Infernet / Marina Joyce : La kidnappée du spectacle

Une fois qu’on a dit d’un Youtubeur qu’il n’allait pas bien, on n’a rien dit. Et c’est précisément ce qu’on n’a pas cessé de dire de Marina Joyce : qu’elle n’allait pas bien. Qu’elle était folle. Que c’était une droguée. Mieux, on a dit qu’elle était battue, séquestrée, qu’on la forçait à faire ses vidéos, qu’elle avait peut-être même été enlevée par Daesch qui l’utiliserait à des fins terroristes. Et, quand on a commencé à vraiment s’inquiéter pour elle, elle a triplé ou quadruplé son nombre d’abonnés. Elle est devenue célèbre. Elle s’est fait beaucoup d’argent. Et comme elle n’a pas ensuite cessé de répéter qu’elle allait bien, on en a même déduit qu’elle avait fait tout ça pour le buzz. Parce que ça multipliait son nombre d’abonnés et les bénéfices de sa chaîne.

Un monde de stars désespérés 

 La façon dont Youtube fait de l’exposition de notre intimité un spectacle accessible à tous est intrinsèquement pathologique. Son modus operandi est un flirt plus ou moins poussé avec la folie. Parce que Youtube mesure tout être à son influence, et toute influence à l’intensité et à l’étendue de sa présence. Youtube pousse au narcissisme comme on pousse à la consommation. Cerise sur le gâteau : ce narcissisme, Youtube le rémunère. Youtube prend une maladie et en fait un gagne-pain. C’est ça, ce que Youtube fait.

Marina Joyce

La star est le phénomène caractéristique du XXe siècle par excellence : un statut obtenu par un artiste, un musicien, un comédien, un danseur, voire même un philosophe, un journaliste ou un homme politique, mais un statut obtenu par surcroit. A partir de l’apparition de la téléréalité, ce statut est devenu autonome, sans nécessité de s’appuyer sur un talent, un savoir-faire ou une qualité individuelle quelconque. A partir de l’apparition de la téléréalité, il n’y a plus besoin de savoir faire quoi que ce soit pour être une star, il suffit d’apparaître. Il suffit d’être présent. Tentée à titre expérimental dès 1971 aux États-Unis avec l’émission « An American Family » présentant, sur douze épisodes, les conséquences d’un divorce sur le quotidien d’un foyer, il a fallu attendre 1999 et la création de « Big Brother » par la société néerlandaise Endemol pour que se généralise ce type particulier d’émissions où, dans un lieu clos, plusieurs personnes sont observées dans leur quotidien par des caméras de surveillance. L’émission est reproduite dans 70 pays et nous l’avons connue en France sous le titre « Loft Story » entre 2001 et 2002. La formule sera reproduite ensuite, mais avec moins de succès. C’est normal, parce que quelque chose d’autre était sur le point de surgir.

Ce quelque chose d’autre, c’est Youtube. C’est que la téléréalité avait encore un filtre : à défaut de reposer sur un savoir-faire ou sur une qualité, la célébrité était malgré tout le résultat d’une sélection. Quelqu’un – un groupe, un jury, des spécialistes, une société de production – choisissait les personnes qui seraient observées et donc deviendraient potentiellement des stars. Depuis l’apparition de Youtube en 2005, le filtre a totalement disparu. Pour être un Youtubeur, il suffit de créer sa chaîne Youtube et de se filmer. Démocratiser l’accès à la notoriété, c’est ça, ce que Youtube fait. Et c’est sans doute pourquoi tant de personnes deviennent des Youtubeurs. Même des acteurs, des penseurs ou des politiques. 


On peut même gagner sa vie avec Youtube. Passé un certain nombre de « vues », les Youtubeurs voient leurs vidéos rémunérées grâce à une régie publicitaire qui place des publicités avant ou pendant leurs vidéos. Ils peuvent aussi avoir des partenariats commerciaux, ainsi que faire des publicités dissimulées ou des placements de produits – selon le degré de leur « influence ». C’est l’autre terme-clé, « influenceur » soit, selon le Larousse, une personne qui « par sa position sociale, sa notoriété et/ou son exposition médiatique, a un grand pouvoir d’influence sur l’opinion publique, voire sur les décideurs. » Que ce soit sur des blogs, sur Facebook, sur Instagram, sur Snapchat, sur TikTok ou sur Youtube, et que ce soit dans les domaines de la beauté, de la chirurgie esthétique, de la mode, des voyages, de la gastronomie, du sport, de la maternité, de la paternité, mais aussi de la politique, de l’histoire, de la religion ou de la culture, ce que font les Youtubeurs ou les Facebookers, les TikTokers ou les Instagramers, c’est de l’influence. Et cette influence est, à la fois, un mode d’apparition, un mode de vie, un business et une malédiction. En démocratisant l’accès à la notoriété, en démocratisant l’accès à l’influence, Youtube a légitimé commercialement une addiction collective à la folie narcissique. Un monde de stars désespérées, c’est ça, ce que Youtube fait.

Qui est Marina Joyce ? 


Malgré sa joie apparente et, il faut le dire, un peu ostentatoire, une étrange tristesse se dégage de ses vidéos. Marina Joyce parle très vite, parfois sans s’arrêter, sans reprendre sa respiration. Sa voix ne cesse de monter en aigu. Ses phrases sont répétitives et parfois incohérentes. Elle termine souvent ses phrases par « les gars, je vous aime tellement », même si ça n’a aucun rapport avec le reste de son discours. Dans certaines de ses vidéos, elle évoque sa vie avant Youtube : son isolement au sein des établissements scolaires qu’elle a fréquentés, ses troubles alimentaires, ses automutilations et le fait qu’elle buvait de l’alcool pour noyer son chagrin ou son ennui jusqu’à l’ouverture de son compte Youtube. Youtube est devenue sa deuxième maison, sa nouvelle bouteille pour lutter contre le chagrin ou l’ennui. Elle y parle donc continuellement, toujours sur de la musique.

Une histoire


Mais, le 3 octobre 2014, au milieu de vidéos « beauté » joyeuses et excentriques, elle fait une vidéo d’un autre type, une sorte de vidéo pré #metoo, « A Story », où elle raconte la façon dont, en novembre 2013, un autre Youtubeur, Sam Pepper, l’a abusée sexuellement alors qu’elle avait bu en sa compagnie. Elle ne détaille pas ce qui s’est passé. Elle exprime simplement son dégoût et son horreur. Elle avait alors seize ans et lui vingt-quatre. Elle pensait que Sam Pepper était son ami. Elle explique qu’elle a choisi de faire cette vidéo, non pour elle-même, mais pour dire aux jeunes femmes de ne pas se faire avoir comme elle par des manipulateurs, et aussi de ne pas se laisser culpabiliser par eux. Elle termine en souhaitant à Sam Pepper de devenir une meilleure personne dans les temps futurs. Cette vidéo a plus tard été supprimée de sa chaîne mais on la retrouve reproduite sur d’autres chaînes, comme un certain nombre de ses autres vidéos supprimées.

Cher futur moi 

Le 24 Mars 2016, elle poste une vidéo encore plus étrange et encore plus triste que toutes ses précédentes vidéos étranges et tristes : « Dear Future Me », dans laquelle elle s’adresse à son « futur moi » dans un monologue fébrile illustré par des images d’elle dansant et se promenant sur une musique lyrique. Elle y est maquillée et habillée dans une robe blanche et gesticule comme une poupée désarticulée. L’atmosphère de « Dear Future Me » se tient à mi-chemin de la féerie et du film d’horreur : « J’espère devenir artistique alors mon désir est que tu y arrives, dit-elle à son « futur moi ». Tu as peur de ne jamais être connue dans ton cœur. Connue pour qui tu es. Réaliser les rêves est ton destin, et le plus dur est de savoir que tu es la seule personne à tout faire pour l’atteindre. Toi seule sais à quel point ça a été dur et ce que tu as enduré. Tu dois savoir que l’histoire que tu racontes est l’histoire la plus importante au monde. Certains ne croiront jamais ce que j’ai à dire et ce que j’ai traversé. Les menaces, les peurs, la façon dont mon corps avait peur. Ne pas avoir peur est formidable mais connaître ses peurs est mieux encore. La peur sera là pour te guider. »

Pourquoi une fille de 19 ans a-t-elle une carabine dans sa chambre ?

Le 8 juillet 2016, Marina Joyce publie une vidéo nommée « Every Day Make-up Tutorial ». Sur une espèce de musique d’ascenseur avec un petit rythme country folk, elle montre comment elle se maquille et fait la liste de ses produits de beauté. Son ton est de plus en plus étrange, elle fait de plus en plus de montées régulières dans l’aigu et répète en boucle qu’elle aime ses followers. Mais surtout on voit une carabine dans un coin de sa chambre, à côté de sa commode. Pourquoi une fille de 19 ans a-t-elle une carabine dans sa chambre ?

C’est à cette époque que ses followers commencent à dire qu’ils la trouvent différente, et qu’ils s’inquiètent pour elle. Ils commencent à apercevoir des bleus sur ses bras, et la pose du vernis sur le doigt d’une seule de ses mains leur semble répondre à un signe secret : celui qu’elle serait victime de violences domestiques.


Et le 22 juillet 2016, c’est la vidéo de trop, celle qui a fait exploser tout ce phénomène d’hystérie collective : la vidéo « Date Outfit Ideas ». Dans « Date Outfit Ideas », Marina Joyce, filmée de façon toujours très amateur dans un jardin, tourne sur elle-même dans une robe rose et danse maladroitement en faisant une réclame pour la marque Stylewe. « Salut les gars, alors aujourd’hui je fais la publicité de la marque Stylewe et je fais la publicité de leurs vêtements alors c’est juste moi qui fais de la publicité pour leurs vêtements et oui je vous aime tellement. C’est une compagnie de robes dont je fais la publicité et c’est leur robe que je porte. » A la fin de la vidéo, Marina Joyce est rejointe par deux copines à elle avec des robes bouffantes, des tatouages, des coupes de cheveux punk, des leggins avec des jambes de squelettes. Ce sont deux autres vlogueuses, Alisha et Ana. On dirait trois petites filles pas tout à fait de notre monde. Parmi les détails de la vidéo qui ont capté l’attention des internautes, on l’entend murmurer « Help me » à 13 secondes, on voit un doigt passer rapidement à l’avant-plan à 15 secondes, mais surtout on voit d’énormes bleus sur ses bras à 1 minute et 4 secondes.

Rendez-vous à Bethnal Green

« Date Outfit Ideas » devient virale et obtient 35 millions de vues en un jour sur sa chaîne. C’est donc à ce moment, alors qu’elle a déjà posté près de 200 vidéos, qu’elle devient vraiment célèbre. C’est à ce moment que ses vidéos se mettent à être vues jusqu’à 190 millions de fois. Mais c’est aussi ce même jour qu’on voit apparaître le hashtag #savemarinajoyce un peu partout sur les réseaux sociaux. Des tweets, des posts, des commentaires fusent de toutes parts. Marina Joyce est-elle battue, séquestrée ? Et si oui, par qui ? A-t-elle murmuré les mots « Help me » à la personne qui filmait ou à l’adresse de ses spectateurs, pour qu’ils viennent à son secours ?

Quatre jours plus tard, c’est encore plus étrange. Sur les réseaux sociaux, le 26 juillet, Marina Joyce décide d’inviter ses fans à la rencontrer. Elle poste sur Twitter le message suivant : « Retrouvez-moi à Bethnal Green Samedi à 6h30 du matin si vous voulez faire la fête avec moi – amenez un ami pour ne pas vous perdre. » Rendez-vous à Bethnal Green à 6h30 du matin ? Alors, non seulement beaucoup de gens préviennent les followers de Marina Joyce qu’il ne faut pas s’y rendre, mais une rumeur commence à courir : celle que, Samedi à 6h30 du matin à Bethnal Green, les fans de Marina Joyce seront victimes d’un piège. Ce ne sera pas le cas, mais Marina Joyce ne s’y rendra pas non plus. 

Plusieurs hypothèses commencent à circuler. Et tout d’abord celle que Marina Joyce aurait été kidnappée par Daesch. Et ce serait Daesch qui aurait eu cette idée de rendez-vous à Bethnal Green pour y réaliser un massacre de masse. On peut aussi voir circuler l’hypothèse que Marina Joyce serait séquestrée par un petit ami violent, ce qui expliquerait ses bleus, ou alors forcée par sa mère à faire ces vidéos parce qu’elles rapportent de l’argent. Et sa mère la battrait pour qu’elle lui obéisse. On évoque également la possibilité qu’elle soit sous l’emprise d’une drogue, défoncée au crack, ou victime d’un trouble schizophrénique. Enfin, évidemment, l’hypothèse que Marina Joyce cherche tout simplement le buzz : elle laisserait volontiers des hypothèses farfelues circuler sur elle parce qu’elle (ou sa mère, ou son petit ami) saurait que cela engendrerait davantage de vues, et donc davantage de notoriété et d’argent.


Deux jours plus tard, le 28 juillet 2016, Marina Joyce répond au hashtag #savemarinajoyce à la fin d’une vidéo nommée « Facts About Me ». « Au fait, dit-elle, merci pour le hashtag #savemarinajoyce, j’ai trouvé cela vraiment mignon mais je veux que vous sachiez que je vais bien, je vais bien, je me sens vraiment bien avec moi-même. Je suis une personne heureuse. Je veux juste que vous sachiez que je suis vraiment heureuse et dans un bon état d’esprit et je vous aime tellement. Alors oui je vous aime tellement les gars. »

Faut-il sauver Marina Joyce

Le même jour, alors que la polémique ne s’arrête pas, Marina Joyce accepte de répondre à une interview donnée par le Youtubeur Scarce. C’est la vidéo « What REALLY happened to Marina Joyce ? » Dès le début, Marina Joyce répond aux questions de Scarce avec ce style répétitif et d’une rapidité presque monotone qui est désormais le sien : « Les gars, je vais totalement bien. Je vais bien. Tout le monde est un peu confus. Je veux juste vous dire que tout va bien. Et je vais bien. Et je vous aime tellement les gars et vous êtes tellement importants pour moi. Merci pour tout cet amour et ce soutien. Je sais que je ne serai jamais en danger grâce à vous les gars. Alors je vous remercie d’exister et je vous aime tellement les gars. »

Scarce lui demande si elle dit bien « Help me » dans « Date Outfit Ideas » et lui parle du doigt qui apparaît dans la vidéo. Marina Joyce répond qu’elle demandait un coup de main à sa mère qui la filmait et que c’est le doigt de sa mère qui apparaît. Scarce évoque la carabine dans la vidéo « Every Day Make-up Tutorial » et Marina Joyce répond que c’est une fausse carabine, un jouet pour enfants. Quant au rendez-vous donné à Bethnal Green à 6h30 du matin, Marina Joyce répond rapidement : « J’ai merdé. Je sais, j’ai merdé. » Scarce évoque les bleus visibles sur ses bras dans « Date Outfit Ideas », et là Marina Joyce recommence à parler de façon très répétitive et saccadée : « Je suis tombé dans la forêt parce que j’aime me promener. C’est vraiment énervant que ce soit arrivé. Je me baladais dans la forêt et oui, je suis tombée. C’est tout, je suis tombée et c’est tout et je vous aime tellement les gars. ». Le problème, c’est que ce n’est pas la seule fois où des bleus sont apparus. Marina Joyce tombe-t-elle souvent lorsqu’elle se promène dans la forêt ? Ou y a-t-il quand même quelque problème de violence domestique à l’œuvre ?

La police tweete

Beaucoup de ses followers disent alors qu’ils ne peuvent plus trouver le sommeil. Certains ont même des crises de panique. Une étudiante belge de 19 ans, Usha Vandermaelen, décrira ainsi les deux jours qui suivirent cet épisode : « J’étais très anxieuse parce que je sentais que je devais faire quelque chose pour m’assurer qu’elle allait bien. C’est comme si tous les murs se rapprochaient et que je ne pouvais pas m’échapper. Ma mère a dû m’aider à me calmer, ça a pris plusieurs heures. » Les fans appellent même la police. Et la police finit par se rendre chez Marina Joyce et tweete ensuite, le 29 juilllet, que tout va bien, Marina Joyce n’est pas séquestrée. Oui : la police tweete.

Le 29 Mars 2017, elle reviendra sur cet épisode dans une vidéo nommée « Saving Marina Joyce ». Sur une musique techno continuelle, elle débite encore un monologue proche de la litanie et remplie de répétitions et d’incohérences dont nous extrayons ici quelques extraits en essayant de ne pas trahir le « sens » :

 

Le temps de la youtubeuse est hors de ses gonds 


Dans sa confusion et son anachronisme touchant à l’irréalité la plus totale, cette vidéo nous donne quasiment la clé de ce cycle infernal. Le temps de la Youtubeuse est hors de ses gonds. Marina Joyce a bien entendu découvert Youtube en 2010, et elle a commencé à poster des vidéos en 2012, soit quatre ans avant le moment où sont apparus les bleus, où a été soupçonné son mal-être et où a commencé à circuler le hashtag #savemarinajoyce. Et pourtant c’est à Youtube qu’elle attribue son salut ultérieur et son accès à un mieux-être à venir. Marina Joyce parle de l’incompréhension des gens autour de son mal-être, de son silence en retour, des hypothèses et des fausses pistes des personnes qui l’observaient, mais elle attribue à ses followers et aux personnes qui ont fait circuler le hashtag #savemarinajoyce la conscience de ce mal-être et donc la découverte d’une base authentique pour son bonheur. C’est comme si elle avait vécu une seconde naissance à Youtube. Comme si elle avait eu accès à nouveau à Youtube. Marina Joyce a pu découvrir ou rencontrer Youtube alors qu’elle était déjà sur Youtube. Elle a pu vivre successivement dans sa relation à Youtube un bonheur inauthentique et un bonheur authentique. Ses relations à Youtube sont renouvelées par les malheurs provoqués par Youtube et la façon dont ces malheurs peuvent être résolus à partir de Youtube. Dans le monde de Marina Joyce, Youtube a pris la place de Dieu.

Marina Joyce est l’archétype de la princesse enfermée dans un château et que le spectateur-chevalier doit venir délivrer.

En outre, le cas Marina Joyce combine le problème de la célébrité Youtube avec celle des enfants-stars. On l’a vu à de nombreuses reprises : les enfants-stars sont souvent victimes de violence domestique. Ils sont « dressés » à être des prodiges par leurs parents et parfois même « dressés » à coups de ceinture. Ce sont des victimes d’intense violence parentale, et parfois également de violence de la part de leurs producteurs. Entre la violence vécue dans leurs jeunes années, parfois même les abus sexuels, et l’amour inconditionnel donné simultanément par leurs fans, la bascule dans la folie n’est jamais loin. Les enfants-stars vivent avec le risque de la folie, et leurs fans également. Dans le cas de Marina Joyce, sa seule qualité étant d’apparaître (elle ne peut même rien faire d’autre), toute cette dimension intrinsèquement pathologique est portée à l’octave supérieure, et la Youtubeuse se transforme en archétype. Marina Joyce est l’archétype de la princesse enfermée dans un château et que le spectateur-chevalier doit venir délivrer.

Et c’est un rôle qu’elle reprendra, malgré elle, trois ans plus tard, le 31 juillet 2019, alors que réapparaît le hashtag #savemarinajoyce. Il circule même dans près de 3 millions de tweets. Une nouvelle rumeur de kidnapping a eu lieu, et le coupable désigné est son petit ami Brandon Mehmed. Marina Joyce va mettre neuf jours à se manifester. Le 9 Août 2019, elle intervient pour dire qu’elle va bien. Et son silence internet de neuf jours sera expliqué ultérieurement par le fait qu’elle était à nouveau en pleine dépression. Cette fois-ci #savemarinajoyce n’apparaît pas suite à des signes inquiétants, des bleus ou un « Help me » murmuré. Cette fois-ci, le hashtag #savemarinajoyce apparaît pour la seule raison que Marina Joyce n’est pas intervenue sur les réseaux sociaux pendant neuf jours. Ceci devrait nous laisser songeurs, et pourtant, nous avons commencé à nous habituer à ce type de folie collective. C’est ça, ce que Youtube fait.

C’est ça, ce que Youtube fait. Par le caractère récurrent de leurs apparitions sur nos écrans domestiques, les Youtubeurs sont devenus des membres à part entière de notre vie quotidienne. En outre, à la différence des stars du passé, ils sont accessibles. Ils répondent régulièrement à leurs followers dans leurs commentaires, ce qui donne à ces derniers l’impression de les connaître. Du coup, dès qu’un élément inquiétant apparaît – un « Help me » murmuré, des bleus – ou dès que ce pacte d’une interaction permanente dans notre quotidien est brisé – neuf jours passés sans intervenir sur les réseaux sociaux – cette perturbation génère une panique si grande que les followers en viennent à crier au kidnapping ou à la séquestration.


Du virtuel au réel

Il y a de la logique dans cette folie collective autour de Marina Joyce. Tout d’abord, les vidéos Youtube ressemblent formellement aux vidéos de demandes de rançon : le gros plan face caméra de la personne qui parle à un spectateur et lui demande quelque chose. Mais surtout les vidéos Youtube se terminent souvent par une demande d’abonnement, de pouces bleus, de commentaires. Le Youtubeur est toujours plus ou moins en train de demander quelque chose à son spectateur. Le Youtubeur appelle toujours plus ou moins à l’aide. Le Youtubeur met implicitement son spectateur dans la position du chevalier face à une princesse en détresse.

Youtube est incroyablement puissant, beaucoup plus puissant que tout média traditionnel aujourd’hui. Et c’est pourquoi la fusion entre Youtube et le discours philosophique ou politique, inimaginable encore il y a dix ans, est en train de se généraliser. Youtube semble sans doute au politicien, ou au penseur, un médium simple, efficace, sans doute nécessaire, peut-être même indispensable, pour faire passer ses idées aujourd’hui. Ce que le penseur ou le politique ne voit pas forcément, c’est que Youtube n’est pas qu’un médium, c’est un rapport au monde. C’est la généralisation d’un type de relation basée sur un appel à l’aide dont aucun Youtubeur ne peut foncièrement s’excepter. Le Youtubeur doit faire acte de présence, mais il doit également multiplier les signaux d’inquiétude le concernant pour intensifier cette présence auprès du spectateur-chevalier qui ne saurait que faire d’une princesse en bonne santé.

Marina Joyce fait toujours ses vidéos. Avec un peu moins de constance, à raison désormais d’environs une par mois. Les sujets ont légèrement varié, mais pas énormément non plus : de plus en plus de conseils New Age, des cours de Yoga, des vidéos pour promouvoir le Veganisme, mais toujours des conseils de maquillage, toujours des publicités pour des vêtements. Elle ne semble plus habiter chez sa mère. Elle a désormais vingt-quatre ans et Brandon Mehmed est toujours son petit ami. Marina Joyce n’est plus à ce jour le sujet de grands délires collectifs, mais elle n’est jamais complètement sortie de sa prison non plus. Cette prison s’appelle Youtube et nous en sommes tous potentiellement les résidents. Nous sommes tous des kidnappés du spectacle.

Pacôme Thiellement

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo / Blast

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