de Roosevelt qui, en promettant de ne jamais interférer dans la religion des saoudiens, laisse se propager le wahhabisme (branche saoudienne du salafisme), dans sa forme la plus pure, radicale et rétrograde. Les milliards de dollars du monde occidental, promis au soutien d’une modernité galopante qui aurait dû s’imposer partout, a ainsi entretenu son contraire et les forces qui le haïssent, autrement dit les Talibans - et par ramifications Oussama Ben Laden et l’Etat Islamique.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

London Kabul

Adam Curtis qui se défend d’être un auteur, déconstruit avec génie l’ensemble des mécanismes politiques, économiques, militaires, sociaux, culturels, religieux, qui ont fait de l’Afghanistan ce qu’il est devenu. Remontant très loin dans le passé du pays, rappelant les batailles que sa population mena notamment contre l’armée britannique au 19ème siècle, en particulier la défaite de Maiwand - dont les fantômes resurgiront un siècle plus tard.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Britannique, il revient en détails sur les liens que son pays a noués avec la région. Il rappelle ainsi comment, au début des années 1980, alors que l’explosion du prix du pétrole a créé un chaos économique à l’Ouest, la droite qui arrive au pouvoir en Angleterre avec Thatcher, va imposer un modèle économique qui décimera  progressivement l’industrie nationale, à l’exception de l'industrie militaire. L'Angleterre signe dès les années 70 toujours plus de contrats avec les saoudiens, débouchant sur le deal de Al-Yamamah en 1985 (début d’une série de contrats mirobolants de vente d’armes et d’avions), qui fût présenté comme un triomphe de l’ingéniosité britannique, alors qu’il cachait d’évidents pots de vin. 

Curtis insiste sur le cynisme des politiques libérales de Thatcher mais aussi de Reagan qui par une dérégularisation outrancière n'ont réussi qu'à entretenir à coups de milliards fictifs un idéal de vie individualiste, sans perspective autre que la plus value du soi (question que Curtis a notamment abordé dans l’incroyable The Century of the Self). Le réalisateur va plus loin encore en soulignant comment les pétrodollars saoudiens ont redonné le pouvoir aux banques, délestées à nouveau de tout contrôle politique...

Bitter Lake, Adam Curtis (2015)
(c) BBC

Power, corruption and lies

Ce portrait d’un système économique en roue libre soutenu par des utopies déclinantes entretenant malgré elles le chaos afghan pourrait avoir de quoi, sur le papier, tenir de la caricature. Mais la question du pouvoir et ses systèmes est un long serpent de mer que Curtis traque d’un film à l’autre à renfort de démonstrations troublantes.

Les conflits qui, par le passé, étaient considérés comme des luttes politiques, ont été redéfinis [sous l’impulsion de Reagan]. Ils sont devenus des batailles contre des forces sombres et démoniaques menaçant des innocents, et notre rôle à nous, les bonnes âmes de l’Ouest, était d’intervenir pour sauver les innocents.

Ainsi Curtis dépeint-il le président américain. Et le journaliste d’illustrer les liens militaires et économiques liant l’Afghanistan aux Etats Unis, des années 1980 à la guerre du Koweit en passant par la traque de Ben Laden et la tentative du pays d’installer un régime démocratique après son invasion en 2001. Une fable qui s’est retournée contre l’Amérique. En voulant contrecarrer d’abord le communisme, puis défendre son allié saoudien, et expurger le monde libre de la menace islamiste des talibans ou de l’Etat Islamique, les Etats Unis n’ont pas vu que l’argent et les armes qu’ils donnaient aux rebelles afghans finissaient par se retourner contre eux et alimenter la colère anti-occidentale de toute une partie du monde arabe. Ils n'ont pas compris que ces moyens nourrissaient le fondamentalisme anti-américain, qu’ils entretenaient les rivalités claniques au sein d’une guerre civile ancestrale, et que jamais le pays ne pourrait y planter les semences d’une authentique démocratie, quand ceux prenant le pouvoir avec l’adoubement des américains (le régime de Karzai, gangréné jusqu’à l’os), étaient les mêmes chefs de guerre corrompus et violents qui régnaient sur le pays depuis des générations avant l’arrivée des talibans.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

De tous les côtés l’Amérique s’est retrouvée en tenaille, usurpée, piégée. Les moyens mis pour défendre ses alliés saoudiens comme ses intérêts économiques ou ses grands projets politiques étaient anéantis par une réalité multi-dimensionnelle à laquelle ni l’Amérique de Regan, Clinton, Bush, Obama ou Trump ne pouvait rien comprendre.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.

L’impossible champ contre champ

L’exercice pourrait avoir l’air d’une attaque visant l’impérialisme occidental et américain en particulier, mais sa force est aussi d’y inclure l’histoire soviétique, et de montrer comment tous ont échoué ; comment tous, soit par la diffusion de leurs idées, soit en essayant d’importer leur modèle et de s’accaparer les ressources énergétiques décisives à son développement, se sont cassés les dents sur les réalités et les différents acteurs en puissance.

Et Curtis de rappeler, en images, qu’en pleine crise économique durant les années 1970, des étudiants européens, encore hippies, partaient pour l’Afghanistan comme si le pays était une terre promise, épargnée de la corruption gangrénant l’Ouest et l’Est... Un autre leurre naïf, tragique à l’ironie fatale qui souligne l’ignorance de toute une génération. Avec son envers : des étudiants afghans, envoyés dans les facultés américaines durant les années 1960 afin d’aider au projet de modernisation...qui reviennent avec des idées radicales inspirées par les étudiants américains de gauche mixées à des  fragments d’idéaux marxistes trouvés dans des livres russes mal traduits.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

L’Afghanistan, c'est aussi une grande histoire de malentendu, le récit d’un dialogue impossible, d'un regard étranger qui n’arrive pas dans un monde décharné. Le film multiplie les plans d’Afghans, des hommes, des femmes, des enfants, des soldats, des rebelles, des civils, dont le regard perce la caméra en silence comme pour sonder à travers elle ce que nous sommes, celui qui regarde. Rarement de tels regards caméra n’ont semblé dire quelque chose, être le reflet étrange de tout ce que l’Occident est venu semer, avec notre approbation - puisque nous voulions bien croire, même en militant contre la guerre, qu’importer nos valeurs en Afghanistan c’était transporter cette mythologie du monde libre que chacun a adopté.


Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.

Certains de ces moments donnent le vertige. Laissés souvent sans commentaire, pris dans les replis d’un cut up sidérant, ils évoquent les mots de ce journaliste soviétique, Artyom Borovik (mort dans des circonstances suspectes en 2000 après la parution d’articles sur Poutine), commentant alors la présence de son pays en Afghanistan :

Nous pensions civiliser un pays arriéré en l'exposant à la télévision, aux bombardiers modernes, aux écoles, aux derniers modèles de chars, aux livres, à l'artillerie à longue portée, aux journaux, à l'aide économique, aux AK-K7. Mais nous nous sommes rarement arrêtés pour penser à l'influence que l'Afghanistan aurait sur nous, malgré les centaines de soldats, de diplomates, de journalistes et de conseillers politiques soviétiques qui y sont passés. Ils ont été jetés dans un pays où les pots-de-vin, la corruption, le profit et la drogue n'étaient pas moins courants que les longues files d'attente dans les magasins soviétiques. Ces maladies peuvent être bien plus infectieuses et dangereuses que l'hépatite, en particulier lorsqu'elles atteignent des proportions épidémiques.

Muhammad chez les soviets

Comme l’illustre Curtis, même la révolution afghane de 1978, qui espérait solutionner tous les problèmes de propriété qui divisaient la société en redistribuant les terres à la population, n’a fait que planter les germes d’un conflit amer et durable. Alors que les terres étaient partagées, les familles s’accusèrent entre elles de voler les meilleures parcelles. Toutes sortes de rivalités et de conflits se répandirent alors au sein de la société rurale afghane. Des rivalités qui ligueront les tribus les unes contre les autres, pendant qu’à Kaboul, les révolutionnaires aussi se divisèrent. C’est sur ce terreau inflammable que l’URSS, effrayée par le fiasco de son modèle en Afghanistan, débarque en force à l’aéroport de Kaboul en 1979. Et que démarre une guerre sur laquelle les américains vont se greffer en complexifiant davantage une situation géopolitique déjà dense et explosive.

 Comme le rappelle le journaliste : “L’URSS voyait l’Afghanistan comme le dernier endroit où faire exister sa vision d’un système auquel plus personne ne croyait.” Mais au même moment, les rebelles, armés par les américains et les saoudiens, intensifièrent leurs attaques et s’en prirent aux soviétiques avec une cruauté et violence inouïe. En réponse, les russes ont contre attaqué, allant jusqu’à bombarder des villages entier de civils. Toute idée de changer le pays commença à s’évaporer. En partant, les russes laisseront l’Afghanistan dans une débâcle totale, en proie à une guerre civile intense, où les rebelles, devenus trafiquants d’héroïne pour palier au retrait des capitaux américains, se transformeront en seigneurs de guerre sanguinaires. Ainsi les champs d’opium d’Helmand devinrent le centre d’un business gigantesque, irrigués par les canaux bâtis cinquante ans auparavant par le gouvernement américain. C’est dans ce chaos qu'apparaissent les talibans (ainsi que Ben Laden). Le film relie ainsi des puissances a priori antagonistes pour mieux questionner la place de l’Ouest, et de l’Est, en Afghanistan.

Duchamp contre les talibans

“Les américains n’avaient pas seulement envahit l’Afghanistan pour trouver qui était derrière les attaques du 11 septembre, mais aussi transformer le pays en une démocratie moderne”, rappelle Curtis. ”C’était un vaste plan dont la logique était simple : si le peuple innocent d’Afghanistan pouvait être libéré des forces du mal qui le terrorisait, alors il deviendrait peuplé d’individus libres, et une démocratie, comme à l’Ouest, pourrait naitre naturellement. Des milliers de personnes, soldats, journalistes, experts, ont ainsi traversé le pays pour tenter d’en faire une nouvelle société. Mais peu d'entre eux se sont demandés si ce qui était arrivé aux Russes vingt ans auparavant pouvait aussi leur arriver.

Etrangement, l'Afghanistan nous a révélé la vacuité et l'hypocrisie de nombre de nos croyances

 Ainsi les américains présumaient que les afghans les aideraient dans leur combat contre les talibans, alors qu’ils alimentaient les rancoeurs d’une guerre civile et dilapidaient une manne d’argent extravagante. Curtis souligne notamment que l’injection massive de dollars en Afghanistan durant ces deux dernières décennies a généré une fuite colossale vers Dubaï (jusqu’à dix millions par jour), où les responsables investissent dans l’immobilier de luxe. L’argent n’aura cessé d’être détourné au profit de ceux qui ont régné avec violence sur le pays, comme si ceux-ci avait pris le modèle qu’on leur vendait au pied de la lettre, poussant à l’extrême ses effets pervers, et révélant ainsi sa vraie nature.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Le film montre également quelques spectaculaires fossés culturels, et égratigne avec éloquence les erreurs d’appréciation des forces américaines et britanniques dans leurs volonté de greffer le kit de la pensée occidentale sur les afghans. C’est ainsi les femmes - ironiquement initiées à l’indépendance par les soviétiques-, qui se voient désormais données des cours d’art conceptuel, où on leur explique, avec sérieux, en quoi l’urinoir de Marcel Duchamp est révolutionnaire. Malaise dans la salle, où devant une jeune professeure d’histoire de l’art britannique, des afghanes observent l’oeuvre en question d’un regard à la fois circonspect et discrètement effaré.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Sommeil obscur

Film de montage vertigineux, Bitter Lake est construit à partir de centaines d’heures récoltées à divers endroits par Curtis. Des images souvent inconnues, inédites, qui plongent dans la réalité afghane comme par hasard ou par effraction. Si Curtis se dit “journaliste télévisuel” (une manière aussi toute britannique de ne pas se tromper de classe), et si ses films peuvent, pour les plus anciens, adopter des standards parfois quelque peu balisés, ils ont fini par trouver leur propre style, et Bitter Lake est peut-être l’un des plus impressionnant. Tout en étant didactique dans son exposé des faits historiques, et orienté dans son sous-texte critique, le film bifurque constamment pour laisser ses images, comme en suspension, trouvées, abandonnées, faire l’essentiel. Des situations en apparence anodines et déconnectées du commentaire immédiat lui donnent ainsi une autre dimension quasi onirique, parfois en musique, Curtis n’hésitant pas à ponctuer ses films de scènes de danse qui font basculer le sujet dans une forme d’abstraction insolite mais saisissante. Comme d’autres films du réalisateur (les plus récents HyperNormalisation ou Can’t Get You Out of my Head), Bitter Lake tient par moment du songe numérique, telles ces nuits où à la lumière des écrans connectés l’on connecte le monde d’un clic à l’autre.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Les images 8mm côtoient ainsi les vidéos tournées au téléphone ou à l’épaule des militaires, et si certaines ont l’air du simple habillage ou de l’illustration littérale, Curtis tresse toujours une connexion par le coeur même de son matériau. Il y a chez lui une croyance dans la force des images, dans leur poétique, dans ce qu’elles expriment par elles-mêmes et l’agencement libre qu’elles suggèrent.

À l’heure où l’Afghanistan revient au centre de l’actualité, dans une nouvelle forme de récit brûlant que l’on annonce déjà comme la première défaite historique de Joe Biden, Bitter Lake éclaire mieux qu’aucun autre l’engrenage qui a conduit le pays où il est aujourd’hui. Il est l’oeuvre la plus étrange, troublante, passionnante, jamais conçue sur cette terre devenue un cauchemar de la modernité. Là où s’échouent les mensonges et contradictions d’un Occident qui a perdu le sens de ses utopies.

Bitter Lake, Adam Curtis, 2015.
(c) BBC

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) BBC

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