Jours de résistance, nuits de plomb / Partie 2

Andrea Aldana est une journaliste colombienne basée à Medellin. Dans cette chronique, publiée par "Universo Centro" le 11 juin dernier - que nous avons fait le choix de traduire et publier à notre tour - Aldana se rend à Cali, épicentre de la révolte colombienne, où la mobilisation entamée le 28 avril a été la plus durement réprimée. Des manifestations qui ont commencé en opposition à une réforme fiscale voulue par le gouvernement autoritaire du président Ivan Duque, dans l'ombre de l'ex président Alvaro Uribe. La jeunesse révoltée s'est constituée en bataillons de "Première ligne", et c'est à eux qu'Andrea Aldana donne la parole dans cet article, dont nous publions le deuxième volet aujourd'hui.

La première chose qu'il y a à dire de Siloé, comme on appelle la Comuna 20 de Cali, c'est que c'est un quartier stigmatisé par sa pauvreté et par son histoire de violence, là tous les groupes armés, de gauche comme de droite, se sont constitués un bastion, et les frontières invisibles qui s'y tracent le rendent dangereux. Dans ses rues il y a un gouvernement illégal qui s'appuie sur les pistolets et les fusils ; un gouvernement qui, en plus, est souvent contesté. Et, en même temps, c'est un lieu avec beaucoup de dirigeants sociaux et communautaires qui essaient d'offrir d'autres choix aux jeunes et qui travaillent pour en finir avec la stigmatisation. Toutes proportions gardées – si tant est qu'il y en a – et en tentant un parallèle, Siloé est un peu comme la Comuna 13 (1) de Medellín, et le 3 mai dernier le quartier a lui aussi été victime d'une brutale opération policière.


Andrea Aldana (c)

Comme pour les événements de Paso del Comercio, une foule faisait une veillée nocturne sur le rond-point de Siloé, cette fois à la mémoire de Nicolás Guerrero. Soudain l'Esmad (2) est arrivé et, dans ce qui ressemble désormais à une action systématique, s'est acharné sur le regroupement à coups de gaz lacrymogènes et de grenades étourdissantes afin de le disperser. La communauté – il y avait des enfants, des anciens, des gens de tout âge – s'est enfuie en courant, blessée, désorientée, terrorisée, et la Première Ligne s'est enivrée de colère. Alors a commencé l'émeute.


Andrea Aldana (c)

D'abord on a lancé des pierres, des conserves, des débris et ensuite les coups de feu ont retenti. Il y a un commissariat à deux pas du rond-point, et selon les témoins, des coups de feu ont été tirés depuis cette direction. L'affrontement s'est prolongé plusieurs heures, la police continuait de trier, la Première Ligne a dû reculer et depuis le versant de Siloé ont commencé à descendre « los muchachos » (3) . Ici personne ne se montre à découvert parce qu'on a peur, alors, dans l'anonymat, un dirigeant de Siloé me donne sa version.

Cette nuit-là il y a eu de tout, c'était la guerre, mais la police voulait massacrer tous les gamins.

⁃ Tout le monde sait qu'à Siloé il y a des bandes organisées, qui contrôlent le territoire, qui donnent les ordres, et la police est dans le coup. Et, soudain, cette même police arrive et rentre en tirant sur les gens du quartier, ces gamins qui sont aussi les gars du quartier. Les dames qui couraient, par exemple, sont leurs grands-mères, leurs tantes, leurs mamans. Et vous croyiez qu'il allait se passer quoi ? Hein ? Eh bien ici il y a des groupes armés et ces groupes armés sont descendus pour riposter. Cette nuit-là il y a eu de tout, c'était la guerre, mais la police voulait massacrer tous les gamins. C'est cette nuit-là qu'ils ont coupé le réseau internet.

La nuit a tourné au massacre. Il y a des vidéos qui documentent des policiers tirant sans discernement sur la communauté, le Goes (Grupo de Operaciones Especiales de la Policía) (4) qui remonte les rues de Siloé avec des fusils ou des armes de longue portée, et des jeunes qui tirent sur la police. Le bilan a donné trois jeunes morts dans les fusillades, plus d'une vingtaine de blessés et une rage commune vis-à-vis des forces de l'ordre qui a fini par unir les bandes organisées.


Andrea Aldana (c)

⁃ Vous avez vu les douilles ? Regardez, regardez, ça c'est une balle de fusil, c'est avec ça qu'ils nous ont tiré dessus toute la nuit et on doit en avoir trente des comme ça. Et vous avez vu les trous qu'ont fait les balles dans les maisons ? Venez, venez, je vous montre.

Un homme me montre l'amorce d'une balle et m'oriente vers des maisons et des stands de vendeurs proches du rond-point de Siloé. Il a raison, ils ont de multiples orifices de balles, j'arrive à compter six trous entre deux maisons, un stand et une boulangerie, certaines balles sont ressorties et ont marqué la trajectoire du projectile, elles semblent venir du côté de la police. Ensuite il a dit : « La seule chose qui est bien dans tout ça c'est que les bandes se sont unies, maintenant ils vont voir vraiment ce qu'est Siloé ». A ce moment-là, je comprends ce qu'a écrit sur Twitter Gustavo Gutiérrez, fondateur de l'initiative Biblioghetto, le jour où la police s'est acharnée sur Siloé : « Ils ont déclenché une guerre. Ils oublient que dans Cali il y a un sous-Etat armé, avec la rage et qui manque d'opportunités ». Après avoir pris quelques photos, je prends congé et je me rapproche des femmes de la Première Ligne. Aussitôt j'en repère une qui semble être la meneuse.


Andrea Aldana (c)

⁃ Qui sont les membres de la Première Ligne ?

⁃ Ici il y a de tout, des barbiers, des carrossiers, des coiffeurs, des rappeurs, des graffeurs, il y a de tout.

⁃ Oui, mais qui la constitue ? Qu'est-ce qui les motive, S'ils sont en train de se faire tuer, pourquoi est-ce qu'ils sont encore là ?

⁃ Regarde, eux ce sont les gosses qui maîtrisent un art mais ils n'ont nulle part où l'exercer et s'ils ont quelque part ça ne leur permet pas d'en vivre, tu vois ? Certains étudient, d'autres non et la seule chose qui est sûr pour eux c'est la rue, c'est là que sont les armes.

⁃ Tu crois qu'il y a des jeunes armés dans la Première Ligne ?

⁃ Moi je crois que non parce que je les connais presque tous, mais ça ne serait pas étonnant.

⁃ Mais...

⁃ Ce qui est vrai c'est que maintenant ils font gaffe à ce que la police ne tue pas la Première Ligne.

⁃ Comment ça ?

⁃ Oui, s'il y a une fusillade, eux aussi vont tirer.

⁃ Et toi, tu as quel âge ?

⁃ Trente-deux.

⁃ Tu es maman ?

⁃ De trois enfants.

⁃ Et ils ne te disent rien ?

⁃ Si, ils ont peur, ils disent qu'ils ne veulent pas qu'on me tue, qu'ils ne comprennent pas pourquoi la police nous gaze. Et moi je leur explique que je lutte pour eux, pour qu'ils puissent avoir un futur.

⁃ Tu n'as pas peur qu'il t'arrive quelque chose ?

⁃ Si, on a tous peur. Mais c'est nécessaire, et ça a été très beau. Ça a uni beaucoup de monde, il n'y a plus de frontières invisibles. Il y a huit ans on était en train de s'entre-tuer et ça maintenant c'est fini.

⁃ Les manifestations ont uni les bandes ?

⁃ Oui. Je suis meneuse, je leur parle beaucoup, je leur dis toujours qu'il faut qu'ils s'unissent, qu'ils ne peuvent pas s'entre-tuer. Qu'il faut être unis pour se défendre. Et enfin ils écoutent.

⁃ Mais ils se sont unis pour faire face à un ennemi commun, ils se sont unis contre la pol...

⁃ Oui, contre la police.

⁃ Bon, mais assumons que tout ça se termine, qu'est-ce qu'il se passera lorsque les grèves seront finies ? Les frontières invisibles ne vont pas revenir ?

⁃ Moi je crois qu'ils vont continuer d'être unis, ils ont dit eux-mêmes qu'ils ne peuvent pas continuer de s'entre-tuer parce qu'eux sont Siloé.


Andrea Aldana (c)

Mais il est bien connu qu'il y a peu de choses aussi fragiles qu'une trêve. Et lorsque celles-ci sont rompues, la violence revient accrue. J'y suis allée plusieurs fois et j'en suis toujours ressortie avec la même sensation, les gens ne veulent pas que les manifestations prennent fin parce que, même si c'est momentané, les grèves et les blocages de ce lieu ont amené la « paix » à Siloé.


Andrea Aldana (c)

Je suis sur le point de m'en aller, il commence à faire nuit et, soudain, tac, tac, tac, tac, tac, tac, tac ! Il y a genre sept coups de feu qui claquent. Les gens courent, je cours, tout le monde est sur le qui-vive, et rien ne se passe. La police reste tranquille, regardant de son côté du rond-point le brouhaha qui s'est levé dans la comuna. Quand les choses se calment je demande ce qu'il s'est passé et un motard me répond : « rien, c'était los muchachos. Un voleur a voulu s'introduire dans la boulangerie d'un voisin et los muchachos l'ont chopé raide ».

Le 9 mai, tout le monde a vu les images de personnes habillées en civil qui, dans un quartier au sud de Cali que l'on appelle Ciudad Jardín, ont tiré sur la minga indígena (5). Mais ce qui a le plus choqué ou indigné – je ne sais pas bien comment définir cette émotion – c'est que les agents de la police semblaient escorter ceux qui tiraient et ne pas protéger ceux qui se faisaient tirer dessus. Et là non plus il n' y a pas eu d'arrestations, bien qu'on aurait tous pu les prendre en flagrance. Quelques heures plus tard, le maire, Jorge Iván Ospina, confirmait que huit indígenas avaient été blessés après la fusillade, l'un d'eux gravement. La police de son côté déclarait : « Nous avons répondu à un appel à l'aide de la communauté locale, dont les membres ont rapporté qu'ils étaient attaqués par un groupe d' indígenas ».


Le 28 mai, le phénomène allait se produire à nouveau, des civils couverts par la police ont tiré contre des manifestants à Ciudad Jardín. Quelques jours avant je m'étais rendue à proximité pour échanger avec quelqu'un qui avait été dans les rangs paramilitaires. Sans qu'on me permettre de rentrer dans les détails, on m'a grosso modo informée que ce jour-là des « officines » - groupes illégaux avec des tueurs à gage à leur solde – ont été mobilisées dans ces quartiers-là et que la demande émanait de quelqu'un qui avait été « colonel ». J'ai demandé la raison de la démesure de cette réaction.

⁃ C'est qu'ils nous avaient séquestrés. Les gens en ont eu marre et ils sont sortis mettre fin aux blocus. Imaginez, on en est arrivés au point de ne plus avoir d'oignons ni de tomates. La pénurie était telle qu'à la boulangerie on nous vendait une miche de pain par personne.

⁃ Et il fallait résoudre ça par les armes ?

⁃ Mais ça, ça a commencé parce que les indígenas ont abîmé les voitures. Et vous le savez, la violence appelle la violence. Eux aussi ils ont attaqué.

⁃ Je n'ai pas vu une seule vidéo d'indígenas en train de tirer. Tu en as vu toi ?

⁃ …

⁃ Non, je comprends, je comprends, la violence n'est pas la solution, mais ils étaient fatigués. Et ça n'est pas n'importe qui les gens qui vivent ici.

⁃ Ici il y a plusieurs militaires et des policiers à la retraite, c'est ça ?

⁃ Pas que ça, ici il y a beaucoup de riches, beaucoup de narcos. Ils ne le sont pas tous, Ils ne le sont pas tous, ça il faut le dire, mais ici il y a des gens qui ont beaucoup de poids. Dites-vous comme La Estrella à Medellín.

Dans notre histoire légendaire du narcotrafic, on nous a toujours parlé du cartel de Medellín et du cartel de Cali, mais pas beaucoup du Cartel del Norte del Valle, peut-être parce que dans les milieux de la pègre il a toujours été connu sous le nom de « cartel de la policía ». La raison ? Son chef et fondateur, Orlando Henao – el Hombre del Overol [l'Homme à la Salopette] – et plusieurs de ses lieutenants comme Efraín Hernández Ramírez – Don Efra –, Víctor Patiño Fómeque – el Químico [le Chimiste] –, Wilber Alirio Varela – Jabón [Savon]– et Danilo González étaient d'anciens policiers. Ce dernier a même atteint le grade de colonel et fut directeur des renseignements du Gaula, brigade chargée de la lutte contre les séquestrations et les extorsions. L'alliance ténébreuse entre narcos caleños (6) et le Bloque de Búsqueda (7) pour en finir avec Pablo Escobar avait fini par donner naissance à ce cartel, car nombre de ses membres avaient participé à la traque du capo. Plus tard sont venues les connivences avec les paramilitaires, et dans le cas de Cali ce fut le Bloque Calima. Depuis, les dénonciations de la presse qui établissent des liens entre la police et la pègre ne manquent pas. Et peut-être que tout ce contexte nous éclaire pour comprendre pourquoi la police a été si accommodante avec les tireurs de Ciudad Jardín.


Andrea Aldana (c)

La minga a fait le choix de retourner à ses réserves et de protester pour les voies de fait de là-bas. Mais avant de partir, elle est passée par plusieurs des lieux qui se sont soulevés à Cali pendant les manifestations. À Ciudad Jardín, ils ont été ciblés par des coups de feu, mais ils ont dit au revoir à Puerto Resistencia au milieu des hourras d'une foule qui chantait et lui demandait de revenir. Deux villes en une.


Andrea Aldana (c)

Les manifestants se sont organisés en trente endroits au total, mais il y en avait onze où la tension était la plus forte en termes de troubles à l'ordre public, beaucoup sont encore debout : Juanchito, Puente de los Mil Días, Calipso, Loma de la Cruz, Portada al Mar, Sameco, Paso del Comercio, La Luna, Puerto Resistencia, Meléndez et Siloé. Je visite les six derniers et partout je vois les Premières Lignes, chacune marquée par l'idiosyncrasie et les dynamiques de quartier. J'y rencontre des propriétaires de restaurants fauchées, des barbiers, des chômeurs à cause de la pandémie, des filles victimes d'abus sexuels, des jeunes sous l'emprise de drogues, des cuisinières, des mamans, des surveillants de parkings, des voleurs de caisse, des artistes, des étudiants, d'anciens membres de bandes armées, des ex-soldats, des musiciens, et des SDF. Tous déterminés à ne rien céder et qu'ils vont « se faire tuer si c'est nécessaire jusqu'à ce que ça change » ; tous pensent que si la mobilisation dure un mois, « il faut faire une nouvelle Constitution Nationale »; tous attendent l'arrivée du président Iván Duque parce que quelqu'un leur a dit que cette semaine-ci il viendrait pour de bon. Tous gonflés de cet esprit de résistance, mais stimulés par un quelconque enchaînement de mensonges. Et, en plus, ils attendent de « négocier avec le gouvernement » pour demander qu'on « protège leurs vies » et qu'on ne les « poursuive pas » [pénalement, NDT].

En un lieu dont je garderai le nom je découvre que tous en Première Ligne sont armés, mais leurs armes sont légales. Ce sont d'anciens soldats professionnels et ils ont le permis de port d'arme, certains sont d'active, mais ils sont de repos. Ils se sont fait des barricades et cela fait des jours qu'ils dorment à côté d'une station détruite du MIO (8). Comme sur les autres points de blocus, je leur demande à eux aussi ce qu'ils font là, qu'espèrent-ils ? Qu'exigent-ils ?

⁃ Rien.

⁃ Comment, rien ?

⁃ Oui, nous on fait ce que décident les jeunes. Les manifestants sont organisés avec des porte-paroles et il y a un monsieur qui est comme le dirigeant, moi je m'approche simplement tous les jours et je lui dis : « Vos ordres ». Nous ne demandons rien, nous sommes ici seulement pour prêter service.

⁃ Pourquoi avez-vous décidé de venir ici ?

⁃ Parce que ce que fait la police est mal, elle tue les jeunes. Quand je me suis rendu compte des meurtres, j'ai immédiatement appelé un groupe de militaires qui ont fait leurs classes avec moi et on était amis, ils ont tous accepté et nous sommes venus ici. On va rester jusqu'à ce qu'on nous donne l'ordre de repartir.

⁃ Et si la police venait ?

⁃ Ça dépend de comment elle vient. Si elle s'approche en discutant, on les reçoit en discutant. Si elle s'approche en tirant, on la chasse en tirant.

⁃ Mais j'ai l'impression que tu continues d'être de service, nostagique du maquis...

⁃ En fait c'est la même chose, nous on est en train de faire notre service, sauf que cette fois-ci on est du côté du peuple.

On les a traités de vandales, on les a traités de terroristes, mais dans leurs communautés on les appelle des héros, on les nourrit, on les protège, on les encourage à continuer.

La première ligne c'est ça. Des jeunes divers, différents, avec une nouvelle solidarité de corps, une aspiration à changer ses conditions d'existence, de la rage et un peu de cet esprit kamikaze. Et ils répètent en même temps qu'ils ne veulent pas qu'on les tue. J'ai été étonnée par la fermeté avec laquelle ils sont prêts même à se faire immoler tant qu'il s'agira de ne pas céder au gouvernement, à l'autoritarisme ou la police. La Première Ligne n'est pas uniforme, et ça n'est pas la même ne serait-ce que dans les trente points de blocus qui ont été organisés à Cali pour manifester, elle ressemble encore moins à celles qui ont surgi dans le reste du pays. On les a traités de vandales, on les a traités de terroristes, mais dans leurs communautés on les appelle des héros, on les nourrit, on les protège, on les encourage à continuer. À Cali ce sont des jeunes qui, davantage qu'un futur n'ont surtout qu'un présent et dans ce présent ils sont des héros, c'est à ça qu'ils s'accrochent, et pour cet héroïsme ils iront se faire tuer. Ils exposent leurs poitrines aux balles mais ils ne savent pas clairement ce qu'ils revendiquent, ils sont tous d'accord – ça oui – qu'ils ne veulent pas être poursuivis en justice.

Plus d'un mois de grève pendant lequel ils ont perdu les yeux, la vie, ne peut s'achever seulement sur la promesse de ne pas aller en prison du fait de la Fiscalía (9). Il y a une heure ou deux j'ai lu la nouvelle : là-bas à Paso del Comercio où la Première Ligne m'a protégée comme un bouclier humain, à une heure du matin le premier juin, on a tué deux des manifestants. Je suis tourmentée à l'idée que l'un d'eux était parmi ceux qui ont exposé leur poitrine pour moi.

Quand j'ai dit au revoir aux jeunes de Paso del Comercio j'ai eu la certitude qu'ils pouvaient mourir sous les balles à tout moment. Tandis que j'écris ce texte, deux d'entre ont déjà été assassinés à l'aube du 1er juin par une personne en tenue de civil ; le 3 juin la victime était un policier en patrouille, disparu pendant la nuit, et présumé assassiné ; et le 4 juin, deux manifestants de plus ont été assassinés dans la tourmente d'une charge policière violente dans la nuit. Cinq victimes en quatre jours et même si tout cela s'est produit à Paso del Comercio, c'est désormais l'habitude dans la capitale de la vallée du Cauca : des hommes en civil qui depuis des motos, des camionnettes ou à pied, tirent contre les manifestants ; des jeunes de Première Ligne qui appliquent ce qu'ils croient être la justice de leur propre main ; des policiers qui tirent pour tuer les manifestants et des tireurs de la nuit qui ont tendance à tuer à l'aube. Et même si cela suit maintenant un schéma et semble systématique, il n'y a pas d'interpellations de tireurs ni de responsables. Il est clair que tout un chacun a la permission de tirer. Aujourd'hui Cali, ce sont les balles, et les croix sont dans les rues, pas seulement sur une crête lointaine.


Andrea Aldana (c)

Traduction de Thomas Le Bonniec

* Deux mois après le début des manifestations, le gouvernement a été obligé de renoncer à son projet de réforme fiscale, et du système de santé. Les meurtres de manifestants se poursuivent. Le cas d'Andrés Escobar fait grand bruit : cet « entrepreneur » a été filmé dans les rues de Cali au plus fort des manifestations, un pistolet à la main et aux côtés de la police, tirant contre les manifestants. Il a récemment publié des photos sur les réseaux sociaux, en vacances à la mer.

(1) Historiquement, la Comuna 13 était l'un des quartiers les plus malfamés de Medellin, en raison de la pauvreté, du trafic d'armes et de drogues, et des affrontements entre groupes paramilitaires et guerillas. 

(2) Quelque part entre les CRS et les BRAV-M, brigades de police motorisées, souvent lourdement armées.

(3) Littéralement, les jeunes, les gars, les enfants du quartier.

(4) Le Goes a pour équivalent le RAID en France.

(5) La Minga est, dans ce contexte, un rassemblement, d'une ou plusieurs communautés indigènes unie dans un but commun.

(6) Caleno désigne le gentile de Cali

(7) Unité spéciale consacrée exclusivement à la traque de Pablo Escobar, le célèbre dirigeant du Cartel de Medellin, à l'origine de sa mort en 1993.

(8) Masivo Integrato de Occidente, système de transports publics de la ville de Cali.

(9) Equivalent du parquet en Colombie, chargé de porter plainte et de mener les enquêtes judiciaires.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Andrea Aldana (c)

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