La stratégie de l’abstention ou le retour au suffrage censitaire

La question de l’abstention est maintenant au cœur de la problématique démocratique et républicaine. Chaque dimanche électoral, après 20 heures sur les plateaux télé, les responsables politiques se succèdent pour déplorer la faible participation et s’interroger sur les moyens d’y remédier. Faut-il croire à leur sincérité ? Pour certains d’entre eux, je ne crains pas de répondre par la négative. Pour comprendre l’analyse qui me permet d’aboutir à cette prise de position que d’aucuns jugeront surprenante, il est nécessaire de resituer la question du suffrage universel dans une perspective historique.

Le suffrage universel : un combat de longue haleine

En France, le suffrage universel direct des citoyens fut un combat de longue haleine, marqué par la sueur et le sang, un droit conquis à coups de salves de mousquets et de baïonnettes ensanglantées.

Et si, aujourd’hui, un bulletin de vote est plus fort qu’une balle de fusil, comme se plaisait à dire Abraham Lincoln, il n’en a pas toujours été ainsi.

La Constitution du 3 septembre 1791 donnait naissance à la monarchie constitutionnelle. Sous cette forme politique, la souveraineté appartient à la Nation même si le vote, lui, demeure confiné entre les mains de certains. Le pays connaissait donc, en pleine période de conquête des droits et des libertés, l’émergence du vote censitaire. Dans cette logique qui était celle des révolutionnaires de 1791, seuls les hommes de plus de 25 ans, acquittant un impôt direct dont la valeur était égale à trois journées de travail, pouvaient s’exprimer à travers le vote. L’Histoire retient cette minorité comme « les citoyens actifs », lesquels jouissaient du peu de droits que la Révolution leur avait d’ores et déjà permis d’acquérir ; toutefois, ce fut au détriment des autres, ces autres, qui eux aussi, avaient payé le prix du sang au faubourg Saint-Antoine, du 26 au 28 avril 1789, et devant la Bastille le 14 juillet.

même un citoyen payant l’impôt direct ne pouvait élire les membres de l’Assemblée nationale sans passer par un autre citoyen plus fortuné que lui

Et comme si ce n’était pas assez, le scrutin censitaire de 1791 impliquait également que le suffrage fût indirect. Aussi, un citoyen actif ne pouvait élire qu’un électeur de second degré ; cruelle désillusion pour une Bourgeoisie qui, à l’instar de la Noblesse qu’elle s’apprêtait à vaincre, faisait l’apprentissage de la hiérarchie des richesses. Autrement dit, même un citoyen payant l’impôt direct ne pouvait élire les membres de l’Assemblée nationale sans passer par un autre citoyen plus fortuné que lui. La seule exception à la règle eut lieu lors de la brève application d’un suffrage universel uniquement masculin pour élire la Convention de 1792. Le Directoire, lui, imprégné d’idées de liberté qu’il retranscrivait à travers le jeu du modèle antique latin, n’avait pas omis que les comices et le Sénat suivaient, eux aussi, une logique censitaire à travers les centuries.

Enfin, le Consulat instauré par la Constitution du 22 frimaire An VIII de la République instituait un suffrage universel masculin pour les hommes de plus de 21 ans ayant demeuré plus d’un an sur le territoire de la République. Toutefois, ce suffrage universel restait limité par un système ne permettant pas au peuple, pourtant souverain, d’élire lui-même ses représentants. Il s’agissait des listes de confiance. Il serait bien trop complexe de venir expliquer ce système dans ses profondeurs ; retenons qu’il s’agissait d’un scrutin à trois degrés dont le dernier mot revenait au Sénat conservateur. Ainsi, cette chambre de membres nommés à vie choisissait elle-même les membres des assemblées législatives pourtant représentants de la volonté du peuple.

Le suffrage censitaire ou le droit des riches

Néanmoins, la défaite de l’Empereur et le retour des Bourbons, dans ce qui fut la première Restauration de 1814 ainsi que la seconde de 1815, rétablissaient strictement un suffrage censitaire. Désormais, seuls les hommes de 30 ans qui consentaient à payer une somme de 300 francs avaient le droit de vote. Pour être élu, sous la Restauration, il fallait avoir 40 ans et verser au minimum 1000 Francs de contribution à l’Etat. Enfin, cette vaste pièce de théâtre, dont le rôle principal était alors tenu par Louis XVIII, trouvait son acmé dans la loi du 29 juin 1820 instaurant le double vote permettant aux électeurs les plus imposés, euphémisme pour « riches », de voter deux fois. Dans cette situation, l’idée démocratique et moderne du vote rejoint sa définition archaïque puisqu’il s’agit de renforcer dans leurs droits, tout en dépouillant les autres des leurs, les grands propriétaires fonciers et les aristocrates revenus d’exil et se sentant particulièrement lésés depuis une trentaine d’années.

Les femmes devront, elles, attendre le 21 avril 1944 pour obtenir le droit de vote, en France

Si certains voient en la monarchie de Juillet un régime moins autoritaire que le précédent, il n’en est pas moins ultralibéral au grand bonheur des plus riches. Et si Louis-Philippe élargissait dans les faits le droit de vote, le suffrage restait toujours censitaire. Aussi, même si le coût en était moindre que sous Charles X, le citoyen devait toujours payer pour voter et pour être éligible. Cruelle histoire d’une Révolution manquée qui, outre de satisfaire la grande Bourgeoisie, n’a que très peu donné de droit aux peuples. En février 1848, 59 ans après l’insurrection du faubourg Saint-Antoine, le mouvement révolutionnaire parvenait enfin à mettre à bas Louis-Philippe et son régime. La toute jeune République qui voyait le jour, sur les ruines d’une royauté répudiée, adoptait enfin le suffrage universel masculin. Les femmes devront, elles, attendre le 21 avril 1944 pour obtenir le droit de vote, en France. Ce droit ne sera plus jamais discuté ni retiré au peuple.

L’abstention de masse est une forme de retour au suffrage censitaire

Et c’est à partir de ce rappel historique que je me risque à une analyse politique de la situation de notre pays après la séquence électorale allant des élections municipales de 2020 aux élections départementales et régionales de 2021 qui ont, les unes et les autres, été marquées par un très fort taux d’abstention puisque près des deux tiers des électeurs ne se sont pas déplacés pour aller voter. Évidemment, cette abstention qui atteint maintenant des proportions extravagantes n’est pas nouvelle. Pour rappel, aux élections législatives de 1958 l’abstention était de 22,80 % et de 51,30 % en 2017.

Les récentes révélations sur les conditions dans lesquelles la société Adrexo a été mandatée par le gouvernement pour procéder à la distribution de la propagande de campagne électorale pour les élections départementales et régionales de l’année 2021 conduisent nécessairement à s’interroger sur la sincérité de la volonté gouvernementale d’inciter les électrices et les électeurs à se rendre dans les isoloirs.

l’abstention est une stratégie de la classe dominante, c’est-à-dire de ceux qui n’ont pas intérêt à ce que le peuple aille voter

Dès lors, il est nécessaire de porter la réflexion plus loin au risque de déranger certaines bonnes consciences. J’émets donc l’hypothèse suivante : l’abstention est une stratégie de la classe dominante, c’est-à-dire de ceux qui n’ont pas intérêt à ce que le peuple aille voter puisque, si celui-ci votait en fonction de ses intérêts, il ne voterait certainement pas pour les organisations politiques qui défendent les intérêts de ladite classe (à l’heure actuelle : LaRem, MoDem, LR, UDI. Par le passé, on peut ajouter malheureusement le PS.)

Cette stratégie est mise en œuvre aux États-Unis depuis longtemps déjà.

La classe dominante a intérêt à l’abstention des catégories populaires

Le mensonge diffusé par la classe dominante pour assurer sa domination, par tous les relais dont elle dispose, ne suffit plus. Elle a beau surenchérir dans le mensonge, comme cela a été le cas avec Emmanuel Macron, le peuple mord de moins en moins à l’hameçon. Le dissuader d’aller voter est donc son dernier moyen de conserver le pouvoir politique (le pouvoir économique n’est pas en cause dans cette affaire puisqu’elle le détient de toute manière, mais le pouvoir politique reste utile notamment pour organiser l’économie dans le sens de ses intérêts.)

La stratégie de l’abstention n’est donc pas une stratégie de ceux qui s’abstiennent, mais elle est le résultat d’une manipulation de ces derniers par ceux qui ont intérêt à ce qu’ils s’abstiennent. L’accumulation des affaires mettant en cause des élus de premier plan et des membres du gouvernement a produit une augmentation de la part des abstentionnistes dans le corps électoral. La succession des affaires, loin de gêner les intérêts de la classe dominante et des formations politiques qui défendent ses intérêts, est donc un moyen de susciter l’abstention. Les promesses non tenues, les compromis improbables et les compromissions qui s’étalent au grand jour, les retournements de veste, tout ce qui fait le quotidien de la politique est en réalité un moyen de tenir éloignée du scrutin une fraction de plus en plus importante du corps électoral dont précisément les intérêts dominants veulent qu’elle n’aille plus voter.

La stratégie de l’abstention constitue, en réalité, un retour au suffrage censitaire. La sélection n’est cependant plus faite par l’argent mais plus efficacement par le dégoût qu’inspire le spectacle d’un jeu politique (taedium politicae) dont la plus grande partie de la population comprend qu’il ne la concerne plus.

Le découragement, la passivité, la confusion des esprits et la perte d’initiative qui en sont la conséquence sont entretenus à dessein par ceux qui sont les maîtres du jeu politique et par ceux qui détiennent les grands moyens de communication. Dans ce contexte, les réseaux sociaux, dont l’essence est à rechercher du côté de la futilité, d’une part, des polémiques dépourvues d’intérêt, d’autre part, alimentent les oppositions factices qui finissent de décourager les citoyens de participer à ce débat dont ils ne perçoivent plus ni le sens ni la portée.

il n’est pas un seul exemple dans l’Histoire du monde, y compris récente, qui démontrerait que l’extrême droite arrivée au pouvoir a fait autre chose que défendre les intérêts des plus riches

Et si ce retour au suffrage censitaire par le dégoût ne suffit pas, il restera en dernier ressort à la classe dominante la carte de l’extrême droite à laquelle elle répugne tout de même d’avoir à recourir pour le moment, même si elle peut s’y résoudre finalement dans l’hypothèse où elle n’aurait plus d’autre choix. En effet, il n’est pas un seul exemple dans l’Histoire du monde, y compris récente, qui démontrerait que l’extrême droite arrivée au pouvoir a fait autre chose que défendre les intérêts des plus riches. Cela a encore été le cas récemment aux États-Unis avec Trump et c’est actuellement le cas au Brésil avec Bolsonaro.

Le retour au suffrage censitaire par l’abstention est donc le résultat d’une stratégie qui s’est mise en place insidieusement et dont le résultat est maintenant sous nos yeux. C’est un bond en arrière de presque deux siècles qui démontre, une fois de plus, que dans l’Histoire rien n’est jamais vraiment acquis.

(Avec le concours d’Antoine Mertz pour la partie historique)

Crédits photo/illustration en haut de page :
Des bulletins de vote mentionnant : "Abstention". Deuxième tour des élections municipales en France. Strasbourg, 28 juin 2020. Hans Lucas et Mathias Zwick AFP.

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