Kamel Daoudi, prisonnier politique, reclus administratif

Assigné à résidence depuis 13 années, après 7 années de détention, Kamel Daoudi, condamné sans preuves pour terrorisme, résiste depuis vingt années à la folie kafkaïenne qu’est sa situation. Il nous a envoyé un texte et une pétition que nous publions volontiers.

PREAMBULE :

Depuis sa descente d’avion à Londres, alors qu’il rentrait d’un séjour de trois mois en Afghanistan, deux semaines après le 11 septembre 2001, Kamel Daoudi vit un enfer. Musulman, ingénieur en informatique, il est alors suspecté d’être lié à Ben Laden et d’avoir incidemment participé à une entreprise terroriste. Lui a toujours nié. Arrivé en France, il est arrêté et incarcéré. On le suspecte d’avoir voulu faire sauter l’ambassade américaine à Paris. Projet qui ne s’est jamais concrétisé.

Je connais Kamel depuis trois ans et mon enquête sur les victimes collatérales de la lutte contre le terrorisme .


Ennemis publics, un film de Nina Robert et Denis Robert (Citizen Films)

Je l’avais longuement interrogé dans le petit hôtel où il végétait depuis deux ans à Saint Jean d’Angély. J’avais lu les PV du dossier d’instruction, ausculté les jugements le condamnant en première instance à neuf ans, en appel à six. Je l’ai depuis suivi dans toutes ses batailles . Malgré une amitié ancienne et reconnu avec Djamel Beghal, devenu ensuite une figure de l’islamisme radical, j’ai acquis la conviction que sur pression des américains, le parquet et deux juges d’instruction ont instruit à charge contre Kamel, lui laissant peu de place pour se défendre. A sa sortie de prison en 2008, on veut le renvoyer en Algérie, mais il refuse estimant avoir purgé sa peine. La Cour européenne des droits de l’homme lui donne raison. Mais le Ministère de l’intérieur et son administration, politique antiterroriste et débat vicié sur les fichés S aidant, se cabrent. Ils font de Kamel un exemple et la démonstration de leur fermeté. Tout cela est absurde mais bien réel. Kamel, malgré ces vicissitudes et cette pression permanente, résiste, refuse de partir et continue à pointer deux ou trois fois par jours aux gendarmeries de ses lieux d’assignation. Entre temps, il a épousé une jeune femme d’Aubusson, lieu d’une de ses résidences. Trois enfants sont nés, qui ont l’habitude de voir leur père par intermittence. Ou sur Skype. Beaucoup aurait craqué, cherché à se venger. Lui tient à peu près bon. Une des nombreuses folies de ce dossier est qu’on l’empêche de travailler, alors qu’en même temps l’administration qui le condamne à perpétuité, ne lui donne pas les moyens de subvenir à ses besoins. Tenir. Survivre. Espérer des jours meilleurs : « La seule façon de ne pas être déshumanisé et de sombrer dans des passions mortifères est de montrer son humanité envers et contre tout » expliquait-il dans « Ennemis publics ». Vingt ans qu’il tient et espère être entendu par un homme politique ou un magistrat ayant un peu de bon sens et de courage. Son texte ci-dessous et la pétition en lien pourraient l’aider.

Kamel Daoudi

Un Sisyphe incisif

Moi, Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis plus de 13 ans, je demeure encore confiné sous prétexte de précautions sécuritaires.

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. ». Cet excipit du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus est le point de départ de cette réflexion sur ma condition. Comme l’écrit encore Camus, « Le sentiment d’absurdité, au détour de n’importe quelle rue, peut frapper la face de n’importe quel homme, tel quel dans sa nudité désolante, dans sa lumière sans rayonnement. Il est insaisissable. ». Chacun a expérimenté ce sentiment d’absurde en s’extirpant de son environnement pour contempler « cette épaisseur et cette étrangeté du monde. ». Après ce sursaut subit ou cette dissociation graduelle de la conscience de l’espace et du temps, c’est soit le retour dans « la Matrice », le ronron de ses habitudes, soit « l’éveil définitif. »

« Le sentiment de l’absurde n’est pas pour autant la notion de l’absurde. Il la fonde, un point c’est tout. ». « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. ». « C’est le divorce entre l’esprit qui désire et le monde qui déçoit. » explique Camus.

Dans cette inexorable routine qui m’est imposée par un État démocratique et non des moindres, celui qui proclame à la face du monde sa déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, routine consistant à me présenter au poste de police pour déclarer ma présence physique sur un territoire déterminé par une autorité issue de ce même État, plusieurs fois par jour, loin de ma famille, comment ne pas se persuader d’être soi-même un Sisyphe des temps modernes ? Comment ne pas percevoir l’absurde dans son plus simple appareil ? Comment ne pas devenir un homme révolté après avoir ressenti dans sa chair et dans son esprit, le châtiment d’une administration qui se camoufle derrière le droit tout en l’usurpant à la moindre révélation de cette injustice flagrante ?

Dans un premier temps, voyons ensemble les conditions participant à dessiner psychologiquement le sentiment d’absurdité.

L'absence de but et de perspective


L’assignation à résidence est une mesure présentée par le Législateur français comme réductrice et non privative de liberté dans la mesure où elle n’impose pas un confinement excédant plus de huit heures dans une résidence et non un domicile. Les termes sont précis. En droit, le domicile est l’adresse légale d’une personne, c’est-à-dire le lieu auquel tous les actes officiels sont adressés. La résidence, en revanche est le lieu où la personne habite la plupart du temps. Pour la majorité des personnes, domicile et résidence se confondent. Il n’en est rien pour l’assigné à résidence qui n’a pas la liberté d’habiter où il le souhaite mais demeure tributaire des décisions du ministère de l’Intérieur déterminant son lieu de résidence qui peut se trouver potentiellement en n’importe quel point du territoire français, métropolitain ou ultra-marin.

J’ai un domicile : celui où vivent ma compagne et mes enfants et pourtant le ministère de l’Intérieur s’est octroyé le droit de m’en priver en instrumentalisant une situation dans un contexte exceptionnel, celui de l’état d’urgence entre 2015 et 2017. La place Beauvau a ainsi décrété que je méritais d’être éloigné de mon domicile familial : une punition supplémentaire me réduisant de facto à un sans domicile fixe malgré moi.

Cette impossibilité de connaître à l’avance mon prochain point de chute crée toutes les conditions d’une vie absurde sans aucune prise sur mon environnement où subir est le maître-mot de cette vie kafkaïenne à l’image de K., le protagoniste du Château. Cela m’est arrivé au moins à sept reprises d’apprendre mon déplacement à la toute dernière minute, à l’occasion d’un « pointage » au commissariat de police ou au poste de gendarmerie. La procédure est la même, un haut gradé me tend le nouvel arrêté d’assignation à résidence signé par le ministère de l’Intérieur la veille ou l’avant-veille. Cet arrêté est rédigé de telle façon que la nouvelle destination n’est pas mentionnée. Ni ma famille ni mes avocats ne peuvent être renseignés ni sur mon départ, ni sur son heure ni sur la nouvelle destination. Cela s’apparente à chaque fois à une rafle. Je suis conduit menotté (alors que je suis sensé être libre) par une escorte armée et cagoulée jusqu’au nouveau commissariat où doivent avoir lieu les nouveaux pointages. Ce protocole est soi-disant destiné à empêcher toute personne d’interférer sur mon déplacement. A l’arrivée, on me retire les menottes et on me remet le document précisant les nouvelles modalités de contrôle qui peuvent avoir été modifiées entre temps.

Cette mise en scène sous couvert d’un protocole de sécurité illustre à la manière d’une piqûre de rappel l’absurde perversité même de l’assignation à résidence. Je suis libre dans le périmètre de chaque lieu qu’on m’assigne mais captif entre deux lieux de résidence surveillée. Ce qui devrait être un simple déplacement d’un lieu vers un autre est en réalité « une translation de sécurité » (pour reprendre le jargon pénitentiaire) d’un lieu de détention vers un autre. On perçoit ainsi comment la loi désoriente les justiciables en utilisant une phraséologie cotonneuse où l’on préfère évoquer une restriction de liberté plutôt qu’une privation de liberté alors qu’in concreto cette procédure s’apparente à transvaser précautionneusement un poisson-rouge d’un aquarium vers un autre, tout en le faisant passer pour un piranha.

L’une des premières libertés de l’homme, c’est la liberté de circulation, garantie par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme depuis 1948. Cette liberté de circulation est soumise à des restrictions liées aux statuts des domiciles privés, de prisonnier, d’étranger, de contrôle des frontières, d’état d’urgence sécuritaire ou sanitaire. Lorsque cette liberté est autant réduite par de multiples restrictions qui s’intersectent, peut-on encore parler de liberté de circulation ? Ne serait-il pas plus honnête de parler d’amplitude d’assujettissement ?

En plus de la limitation de l’espace, rentre en jeu la limitation dans le temps par l’instauration de poncifs délétères. Ces routines consistent en deux types de mesures : des pointages à heures fixes imposées et un système de couvre-feu.

Les pointages mènent à une lassitude psychique et conduisent à des automatismes qui soulignent davantage l’absurdité de ce conditionnement fait pour asseoir un pouvoir.

Les couvre-feux sous prétexte de faciliter la surveillance évincent toute forme de vie sociale dans la mesure où vous êtes contraints de rester à l’adresse qu’on vous a assignée tandis que les autres mènent indolemment une vie sociale normale chez eux ou dehors.

Chacun a pu apprécier l’application concrète du couvre-feu sanitaire. Et moi, Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis plus de 13 ans, je demeure encore confiné sous prétexte de précautions sécuritaires. Qui ose encore croire à l’ineptie de cette démagogie ?

Trajectoire, mouvement et absurdité

En mathématiques et en sciences physiques, la trajectoire est la ligne décrite par n’importe quel point d’un objet en mouvement, et notamment par son centre de gravité. Lorsque vous ne contrôlez ni votre temps ni votre espace, vous ne contrôlez plus votre trajectoire. Votre mouvement devient absurde.

Si vous me croisez à Aurillac vous observerez mes mouvements à vélo presque toujours aux mêmes heures et pratiquement aux mêmes endroits un peu à la manière de Truman Burbank dans le film The Truman Show réalisé par Peter Weir. Au début Truman croit qu’il est l’instigateur de la trajectoire de sa vie et que celle-ci est le fruit de son libre arbitre. Sa démarche est légère et enjouée. Pensant que sa trajectoire ne lui est pas imposée, son mouvement est fluide, uniforme, rectiligne, régulier et il n’est confronté à aucune résistance ni intérieure ni extérieure. Sa trajectoire est en adéquation avec sa propre perception. En revanche lorsqu’il s’aperçoit que ses croyances fondamentales sont complètement biaisées il prend conscience de l’absurdité de sa vie. Sa trajectoire n’a plus aucun sens pour lui et bien qu’elle reste la même qu’au départ, son mouvement se modifie progressivement jusqu’à la rébellion.

La différence majeure entre Truman et moi c’est que presque depuis le début de mon assignation en avril 2008, je suis conscient de ce Reality Show organisé par la Place Beauvau.

Au quotidien, je suis obligé de me conformer à ce jeu de dupes en ayant conscience des ficelles qui me lient au marionnettiste sans jamais les rompre, au prix d’un châtiment encore plus grand.

Pour mieux comprendre les mécanismes comportementaux en jeu dans cette expérience, voici ce qui a été observé lorsqu’on a proposé à un groupe de personnes de tracer des traits verticaux de même longueur sur plusieurs lignes moyennant une certaine somme d’argent pour chaque trait. Il s’agissait d’évaluer l’effet sur un être humain de la réalisation de tâches fermées sur une longue période.

A la surprise générale, malgré la récompense pécuniaire, les sujets de l’expérimentation ont abandonné rapidement la réalisation de cette tâche simple en ne respectant plus la consigne. Certains traçaient des traits obliques tandis que d’autres ajoutaient des fioritures. Aucun esprit sain ne peut s’accommoder d’une tâche répétitive et insensée même contre de l’argent. Pour apporter de la vie, là ou on nous propose de la mort, l’esprit finit toujours par s’échapper et ajouter un mouvement discontinu supplémentaire pour rendre la tâche supportable avant de sombrer dans la folie.

En transposant ce concept de répétition de tâches simples à des tâches répétitives, complexes, perturbantes et tout aussi absurdes nous constatons que le sujet finira toujours par s’adapter.

Bruno Bettelheim, à partir de son expérience personnelle dans les camps de concentration, décrit la figure du « musulman » (le non-homme fataliste, celui qui n’en est jamais revenu) pour expliquer le basculement vers la folie qu’il conçoit comme un passage de l’humain vers l’inhumain. La répétition imposée de tâches humiliantes, dégradantes et absurdes finit par faire disjoncter l’esprit humain pour permettre au corps de continuer à les perpétuer, même mort-vivant.

Paradoxalement, cette évasion de l’humanité est une pulsion de vie qui permet de mourir dignement. C’est finalement la victime même de ce harcèlement traumatique qui finit par concrétiser la prophétie autoréalisatrice du bourreau consistant à démontrer que certains individus ne font pas partie de l’Humanité. La déshumanisation devient une solution pour celui qui résiste à la répétition de tâches absurdes.

Voilà pourquoi vous regarderez d’un regard neuf ma course cycliste et cyclique semblant si banale et si impavide en cherchant à y déceler le fil invisible sur lequel je joue chaque jour le funambule entre raison et folie.

« Le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie »

Cette citation d’Albert Camus dans « l’Homme révolté » fait écho à mon quotidien actuel et semble être la conclusion que toute personne subissant des contraintes fortes et absurdes finit par mettre en œuvre pour donner encore un sens à sa vie. C’est l’essence même de la révolte.

Lorsque l’ennemi vous contraint à faire une volte au sens du mouvement de cercle que fait effectuer le cavalier à sa monture, il semble que la réponse soit une autre volte, ce mouvement que l’on fait en escrime pour éviter les coups de l’adversaire.

J’ai pour ma part choisi de lire et écrire afin de donner un autre mouvement à ma vie en évoluant dans un autre espace-temps où je peux arpenter d’autres contrées en étant libre de mes trajectoires et en impulsant mes propres mouvements sans qu’ils soient conditionnés par d’autres.

Je m’efforce aussi de maintenir des liens dans les espaces que l’on me choisit pour ne pas m’emmurer dans le mutisme.

Ma révolte est épidémique et j’espère qu’un jour elle sera pandémique. Celle de ma famille consiste à ne pas se laisser happer par la réalité en refusant d’être matrixée, en se créant des contre-routines positives et en dépassant l’absurdité des situations par la recherche entêtée des moindres recoins de liberté aussi fragiles et éphémères soient-ils. Nous vivons l’instant présent ensemble en faisant le pari fougueux que les tribulations d’aujourd’hui propulseront la généreuse détermination de celles et ceux qui nous survivront demain.

Enfin à ma dérisoire échelle, j’explore d’autres horizons pour découvrir les invariants de la révolte qui me font grandir dans mon aventure et me nourrissent de nouvelles motivations pour endurer avec flegme malgré le temps.

Les sommets escarpés paraissent éloignés mais scintillent au loin à s’en aveugler les yeux mais chaque bloc franchi, chaque risque encouru rapproche de la lucidité sur la réalité de la vie. Gravir, c’est aussi contribuer à soulager d’autres existences en démontrant par l’action directe que la lutte courageuse prime sur l’accession aux points culminants. C’est dans cet effort tenace pour tutoyer les crêtes que le bonheur se décrète en dépit de l’adversité et du chagrin.

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Par Kamel Daoudi. Le 17 juin 2021.

PETITION :

Je suis actuellement assigné à résidence à Aurillac (Cantal) avec interdiction de quitter le territoire de la commune, obligation de pointer au commissariat de police 2 fois par jour 7 jours sur 7 y compris les jours fériés et interdiction de quitter mon domicile toutes les nuits entre 21h et 7H du matin. Cette assignation à résidence est susceptible de durer indéfiniment. J'ai lancé une pétition demandant la levée de mon assignation à résidence.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Le Cri, Edvard Munch (1863-1944). Cette version, exécutée en 1910 en tempera sur carton, a été volée dans le Musée de Munch en 2004, et retrouvée en 2006. Public Domain.

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