Entretien Cedric Herrou : opposer la fraternité à la haine

Après quatre années de procédures, Cédric Herrou a enfin été relaxé en mars 2021 au nom du principe de fraternité. Depuis 2016, il a été attaqué plusieurs fois en justice pour avoir hébergé des migrants et aidé certains à franchir la frontière franco-italienne. Dans ce long entretien, tourné chez lui dans la vallée de la Roya, dont Blast vous propose quelques extraits il revient sur les épreuves qu’il a traversées, les combats qu’il a gagnés, le regard qu’il pose sur notre société, la gauche française, la montée de la haine, et du repli identitaire, la citoyenneté, la nécessité de refaire société sur des valeurs communes : la lutte contre l’exclusion, la solidarité… mais aussi la joie, le vivre ensemble.

Il est beaucoup plus facile de fédérer par la peur que par la fraternité

Cédric Herrou raconte les activités de sa structure : Emmaüs Roya, créée en 2019, seule communauté Emmaüs à vivre de l’activité agricole et qui accueille des personnes exclues et dans la précarité, de façon inconditionnelle.

Un témoignage sans filtre d’un homme qui est devenu une figure de la désobéissance civile et se bat chaque jour pour faire entendre la voix de celles et ceux que l’on n’écoute pas, exilé.es par nécessité, exclu.es de la société.

Est ce que je suis un contre pouvoir ? Oui je pense

Depuis 2011, Cédric Herrou vient en aide aux migrant.es dans la vallée de la Roya, les prend en voiture, les aide à monter dans les trains puis les héberge à partir de 2015. Arrêté pour la première fois en août 2016, il a fait depuis l'objet d’un véritable acharnement judiciaire pour son action.

En août 2017, l’agriculteur est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour avoir transporté près de 200 migrant.es, principalement des Erythréens et des Soudanais, de la frontière italienne jusqu’à chez lui et organisé un camp d’accueil.

Le 11 mars 2020, Cedric Herrou arrive à la cour de Justice de Lyon pour son procès appel pour avoir aider des migrants africains à traverser la frontière italienne.
Philippe Desmazes via AFP

Il saisit alors le Conseil Constitutionnel avec d’autres personnalités et associations : leur requête attaque le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile qui punit de cinq ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende « le fait d’aider directement ou indirectement un étranger à entrer, circuler ou séjourner irrégulièrement en France ».

L’agriculteur obtient alors une première victoire en juillet 2018. Le Conseil censure partiellement le « délit de solidarité » et consacre la valeur constitutionnelle du « principe de fraternité ».

“La démocratie c’est le respect des minorités, c’est le respect des contre pouvoirs et de décider de dire qu’on incrimine des gens parce qu’ils sont un contre pouvoir - des gens qui sont actifs dans un cadre humanitaire mais qui défendent un idéal politique... Ce sont des gens qui ont envie que leur cadre humanitaire cesse, c’est qu’on a envie de faire changer les choses d’ordre politique pour arrêter le cadre humanitaire”.(...) “Il faut arrêter l’action humanitaire, on ne peut pas passer notre temps à donner à manger à des gens sous prétexte que l’Etat discrimine certaines personnes. On ne peut pas continuer à héberger, cacher des gens parce que l’Etat les poursuit du fait de leurs origines…”

“Je défends des gens qu’on n’écoute pas, les personnes issues de l’immigration c’est des personnes qui voteront jamais parce qu’elles n’ont pas de droit de vote, ce sont des personnes qui ne sont pas entendues. Ça devient l’ennemi public n°1, on ne les connaît pas, on ne les entend pas. J’essaie d’incarner ce mouvement là, ce flux, j’essaie de porter la voix de ces gens qui partent de chez eux par nécessité. On ne peut pas reprocher à des personnes de quitter leur pays pour vivre mieux”.

Cédric Herrou regrette aujourd’hui le manque de courage politique qui a pourtant existé à l’époque pour défendre celles et ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Il dénonce la crise de la sensibilité actuelle qui en vient à faire oublier des valeurs basiques “que l’on apprend à l’école” d’entraide, la morale tout simplement.

“Le débat politique s’est acharné autour des personnes qu’on ne connaissait pas pour fédérer autour de la peur. (...) Il est beaucoup plus facile de fédérer par la peur qu’autour d’une intelligence collective, de l’amour, de la compassion, de la fraternité. L’ambiance politique s’est servi de la migration pour fédérer autour d'eux.”

Pour Cédric Herrou, ce repli identitaire est symptomatique d’une société qui va mal, d’une société en perte de sens et de repères. Son combat, il le mène contre l'indifférence et les mensonges de la classe politique en général.

Il reproche aujourd’hui à la gauche de ne pas avoir défendu son combat contre l’exclusion, de ne plus être capable de se battre pour un idéal et d’être déconnectée de la société et de ses souffrances.

“La gestion politique de l’immigration reflète nos sociétés sur l'exclusion en général (...) défendre les personnes en migration c’est défendre aussi un statut social des personnes précarisées. Nous, Emmaüs Roya, on a un accueil inconditionnel, les gens nous choisissent, tant qu’on a des places, on prend. L’exclusion est incarnée par la migration”.

Créée en juillet 2019 par Cédric Herrou et Marion Gachet, l’association Emmaüs Roya accueillent de façon inconditionnelle toute personne dans le besoin. Elle est la première communauté Emmaüs à vivre de l’activité agricole. Les compagnons et compagnonnes y sont hébergés, nourris, et participent aux activités de la ferme. Les revenus générés permettent de faire vivre l’association. La structure est implantée sur la propriété de Cédric Herrou, chez lui.

“On plante des patates et des tomates, on vit quoi. Beaucoup de gens d’associations me disent : mais Cédric qu’est ce qu’on pourrait faire pour que les choses changent, pour gagner une bataille? Mais la bataille, on ne la gagne pas. Moi je suis paysan, on se bat tous les jours contre les éléments, contres les mauvaises herbes (....) Ce n’est pas qu’on se bat contre, on se bat avec, on essaie d’adoucir les problématiques, pour arrondir les crêtes. Et gagner, on gagnera jamais, c’est une évidence. Il ne faut pas lutter pour vouloir gagner mais lutter pour vivre heureux et vivre heureux ensemble. Tu ne peux pas vivre heureux seul. La liberté se partage.

Moi je parle de politique de vie : qu’est ce que tu fais quand tu te lèves le matin ? C’est être en accord avec une morale, avec des fondamentaux. Et se dire : qu’est ce que je produis ? Est-ce que ça respecte mon environnement, est-ce que ça respecte les gens ?.

Qu’est ce que je consomme ? Qui je met en péril en consommant telle ou telle chose ? Qu’est ce que je soutiens avec mon argent ? (...) Il faut politiser notre vie de tous les jours.

Pour l'agriculteur, résister consiste simplement à assumer des fondamentaux que l’on a au fond de soi. Il le dit “je ne résiste pas, je vis”.

Il évoque l'incroyable dynamique créée dans la vallée de la Roya, petit territoire français jusqu’alors inconnu et l’impact qu’a eu la médiatisation de son combat, en France et à l’international.

On n’avait pas d’autres choix que de rendre visible notre action parce que sinon j’aurais fini en prison et on aurait perdu cette petite bataille et la petite bataille on l’a gagnée, on a réussi à donner accès aux droits, à permettre à des mineurs isolés d'être pris en charge…

Sur la situation politique actuelle, il pose un regard dur et se dit certain que le Rassemblement National arrivera un jour au pouvoir notamment du fait de sa médiatisation à outrance : “On essaiera de continuer à faire ce qu’on fait si jamais ça passe mais je préfère que ça passe maintenant plutôt que trop tard, quand je suis encore en forme plutôt que quand j’aurais 70 ans.”

La démocratie doit représenter les actions des associations, une gauche désolidarisée des actions citoyennes, ce n’est pas la gauche, la gauche c’est la défense des conditions humaines. Je crois que la gauche est décalée, la politique est devenue un métier, quand on défend des idées, on vit ses idées. Mais la gauche est prête à faire des compromis sur leurs idées pour être élue (...) Il ne faut pas vouloir gagner à tout prix, défendre des idées à tout prix ça oui, mais faire des concessions pour être au pouvoir ce n’est pas possible, et à force de faire des concessions, on perd la notion de base de ce que c’est que de défendre des valeurs de gauche.

La suite pour Cédric Herrou ? Il a plusieurs projets mais ne veut pas savoir à quoi sa vie ressemblera à long terme et veut simplement se laisser porter par le flot de la vie.

“Profiter du jour présent c’est ça aussi, essayer d'être assez heureux pour pouvoir être assez intelligent. L’intelligence ne peut pas se vivre s’il y a trop de rancœur, s’il y a trop de haine. Elle se vit forcément avec l’amour de sa propre vie. (...) La liberté peut naître par une intelligence que tu arrives à créer par un bien être, il faut aller là dedans, ne pas se poser trop de questions vivre avec sa vie de tous les jours et essayer de se forcer à être un peu heureux même si c’est difficile”

“Qu’est ce qui me donne espoir ? Les plantes qui poussent et la bière”.

Pour aller plus loin :

Le livre de Cédric Herrou “Change ton monde” 

Entretien filmé de Paloma Moritz et Caroline Delboy

Crédits photo/illustration en haut de page :
8 novembre 2016, Breil-sur-Roya , Cedric Herrou avec un migrant érythréen qu'il héberge dans sa ferme. Hans Lucas et Steven Wassenaar via AFP.

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